vignette|redresse=1.3|Nicolas Régnier, Saint Matthieu et l'Ange, v. 1622. En théologie chrétienne et juive, l’inerrance biblique (ou simplement inerrance) est une position doctrinale selon laquelle la Bible ne comporte aucune erreur dans ses manuscrits d'origine, tant en ce qui concerne la foi et la vie du croyant qu'au sujet de l'authenticité du texte et des détails relatifs aux thèmes scientifiques, historiques et géographiques. Cela implique que les auteurs bibliques auraient suivi la volonté de Dieu, et que celui-ci leur aurait évité toute erreur dans l'évocation des faits.

Dans le christianisme, cette doctrine s'appuie notamment sur la Deuxième épître à Timothée, écrite par un disciple de Paul de Tarse :

Elle est professée par plusieurs confessions, principalement les protestants fondamentalistes. En revanche, les Églises catholique, orthodoxe et protestantes historiques (luthérienne, calviniste et anglicane) affirment que la Bible est inspirée de Dieu et infaillible en matière de foi et de morale, mais que cette infaillibilité ne s'étend pas à son contenu historique, géographique ou scientifique.

Judaïsme

vignette|Fac-similé d'un fragment du Talmud de Jérusalem. Après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 EC, le judaïsme rabbinique s'attache à la notion de « Torah orale » (hébreu : תּוֹרָה שֶׁבְּעַל־פֶּה, Torah SheBe'al-Pe, littéralement « Torah sur la bouche ») : il s'agit de préceptes moraux, de rituels, de concepts juridiques et d'interprétations théologiques non définis explicitement dans le Pentateuque, ou « Torah écrite » (תּוֹרָה שֶׁבִּכְתָב, Torah SheBiktav, « Loi écrite »), mais tout aussi importants.

Selon la tradition rabbinique, Dieu a transmis oralement tout ou partie de cette Torah orale à Moïse sur le mont Sinaï, avant que ce corpus soit relayé de génération en génération jusqu’à sa mise par écrit. L'ensemble de ces textes constitue le Talmud, édité sous deux formes : le Talmud de Jérusalem (v. 300-350) et le Talmud de Babylone (v. 450-500).

Christianisme Histoire

Dans le Nouveau Testament Dans les évangiles, Jésus déclare que « l'Écriture ne peut être annulée », et il réprimande les disciples sur la route d'Emmaüs en disant : « Hommes insensés et lents à croire tout ce que les prophètes ont dit ! » Jésus ne limite pas la confiance que ses disciples doivent placer dans la Parole inspirée : tout ce que les prophètes ont dit doit être cru. Jésus ne fixe aucune limite à la vérité de l'Écriture. D'un point de vue historique, Jésus partageait sans aucun doute l'ancienne croyance juive en l'inspiration et l'inerrance des Écritures juives. Selon Josèphe, les Juifs du premier siècle croyaient à la fois que les Écritures étaient « inspirées », et qu' « il n'y a pas d'incohérences dans ce qui est écrit. » Dans le même esprit, Paul affirme que « toute Écriture est inspirée par Dieu et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger et pour former à la justice, afin que l'homme de Dieu soit complet, équipé pour toute bonne œuvre. » (2 Tim 3,16)

Origine du débat Dans son Commentaire sur l'Épître aux Galates, Jérôme estime que le reproche de Paul à Pierre en Galates 2: 11-14 pour avoir agi comme un Juif à propos de la faction juive de l’Église primitive manquait de sincérité car Paul lui-même avait fait la même chose.. Cependant, Augustin réfute l’interprétation de Jérôme et affirme que les Écritures ne contiennent aucune erreur et qu’admettre une seule erreur jetterait le doute sur l’ensemble de l’Écriture..

Cependant, la question des éventuelles inexactitudes contenues dans la Bible ne provoque pas de véritables débats pendant une longue période : de fait, il faut attendre le pour que soit formulée la doctrine officielle de l'inerrance., elle-même consécutive aux polémiques entre catholiques et protestants au lendemain de la Réforme et du concile de Trente.

Renaissance et Temps modernes À partir du , les découvertes scientifiques, contredisant certaines affirmations des Écritures, menacent l'autorité biblique. Au , le développement de la philologie contribue à jeter un doute sur la valeur historique de certains passages du texte. Lors du concile de Trente, l’Église catholique pose que l'interprétation du texte sacré passe aussi par les traditions transmises depuis les apôtres, et qu'elle est donc juge du sens véritable à leur donner..

La doctrine de l’inerrance, toutefois, ne fait pas l'unanimité à cette époque. Si le concile de Trente ne reconnaît l’inerrance de la Bible qu'« en matière de foi et de morale », le cardinal jésuite Robert Bellarmin rétorque dans son De verbo Dei (1586), premier volume de ses Disputationes de controversiis christianae fidei adversus hujus temporis haereticos : « Il ne peut y avoir d’erreur dans l’Écriture, qu’elle traite de la foi ou qu’elle traite de la morale, ou qu’elle énonce quelque chose de général et de commun à toute l’Église, ou quelque chose de particulier et ne se rapportant qu’à une seule personne. » Les vues de Bellarmin ont joué un rôle majeur dans la condamnation de Galilée et dans le débat entre catholiques et protestants. À la , Hendel écrit : .

La question de l'inerrance biblique s'est en effet posée avec acuité lors de l'affaire Galilée (1616-1633), alors que les positions héliocentriques du savant italien semblaient contredire certains passages de la Bible.

