vignette|Des glaneuses, huile sur toile de Jean-François Millet.
L'agrarisme ou agrarianisme est à la fois une idéologie et un mouvement social rural européen du et du début du . Il peut également être défini comme le support théorique des partisans des lois agraires, du partage des terres entre ceux qui la cultivent. Son objectif était la défense des intérêts agraires et des populations rurales, de leur place dans la société industrielle, en réponse à l'exode rural qui constitue aux yeux des agrariens une grave menace pour les campagnes.. De nos jours, on emploie également le terme ruralisme. Le terme d'agrarisme est véritablement apparu dans l'historiographie française en 1968 avec l'ouvrage Les Agrariens français de Méline à Pisani de Pierre Barral.
Par analogie, le terme a pu désigner, par la suite et ailleurs qu'en Europe, des mouvements sociaux ou politiques orientés vers le monde rural (voir par exemple la constitution mexicaine de 1917). On parle d'un parti lorsqu'il se propose de défendre les intérêts des propriétaires fonciers.
L'agrarisme désigne aussi une doctrine politique qui oriente l'activité économique d'un État vers l'agriculture et l'élevage (États agrariens depuis la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs)..
L'agrarisme désigne plus généralement l'affirmation des vertus de la campagne et des valeurs rurales (responsabilité des individus, solidarité de proximité, authenticité…). Dans ce contexte, de nombreux thèmes agrariens s'inspirent des écrits des philosophes gréco-romains..
Caractéristiques générales de l'agrarisme Un mouvement agrarien est un mouvement a priori interclassiste (des travailleurs journaliers jusqu'aux châtelains), organisé autour de réseaux d'associations et doté d'un véritable programme agrarien de défense des campagnes. Les agrariens ont souvent utilisé des techniques pacifiques de lobbying auprès des parlements, rendu possible par la structuration du mouvement autour d'importantes structures. On peut noter l'exemple de la Fédération des agriculteurs allemande, qui pour diffuser ses idées.
Genèse et résultats de l'agrarisme On peut entrevoir les prémices de l'agrarisme dès le début du , puisant ses origines dans une représentation valorisante du monde rural : romantisme, roman paysan (par exemple La Mare au diable de George Sand en 1846), contes et légendes, développement d'un folklore revendiquant des identités propres à la ruralité… De plus, l' et les communautés de village du début du siècle ont constitué un terrain favorable au succès ultérieurs des syndicats agricoles.
Un des principaux soutiens de cette théorie est Thomas Jefferson, qui s'est servi de cette idée pour justifier la progression vers l'ouest des Américains (pour la plupart immigrés des pays d'Europe).
Le slogan a été un leitmotiv dans bien des révolutions (Russie, Espagne, Viêt Nam, etc.)
Alors que les sociétés rurales semblaient atteindre un certain point d'équilibre dans la deuxième moitié du , des questions non résolues subsistaient toutefois, notamment celles des prix (avec les droits de douane et la crise des prix agricoles entre 1873 et 1895), du crédit agricole (nombreux endettements…) et de la professionnalisation agricole.
Durant les années 1880, les résultats furent très modestes, les États n'ayant proposé qu'une cumulation progressive de faibles hausses des taxes de douane, notamment dans le cadre des renégociations des accords bilatéraux qui préoccupaient les agrariens. À partir du premier congrès européen d'agriculture (surnommé par certains ) en 1889, qui permet une plus grande sensibilisation, on peut noter de plus fortes pressions des mouvements agrariens. Les débats sont néanmoins très techniques, autour des accords de commerce et des conditions et conséquences de la modernisation de l'agriculture. C'est dans ce contexte que sont adoptées en France les deuxièmes tarifs Méline en 1892, affectant les produits allemands. Toutefois, cette hausse globale des droits de douane (généralement moins de 30 % de la valeur des produits) dans la plupart des pays (sauf l'Espagne) n'est apparue massive que pour les débats de l'époque. En effet, ils sont largement inférieurs à ceux qui existaient dans les années 1820, lorsqu'ils pouvaient doubler voire tripler la valeur des produits.
Les autres axes de réflexion ont conduit à la création de caisses agricoles (caisses de secours mutuel Raiffeisen dès 1854 en Allemagne ; loi de novembre 1894 autorisant les caisses locales de crédit agricole, puis régionales en 1899 en France…) et à la mise sur pied d'enseignements agricoles (notamment le système français).
Le mouvement agrarien a permis un regain d'intérêt pour le monde rural qui s'est par exemple traduit en France par la création en 1881 d'un ministère de l'Agriculture (séparé alors de celui du commerce) et en 1884 à la création rapide de nombreux syndicats agricoles dès la promulgation de la loi autorisant les syndicats (une telle rapidité prouvant l'existence d'une importante réflexion préalable). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ces syndicats étaient globalement des initiatives bourgeoises mais qui ont emporté avec elles toute la société rurale, prenant ainsi le relais du clientélisme châtelain.
On ne peut toutefois pas réduire les politiques rurales à de simples questions pragmatiques. En France notamment, les lois Méline vont aussi dans le sens d'une républicanisation des sociétés rurales en affirmant le maintien de la petite exploitation. Il s'agit bel et bien du pendant idéologique de l'agrarisme, qui a d'ailleurs su jouer un rôle important dans la politisation des campagnes grâce aux associations et aux syndicats. Cela ne s'est toutefois pas passé sans arrière-pensées politiques de la part des élites bourgeoises qui ont généralement impulsé le mouvement, notamment dans le cas de la concurrence française entre la SAF et la SNEA (voir plus loin). Ces impulsions des élites, notamment des citadins qui ont un attachement sentimental et/ou patrimonial dans les campagnes, tendent à montrer que l'agrarisme est sans doute plus une vision idéalisée du monde rural depuis l'extérieur, qui s'est notamment construite grâce à l'opposition des sociétés de faubourgs et de banlieues industrielles.
