San-Antonio est une série de romans policiers rédigés par Frédéric Dard mais signés San-Antonio, du nom d'un commissaire de police, Antoine San-Antonio, censé narrer lui-même ses aventures. Elle comporte , publiés de à .
Singularité
Dès les débuts, les San-Antonio se distinguent des autres polars et des autres romans de Frédéric Dard par la désinvolture du héros-narrateur, par l’emploi de l’argot et par le recours à l’humour, procédés qui atténuent ce que le roman noir peut avoir de sinistre et de rébarbatif aux yeux des non-initiés.
L’aspect fondamental de la sérieClaude Mesplède (dir.), Dictionnaire des littératures policières, Joseph K., , . repose sur une langue colorée, truculente, incroyablement inventiveDictionnaire des littératures policières, , .. Néologismes, calembours, contrepèteries, catachrèsesJérôme Garcin, San-Antonio, priez pour Dard ! le nouvel Observateur., tropes, distorsions, anglicismes altérés : les mots sont bien souvent créés. Frédéric Dard déclarera d'ailleurs à ce sujet : Sur les écrits par Frédéric Dard, seraient des mots nouveaux — Le Dictionnaire San-Antonio, quant à lui, compte quelque (mots usuels, mots érotiques, positions, noms propres). ; paradoxes, métaphores inattendues, langue précieuse et savante côtoient argot de pucier, régionalismes, aphorismes, synecdoques, réaménagements syntaxiques et verdeur de langage (Dard aime Rabelais). Telle est la clef première de la réussite de la série. Tel sera plus tard le sujet d’engouement d’universitaires qui se pencheront sur cet .
Apparaissent ensuite des personnages secondaires, hauts en couleur, desquels se détachent Pinaud et surtout Bérurier, , . Sous leur impulsion, ces romans policiers structurés, à peine atypiques, évoluent peu à peu vers un deuxième degré plus prononcé, vers une parodie gouleyante qui finit par s’épanouir dans un festival de délires en tous genres, où un nombre incalculable de personnages secondaires aux noms de plus en plus improbables peuplent des pays de plus en plus imaginaires.
Dans une série où, au fil de cinq décennies, la plaisanterie gauloise et les outrances hilarantes ont fini par prendre le dessus, la tendresse et la profonde humanité de Frédéric Dard ont su rester présentes. Frédéric Dard admire Céline. La filiation s’établit non seulement par de vigoureuses exigences d’ouvrier de la langue, mais aussi par l’expression de .
Historique En , Frédéric Dard publie un pastiche de Peter Cheyney dans la revue Comic Burlesc de l’éditeur lyonnais Jacquier. Ce qui donne à ce dernier l’idée de solliciter l’auteur pour l'écriture d'un roman noir. Jacquier aimerait en effet se lancer dans le genre.
Pour créer son héros, Frédéric Dard s’inspire d’un commissaire de la Croix-Rousse, Grégory Alexinsky, bon vivant et grand séducteur. Voulant donner à son personnage un nom à consonance anglo-saxonne, il ouvre un atlas à la page , ferme les yeux et pose son crayon sur la ville de San Antonio. Il y voit peut-être un signe : Antoine est son troisième prénom.
Réglez-lui son compte, le premier roman de la série, est écrit au printemps 1949. Il paraît en juillet chez Jacquier, sous la signature San Antonio (sans trait d’union), à . Le livre (qui comporte deux épisodes) ne connaît aucun succès, bien que l’aisance et la verve soient déjà présentes, notamment dans le deuxième épisode.
Jeune éditeur, Armand de Caro découvre ce roman chez le bouquiniste Pinaud se demande le Dictionnaire des littératures policières, , . Selon Tristan Savin, c’est l'agent littéraire de Jean Bruce qui achète un exemplaire de Réglez-lui son compte ! et le fait lire à Armand de Caro. . . Il invite Frédéric Dard à le rejoindre aux éditions Fleuve Noir, qu’il vient de fonder avec Guy Krill. C’est là que paraît, le , le deuxième San-Antonio : Laissez tomber la fille, de la collection « Spécial-Police »Série San-Antonio.. La couverture est l’œuvre de Michel Gourdon, qui va rester pendant vingt ans le dessinateur attitré de la série. Pour donner un visage au commissaire, il s’inspirera sur certaines couvertures de l’acteur Gérard BarraySophie K., Meurtres en gros plan : Michel Gourdon, sur Strictement Confidentiel..
