Séleucie du Tigre (en grec ancien ) est une ville antique ruinée située en Irak, en face de Ctésiphon et à trente-cinq kilomètres environ de Bagdad. Elle fut une des plus grandes cités de Mésopotamie à la fin de l’Antiquité, s’inscrivant dans l’histoire entre Babylone et Bagdad. Fondée par le successeur d’Alexandre le Grand, Séleucos I Nicator, elle devint rapidement une très grande ville et un centre commercial incontournable.

Après son passage dans l’Empire parthe des Arsacides, elle resta fortement marquée par ses origines grecques, ce qui lui donnait une place à part dans l’empire et ne doit pas cacher le caractère très cosmopolite de l’agglomération. Souvent disputée par les Romains, la grande cité déclina au , concurrencée par la fondation voisine de Coche par les souverains perses sassanides.

Historique La grande fondation de Séleucos I Nicator Séleucie a été fondée par le diadoque , à l’origine de la dynastie royale des Séleucides. La date exacte de la fondation est disputée et incertaine, et l’on peut hésiter entre 311 et , tome 1. La fondation de villes nouvelles, centres urbains de cités de type grec, est caractéristique des grands souverains de l’époque hellénistique qui reprenaient ainsi l’exemple d’Alexandre. En conséquence, et comme Alexandre, le roi fondateur donne son nom à la cité. De nombreuses raisons expliquent la fondation de Séleucie du Tigre. Séleucos doit asseoir la légitimité de son pouvoir et affirmer son récent statut royal – ou ses prétentions à la royauté. Il doit aussi fonder une ville de type grec pour la population grecque amenée en Mésopotamie par les conquêtes d’Alexandre. Il a aussi besoin d'une ville dynamique pour reprendre le flambeau d’une Babylone vieillie et peut-être moins bien située en raison de la divagation des lits des fleuves. La création d’une nouvelle capitale semble avoir alors mécontenté le clergé de BabyloneAppien, Syr, 58. Séleucie se situe en un endroit propice aux échanges, sur la rive occidentale du Tigre vers son confluent avec la rivière Diyala, au départ de la principale route vers le plateau iranien. On peut toutefois se demander pourquoi Séleucos a préféré une capitale située en Mésopotamie plutôt qu’une localisation iranienne dans les territoires centraux de l’ancien empire achéménide, tome 1.. La grande richesse de la région tant agricolePline l'Ancien, Histoire naturelle, VI, 30 que commerciale explique peut-être ce choix, quoi qu’il en soit la Mésopotamie fut par la suite très fidèle à la dynastie. thumb|left|Copie romaine d'un portrait de Séleucos I (bronze du musée national d'archéologie de Naples)

Il y eut cependant quelques épisodes malheureux comme la prise de la ville par le rebelle Molon en 222 av. J.-C.Polybe, V, II, 48. Selon Polybe, la ville fut ensuite frappée d'une amende de et ses magistrats, les , furent exilésPolybe, V, II, 54. Cela nous permet de constater que la constitution de la ville s'inspirait de celle des autres cités macédoniennes. Le roi allégea cependant la répression souhaitée par son ministre Hermias et ramena l'amende à .

Pourtant, le déplacement du centre de prépondérance de l’empire séleucide vers la Méditerranée, ou peut-être plutôt son ingérable gigantisme firent que Séleucie ne resta pas l’unique capitale d’un empire impossible à centraliser et dont la bipolarité s’affirma très vite. Séleucie de Piérie et Antioche constituèrent à terme des centres politiques incontournables et bien plus proches de la Méditerranée. Séleucie resta cependant la grande capitale des satrapies supérieures, c’est-à-dire de l’est, où Séleucos avait installé, vers , son fils et corégent, Antiochos. Ce dernier résida sans doute souvent aussi à Bactres.

Séleucie trouva dans cette ouverture vers l’Extrême-Orient l’occasion d’activités commerciales particulièrement prospères ; la ville était une étape incontournable dans les routes vers l’Inde, qu’elles soient maritimes, par le golfe Persique, ou terrestres, par le Plateau Iranien. Séleucie semble atteindre le sommet de sa prospérité au milieu de l'époque hellénistique. Cet apogée se constate dans la production céramique qui connaît alors son plus haut niveau qualitatif. La ville est aussi l'un des grands centres de productions monétaires du royaume séleucide. Ce rayonnement s'exprimait aussi vraisemblablement dans le domaine intellectuel comme en témoigne le nom de l'astronome Séleucos de Séleucie.