En 1670, Spinoza publie son Tractatus theologico-politicus, dans lequel il prône l'extension de la liberté de penser, non seulement à la philosophie politique, mais encore à l'interprétation du texte biblique. De son côté, Richard Simon écrit en 1678 une Histoire critique du Vieux Testament, qui rencontre l'hostilité de l’Église.

Les débats du Conséquence du développement de la méthode historico-critique allemande, la controverse autour des Écritures ne cesse de se développer, au fil du , d'abord dans toute l'Europe puis, plus tardivement, aux États-Unis.

En 1814, William Van Mildert, qui sera évêque de Durham, exprimant ce qui fait alors consensus en Grande-Bretagne, affirme encore que la raison est non compétente pour juger de l’inspiration divine dans la Bible. Coleridge, tenant compte des contestations historiques, géographiques ou morales adressées à la Bible, mais défendant les Écritures et l'inspiration, propose une approche radicalement différente de celle des savants ou intellectuels britanniques qui n'aura toutefois d'influence que plus tard.

Au milieu du , le débat reprend en Grande-Bretagne à la suite des nouvelles questions posées par les sciences naturelles (autant par Vestiges of the Natural History of Creation (1844) de Robert Chambers que par L'Origine des espèces (1859) de Charles Darwin).

Catholicisme L'enseignement de Vatican I

Le concile Vatican I (1869-1870) a donné valeur de dogme à l'inspiration divine de l'Écriture., en reprenant l’enseignement déjà formulé par les conciles de Florence (1439-1441) et de Trente (1542-1563) :

Toutefois, l'Église catholique n'a pas pris position sur l'exégèse biblique avant les dernières années du . L’occasion en est fournie par un article publié en par Maurice d'Hulst, recteur de l’Institut catholique de Paris, qui distingue deux types d'approche.. : d’un côté, une « école large » qui limite l'inspiration de la Bible et son inerrance aux vérités de la foi et accorde toute liberté à l’exégèse dans les autres domaines ; d'autre part, une « école étroite » qui enseigne l’inerrance absolue de l’Écriture, puisque Dieu en est l’auteur (causa efficiens), lire en ligne... L'opposition entre l'école étroite et l'école large peut se résumer en ces termes : la première soutient la doctrine d'une inerrance totale , écrit l'historien Francesco Beretta, tandis que la seconde conçoit . Maurice d'Hulst estime que le concile Vatican I n'a pas tranché ce débat et propose d'engager la discussion.. Du point de vue des Jésuites de Rome, le fait que Vatican I n’ait pas traité de l’inspiration des Écritures laisse ouvert un espace dans lequel John Henry Newman, August Rohling et François Lenormant ont pu développer des thèses problématiques.

Les réponses magistérielles Pour résoudre le conflit entre l'école étroite et l'école large, Léon XIII publie l'encyclique Providentissimus Deus (1893). Pour Léon XIII, il demeure formellement interdit de et de : l'encyclique condamne .

Léon XIII réaffirme donc que Dieu est l'auteur de toutes les assertions de l’Écriture, ce qui implique la doctrine de son inerrance absolue, y compris en matière d'événements historiques. Quant à l'exégèse, elle doit s'en tenir à la méthode scolastique et se limiter à la traduction latine de la Vulgate, en évitant les textes d'origine en hébreu et en grec.

Le concept d'inerrance partielle des Écritures est condamné par le Saint-Office en 1907 dans le décret Lamentabili : « [11e erreur condamnée] : L’inspiration divine ne s’étend pas à toute l’Écriture de manière à prémunir contre toute erreur toutes et chacune de ses parties. »

Dans l'encyclique Spiritus Paraclitus (1920), Benoît XV réaffirme l'inerrance absolue des Écritures : toutes les parties de la Bible étant inspirées, il est impossible que s'y trouve la moindre erreur. Benoît XV fustige notamment les dérives des modernistes qui croient à tort que l'immunité d'erreur se limite « au seul élément principal ou religieux »..

Cependant, l'encyclique Divino afflante Spiritu, publiée par Pie XII en 1943, revient sur la question de l'exégèse biblique. Elle autorise à lire les Écritures dans d'autres versions que la Vulgate, mais aussi elle permet la critique textuelle (ou « critique basse ») ainsi que la méthode historico-critique (ou « critique haute »).. L’encyclique prend acte des développements récents de l’exégèse, y compris la méthode historico-critique, et la défend contre ses adversaires au sein de l’Église qui « combattent ou suspectent tout ce qui est nouveau, simplement parce que c'est nouveau » (II § 4). Pie XII encourage explicitement les études de la forme et du genre littéraire des textes bibliques, et déclare ces méthodes légitimes..

Selon la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, l'absence d'erreur dans les textes sacrés inspirés fait partie des vérités de foi divinement révélées, qui sont donc irréformables et qui exigent un assentiment de foi sous peine d'excommunication pour hérésie ou apostasie.

L'enseignement de Vatican II Dans la constitution dogmatique Dei Verbum (1965), le concile Vatican II déclare que, si les Écritures ne contiennent pas d’erreur en matière de foi, la Révélation traduit la volonté qu’a Dieu de se faire connaître aux hommes tout au long de l’histoire du peuple élu, par la parole des prophètes et d’une manière totale en la personne de Jésus-Christ. Le concile précise à ce sujet :

Le concile ajoute :

Toutefois, les théologiens s'interrogent sur la question de savoir si les mots « en vue du salut » signifient que l'Église passe de l’inerrance totale à l’inerrance limitée.. Ainsi, Raymond E. Brown remarque :

Raymond E. Brown écrit également :

Tout en approuvant , Brown récuse leur méthode et conclut :