Laissez tomber la fille est loin d’être un succès, et Frédéric Dard, qui a quantité de fers au feu, n'a pas l'intention de poursuivre les aventures de son commissaire. C'est Armand de Caro qui l'encourage à persévérer. Le flair de l'éditeur est d'autant plus étonnant qu'à titre personnel il n'aime pas du tout les San-AntonioSan-Antonio, Je le jure : entretiens avec Sophie Lannes, Stock, Fleuve Noir, 1975, ..
De 1949 à 1952 les quatre premiers San-Antonio paraissent au rythme d’un volume par an, et les ventes sont très décevantes. L’auteur rechigne à consacrer du temps à cette série. Le , dans une lettre à un confrère, il se plaint d’être par le Fleuve Noir pour produire du San-Antonio.
En 1952 l’éditeur Jacquier réédite Réglez-lui son compte ! dans la collection policière « La Loupe », mais sous la signature de Kill Him. Les deux épisodes forment alors deux volumes, intitulés Réglez-lui son compte ! et Une tonne de cadavres. Un (« Bien chaud, bien parisien… ») est ajouté à la fin d’Une tonne de cadavres. Il ne sera réédité qu'en 2019.
L’année 1953 voit le triomphe d'Eddie Constantine dans La Môme vert-de-gris, film de Bernard Borderie, d'après Peter Cheyney. Pour San-Antonio c'est à divers titres une année importante. Tout d'abord, de Caro a réussi à convaincre Frédéric Dard d’augmenter son rythme de production : quatre volumes paraissent dans l’année. Ensuite, en juin, dans Des clientes pour la morgue (), Bérurier fait son apparition. Enfin, comme si ce personnage était destiné à porter chance à la série, « les premiers frémissements » d’un succès de librairie se font sentir à la sortie de ce même volume.
Le trait d’union dans le nom de l’auteur apparaît parfois et disparaît ensuite, avant de s’imposer en 1958, dans le , Du poulet au menu.
À partir des années 1960, au fil des rééditions, le Fleuve Noir remet au goût du jour ses premiers San-Antonio. Les textes des années 1950 sont réaménagés de façon plus ou moins heureuse, avec des télévisions et des DS anachroniquesOn voit par exemple une DS () et une 404 () dans l'édition 1970 de Mes hommages à la donzelle, : on est en 1952, les DS apparaissent en 1955 et les 404 en 1960.. L’erreur la plus connue étant celle de J’ai bien l’honneur de vous buter (1955) : dans l’édition de 1971, , figure une façon carrosse de Cendrillon qui redevient, , une Frégate.
En 1964 chaque volume frise les .
De 1964 à 2000 paraissent, hors collection, neuf romans de plus forte taille : L'Histoire de France vue par San-Antonio (), Le Standinge selon Bérurier, etc. Ils mettent en scène le commissaire San-Antonio, mais sont axés sur un humour délirant, « hénaurme », et, à vrai dire, ayant Bérurier comme objet.
En 1970, au grand désespoir des aficionados de la première heure, les couvertures de Gourdon disparaissent (la dernière étant celle de Ma langue au Chah, Les différents types de couvertures de San-Antonio, sur Le commissaire.). Après quelques essais avec d’autres illustrateurs (Carlo Jacono, Carlo Bren), l’éditeur opte fin 1972 (T’es beau, tu sais, ) pour la photographie, qui fait plus « moderneJean-Daniel Chevrier, Le roman policier français : illustration et stratégie commerciale . ».
À partir de 1979, parallèlement à la série, Frédéric Dard signe du pseudonyme San-Antonio des romans où n’apparaît pas le commissaire du même nomRaymond Milési, « Les Hors-Collection », en fin des volumes de la collection Fleuve Noir, édition 2003..
Réglez-lui son compte, le roman fondateur de la série, n'est édité au Fleuve Noir qu’en 1981. Les deux épisodes sont à nouveau réunis en un seul volume. Le chapitre supplémentaire de la réédition 1952 de Jacquier, « Bien chaud, bien parisien... », n'y figure pas.