Enfin, par sa population Séleucie comptait aussi parmi les plus grandes villes du monde ancien : à l'époque de Strabon, au début de l'ère chrétienne, sa puissance et sa population étaient comparables à celles d'Alexandrie et supérieures à celles d'AntiocheStrabon, Géographie, XVI, 2, 5 : Pline l'Ancien parle de Pline, Histoire naturelle, VI, 30, 5 (traduction française ).

Une cité grecque au cœur de l’empire parthe Le destin de la cité bascula avec sa conquête par les Parthes en Affaibli, divisé, l’empire séleucide avait vu, dans les satrapies de l’est, un rival surgir au sein des peuples iraniens avec la dynastie des Arsacides. C’est en que le royaume parthe, dirigé par , débordant du plateau iranien, s’installa définitivement en Mésopotamie. La contre-offensive séleucide menée par échoua lamentablement et il fut fait prisonnier, peut-être avait-il eu le temps d’occuper entre-temps à nouveau brièvement son ancienne capitale de l’estE. Will, 2003, tome II, p. 408 ? Désormais le royaume des Parthes devenait réellement un empire, mais Séleucie ne pouvait plus prétendre au titre de capitale. Les Arsacides surent cependant se faire accepter des habitants grecs de leur empire et n’hésitèrent pas à adopter leurs valeurs, ou tout au moins à les utiliser dans leur propagande monétaire.

Malgré la présence à ses côtés, mais sur la rive orientale du Tigre, de la résidence officielle du roi parthe à Ctésiphon, Séleucie conserva donc sa prospérité sous l’empire arsacide. Aux yeux des Romains elle rappelait la grandeur des héritiers d’Alexandre et semblait un îlot d’hellénisme dans l’empire parthe jugé barbare. Elle est décrite comme « l’ouvrage ostentatoire de Séleucus Nicator »Ammien Marcellin, XXIII, VI, 23, une « cité puissante, entourée de murs, qui n’avait pas été contaminée par la barbarie mais conservait l’empreinte de son fondateur »Tacite, Annales, VI, XLII, 1. Mais dès le avant notre ère son hellénisme apparaît comme isolé et mal considéré par les Grecs d'Occident : la ville a perdu son rayonnementPlutarque, Vie de Lucullus, XXII, 7.

Les souverains parthes avaient pourtant laissé à la cité ses institutions. Il est vrai qu’ils s’étaient volontiers montré philhellènes au début de leur dynastie. Il faut aussi songer que la cité était sans doute trop prospère et utile pour qu’ils prennent le risque de se la mettre à dos, son atelier monétaire frappa de nombreuses monnaies. La complexité de la vie politique d’une aussi grande cité grecque leur permettait sans doute aussi de la contrôler indirectement, en partie grâce au soutien d’une partie des notables grecs de la cité si l’on en croit TaciteAnnales, VI, 42, 1-2, traduction P. Grimal : « Trois cents citoyens sont choisis, pour leur richesse ou leur sagesse, et forment un sénat, le peuple a des prérogatives qui lui sont propres. Et aussi longtemps qu’ils sont d’accord on ne tient pas compte du Parthe, mais lorsqu’ils sont en désaccord, chacun cherchant pour lui-même un appui contre ses rivaux, on fait appel à lui pour prendre parti et son influence s’accroît, face à tout le monde ». À cette occasion, Artaban, le souverain parthe, appuya les notables face au peuple de la cité et favorisa un régime oligarchique. Les crises dynastiques courantes dans l’empire arsacide permettait aussi parfois à la cité de faire pression sur le souverain.