Le mouvement agrarien a évidemment des héritages dans les mouvements et idéologies rurales et agricoles du monde entier, mais on peut probablement évaluer la fin de l'agrarisme français lors de la chute du gouvernement de Vichy, qui avait repris pour son compte les images valorisantes du monde rural, notamment pour des besoins propagandistesChristian Faure, Le Projet culturel de Vichy, Folklore et révolution nationale 1940-1944, coédition Presses universitaires de Lyon - CNRS Éditions, 1989, 336 p..
Les organisations agrariennes selon les pays L'influence importante des histoires nationales conduit à une différenciation des mouvements agrariens selon les pays.
Allemagne L'Allemagne a connu un agrarisme de masse, centralisé autour de deux organisations agrariennes : la Fédération des agriculteurs (Bund der Landwirte, BdL) organisation conservatrice créée en 1893, et la Fédération des cercles paysans chrétiens allemands, organisation catholique créée en 1900 pour regrouper les différents cercles qui se développaient au niveau des Länder (dès 1862 pour la Westphalie dominée par la grande exploitation rurale avec la Westfälischer Bauernverein ; en 1881 en Silésie ; en 1882 pour la Rhénanie des petites exploitations dominantes ; en 1895 en Bavière), lesquels regroupaient déjà des cercles locaux organisés à l'échelle du village. Ces regroupements ascendants ont ensuite permis une coordination nationale du mouvement agrarien allemand. Le besoin de créer de telles organisations s'était fait sentir après les difficultés induites sur les produits agricoles allemands par l'adoption en France des tarifs Méline de 1892, ainsi par les accords Caprivi signés avec l’Autriche-Hongrie, la Roumanie et la Russie, donnant à ces États des droits de douane préférentiels.
Le développement a été très important pour les deux organisations, si l'on considère l'évolution du nombre d'adhérents : Date 1893 1901 1907 1913 Adhérents du BdL Adhérents des cercles catholiques Évaluation du total des différents cercles avant leur réunion. …
En République démocratique allemande, il exista de 1948 à 1990 un Parti paysan démocratique d'Allemagne, communiste à destination du monde rural.
Angleterre
(1834)
Australie Le Parti national d'Australie (National Party of Australia) est un parti politique conservateur centre-droit agricole australien. Fondé par des petits agriculteurs en 1920 sous le nom Country Party, il avait pour son objectif de défendre des intérêts agraires et des populations rurales. Le parti est un membre minoritaire d'une coalition avec le Parti libéral australien depuis les . Au début des le parti s'est décrit comme ..
Trois Premier ministres d'Australie sont issus du Parti national : Earle Page (en 1939), Arthur Fadden (en 1941) et John McEwen (en 1967-1968).
Biélorussie Le Parti agrarien de Biélorussie fondé en 1992 participe au pouvoir.
Bulgarie L'Union populaire agrarienne est fondée en 1899.
L'Union nationale agraire bulgare est un parti puissant entre 1900 et 1923. Elle fut noyautée sous le communisme. L'Union agraire Alexandre Stamboliyski fondée en 1993 s'en veut l'héritière.
Canada L'Association territoriale des céréaliers (TGGA) était active dans l'Ouest du Canada au début du , dans ce qui était alors les Territoires du nord-ouest et qui est devenu plus tard les provinces canadiennes de la Saskatchewan et de l'Alberta. La TGGA fut la voix des agriculteurs dans leur lutte contre les négociants en grains et les chemins de fer. Elle a joué un rôle important dans l'obtention de la législation favorable aux céréaliers dans ces deux provinces canadiennes puis dans la création des premières Coopératives céréalières au Canada. Quand la Saskatchewan et l'Alberta sont devenues des provinces, la TGGA s'est scindée en deux et a été remplacée par l'Association des Agriculteurs de l'Alberta et la Saskatchewan Grain Growers' Association, puis a donné naissance à des coopératives.
L'United Farmers of Manitoba, puis le Parti progressiste du Manitoba dont il est issu en 1928, gouvernent la province de 1922 à 1958, en alliance avec le Parti libéral du Manitoba à partir de 1932, avec lesquels ils fusionnent au sein du Parti libéral-progressiste qui reprend le nom de Parti libéral en 1961.
Croatie Le Parti paysan croate existe depuis 1904 et était le parti dominant de l'Entre-deux-guerres. Après une longue période d'exil pendant l'occupation allemande et sous le communisme, il joue de nouveau un rôle depuis les années 1990.
Espagne En 1881, est créée l'Association des Agriculteurs d'Espagne (AAE, Asociación de Agricultures de España) mais elle reste si élitaire et confidentielle (517 membres en 1888, 738 en 1914) qu'elle suspend la publication de son bulletin en 1889. L'absence de cohésion sociale autour de l'AAE s'explique en partie par la concurrence d'organisations plus anciennes telles que la Société valencienne pour l'agriculture, ou l'Institut catalan de Saint Isidore qui réunit en Catalogne quatre fois plus de membres que l'AAE sur tout le pays. La crise viticole de 1886-1887 permet à l'AAE de faire preuve d'une certaine capacité en faisant circuler une pétition pour un retour au protectionnisme recueillant . Mais ce regain ne fut que provisoire puisque l'AAE fut confrontée à la création de la Liga Agraria durant l'été 1887, ainsi que celle des chambres d'agriculture.