En 1981 chaque volume se vend à près de Thierry Geffrotin, Les mystères du commissaire San-Antonio, , Europe 1.
En 1991, à partir de Les cochons sont lâchés (), la photographie de couverture est remplacée par une illustration.
Le dernier livre de la série, Céréales Killer, paraît en 2001, un an après la mort de Frédéric Dard. Il a été terminé par son fils Patrice Dard. La série comprend . Deux cents millions d’exemplaires de San-Antonio ont été vendus. Le chiffre est variable, selon les sources..
Patrice Dard reprend le flambeau en 2002 avec Corrida pour une vache folle, qui inaugure la série des Nouvelles Aventures de San-Antonio.
En 2003 apparaît un nouveau système de numérotation des volumes, qui respecte l’ordre chronologique. Les rééditions de l'époque (Fleuve Noir et Pocket) incluent un « Guide de lecture inédit élaboré par Raymond Milési » en appendice. Il comporte un précieux tableau de concordance entre les quatre systèmes de numérotation, ainsi qu’un guide thématique.
Entre 2010 et 2021 l'intégralité des de la série paraissent dans la collection « Bouquins » de Robert Laffont, édités en vingt-et-un volumes.
Œuvres sous le pseudonyme San-Antonio
Évolution Réglez-lui son compte ! (, 1949)
La première phrase de la série donne parfaitement le ton, et situe le narrateur. Il s’adresse au lecteur sans détour, comme il le fera tout au long des . C’est un costaud, assez imbu de sa personne, très à l’aise : il parle, agit, cogne, tombe les filles sans la moindre gêne, comme le lecteur aimerait pouvoir le faire. Le côté du personnage est très marqué dans ce livre. Il faudra attendre Messieurs les hommes (, 1955) pour le retrouver si accentué.
Les deux premières pages fournissent d’autres précieuses indications, que la série ne démentira pas : San-Antonio n’aime guère l’Académie française, ni les , il n’est pas un romantique mais il a un faible pour les .
La Môme vert-de-gris de Peter Cheyney est paru en France quatre ans plus tôt, J’aurai ta peau de Mickey Spillane deux ans plus tôt. S’inscrivant dans cette lignée anglo-saxonne de romans narrés par une brute à la langue bien pendue, Réglez-lui son compte a donc des allures de thriller venant piétiner le paisible jardin du polar traditionnel. Il emprunte à Cheyney l’action rapide, le langage coloré, la décontraction du héros, ses méthodes peu orthodoxes, son attirance pour les femmes, son ton décomplexé, sa fatuité, sa verve. Tous ces éléments répondent déjà présent dans ce premier livre, mais Frédéric Dard leur donne déjà une coloration personnelle. L’argot français est bel et bien là, quatre ans avant le Touchez pas au grisbi ! d’Albert Simonin. L’humour est déjà en pleine forme. Autre marque de fabrique, les métaphores se signalent déjà par leur originalité.
En fin de volume, on se trouve sans conteste dans un vrai San-Antonio, avec une verve étonnante. Tout paraît en place, dans ce premier livre, si ce n’est que l’univers sentimental du héros est bien dépeuplé. Manquent encore les personnages récurrents. C’est tout juste si Félicie pointe le bout de son nez, de l’édition Fleuve Noir.
On juge le plus souvent le livre sur cette version proposée en 1981 par Fleuve Noir. Il est difficile d'y détecter les apports tardifs, car on ne trouve pas couramment en fac-simile les tout premiers San-Antonio, comme cela se fait pour Les Aventures de Tintin, par exemple. Réglez-lui son compte ! a certes été réédité en fac-simile en 1992, mais à faible tirage et hors commerceFleuve Noir, numérotés..
Années 1950 Les premiers volumes de la série nous renvoient aux années de guerre ou d’immédiat après-guerre. San-Antonio s’y livre le plus souvent à des activités de résistance, d’espionnage ou de contre-espionnage (militaire ou scientifique). S'il commence à oublier la guerre dans Mes hommages à la donzelle (, 1952), il n’endosse résolument son rôle classique de policier qu’à partir du sixième volume, Des dragées sans baptême (1953).