Enfin Flavius Josèphe nous offre un tout autre regard sur la vie politique de la citéAntiquités Juives, XVIII, 9, 9 = 374-379 ; cf. F. Millar, The Roman Near East, Cambridge, 1994, pp. 444-445. Outre les descendants des colons grecs, la ville accueillait de nombreux habitants d'origines diverses et donc un assez grand nombre de Juifs de la diaspora, dont la présence en Mésopotamie était ancienne. Séleucie est d'ailleurs nommée dans le TalmudAinsi en Yoma 10a et Kethuboth 10b où elle est appelée Selik ou Selika. Flavius Josèphe décrit Séleucie comme essentiellement caractérisée par une opposition entre Grecs et Syriens, où les Grecs auraient eu le dessus jusqu’à l’alliance des Syriens aux Juifs. Mais finalement, Grecs, Babyloniens et Syriens finirent par s'unir et se retourner violemment contre les Juifs jusqu'à les massacrer en 41Antiquités Juives, XVIII, 340-379 (traduction française : ) ; voir David Goodblatt, « Josephus on Parthian Babylonia (Antiquities XVIII, 310-379) », Journal of the American Oriental Society, 107, n° 4., 1987, pp. 605-622. Dans quelle mesure cette catégorisation culturelle et religieuse recoupe les oppositions sociales décrites par Tacite à la même époque, on ne saurait le dire. Mais l’image d’une très grande cité antique au caractère très particulier, et à la vie politique tendue, ressort de nos sources : cité grecque et ville cosmopolite dans un empire iranien, Séleucie était une grande métropole commerciale dans des routes qui menaient les marchands de Rome à la Chine, un espace exceptionnel de médiation culturelle entre l'Occident et l'Orient.

Un enjeu des guerres entre Parthes et Romains Bien des causes déterminaient donc Séleucie à être un enjeu fort entre Parthes et Romains : le souvenir d’Alexandre le Grand, la richesse de la cité et son identité grecque, les nombreuses guerres entre les deux empires. La première confrontation au sujet de Séleucie remonte à l'expédition malheureuse de Crassus qui ne put jamais atteindre la grande ville qu'il convoitait. Selon Plutarque, la ville n'était pas très bien disposée envers le pouvoir parthe, et Suréna tenta de conforter sa fidélité en exhibant les débauches des Romains vaincusPlutarque, Vie de Crassus, XVII, 8 et XXXII, 1-5. Par la suite, Séleucie fut prise plusieurs fois par les Romains. Elle accueillit d’abord Trajan, puis participa au soulèvement contre lui en 116. Pour mater sa révolte, Trajan envoya deux légats pour la prendreDion Cassius, LXVIII, 26, 30, signe de l’importance de la cité qui aurait alors été brûléeDion Cassius LXVIII, 28-30. Quoi qu’il en soit, c’est une très grande et très prospère cité qui ouvrit ses portes cinquante ans plus tard aux troupes romaines d’Avidius Cassius. Cette bonne entente ne dura pas et la ville fut pillée par les soldats romains qui en auraient ramené la peste antonine selon certaines sources antiques, même si d'autres (inscription sabéenne de 160 sur la cité de Bayt al Ahraq) indiquent une émergence de la maladie antérieure. Le rapide retrait d’Avidius Cassius en 165-166 est en effet souvent expliqué par l’épidémie, mais il n’y avait guère d’intérêt à occuper une ville pillée et isoléeB. Rossignol, “La peste antonine (166 ap. J.-C.)”, Hypothèses 1999. Travaux de l’école doctorale d’Histoire (Université de Paris I- Panthéon-Sorbonne), Publication de la Sorbonne, Paris, 2000, pp. 31-37 . Le pillage n’empêcha pas la ville de frapper monnaie encore dès 166J. Wolski, 1993, p. 185. Trente ans plus tard, en 197-198, ce sont les troupes de Septime Sévère qui atteignirent la ville. Elles l’auraient trouvée abandonnée selon Dion CassiusLXXVI, 9, 3-4. Il s’agit là, sans doute, seulement d’une exagération de l’historien grec soucieux de dénoncer la rapacité des soldats romains ; il n'en est pas moins clair que la ville avait souffert en 166 et que son déclin s'accélérait. Lorsque Carus mena les troupes romaines à nouveau dans la région, en 283, Séleucie avait sans doute en revanche réellement perdu de son importance face à une nouvelle fondation urbaine.

Une prospérité éclipsée par une nouvelle fondation royale