vignette|Page de titre de l'ouvrage de Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament (1685), point de départ de l'exégèse historico-critique de la Bible. L'exégèse biblique (du grec ancien , exêgêsis, « exposition, récit », puis « explication, interprétation », dérivé de , « conduire hors de », d'où « exposer, expliquer »)Anatole Bailly, Abrégé du dictionnaire grec-français, Hachette, s.v. ; « Exégèse », dans le Trésor de la langue française informatisé. est une étude approfondie et critique d'un texte, appliquée à la Bible.
Judaïsme Judaïsme rabbinique Des commentateurs rabbiniques, sont connus comme mefarshim (« commentateurs » en hébreu). Il existe plusieurs domaines d’exégèse juive orthodoxe : Le Targoum est une traduction de la parasha en araméen, justifiée par divers commentaires. Il était d’usage courant dans les synagogues de Galilée au . Rien de semblable dans le judaïsme alexandrin, car le commentaire était intégré dans le texteLe Monde de la Bible, Folio Histoire, Gallimard, collectif sous la direction d'André Lemaire. Le Midrash est un terme générique désignant tous les débats, commentaires, explications, et occasionnellement recherches sur les textes de la Bible hébraïque (Tanakh). Dans le sens générique, c’est un genre littéraire, celui du récit homilétique. Il explique et commente plus qu’il ne recherche des sources. Les paragraphes liés à la loi, font objet d’exposé comme de cas d’application. La Halakha est un exposé de la loi écrite. La Haggada commente les récits non liés à la loi, et produit elle-même de nouveaux apologues. Le Mikra est l’étude rationnelle des prophètes et de l’hagiographie. La Massora se rapproche de la critique textuelle en s’intéressant exclusivement à la syntaxe, à la qualité de la copie et aux sources. La Gémara, la seconde des deux grandes parties du Talmud, contient le commentaire de la première grande partie, la Mishna, ou recueil de l’ensemble des lois divines telle que recensée par le judaïsme rabbinique.
Le Talmud, qui regroupe la Mishna (les lois) et la Gémara (commentaires exégétiques) fait lui-même l’objet d’études et d’analyses, c’est-à-dire d’exégèse. L’exégèse juive ne s’arrête donc pas avec la rédaction du Talmud, mais continue pendant le Moyen Âge et la Renaissance.
Les quatre sens
Aux côtés des domaines de l’exégèse biblique existent des méthodes d’herméneutique biblique. Dans le judaïsme, on distingue traditionnellement quatre méthodes d’interprétation : Peshat (sens obvie, c’est-à-dire le plus évident), Remez (allusion), midrash (sens indirect) et Sod (sens secret).
Ce quadruple niveau se retrouve dans l'herméneutique chrétienne : lecture littérale (ou historique), allégorique, tropologique, et anagogique.
L'interprétation est d'autant plus difficile que le vocabulaire biblique est truffé de mots polysémiques ou de hapax. La Bible hébraïque comporterait environ et sur .
La pratique de l’exégèse traditionnelle ou exégèse canonique peut aller de pair avec l’exégèse scientifique. Par exemple, dès le début du , les savants et chercheurs juifs investissent les sociétés bibliquesAinsi en témoigne un discours d’ouverture d’une assemblée générale de la Society of Biblical Literature : « Les chercheurs juifs ont rendu leur présence réelle dans les avis et les affaires de la société de littérature biblique. Rabbi Marcus Jastrow de Philadelphie devint membre en 1886 en même temps que Rabbi Gustav Gottheil et son fils Richard J. H. Gottheil. Le jeune G Gottheil fut élu président en 1902. Morris Jastrow, Jr. nous rejoignit en 1891. Il serait impossible de concevoir la Société sans les figures éminentes de Max L. Margolis, Julian Morgenstern, Nelson Glueck, Ralph Marcus, Louis Finkelstein, Solomon Zeitlin, Harry M. Orlinsky, Jacob Neusner, ou de H. Louis Ginsberg. ».
Christianisme Alexandrie et Antioche
Deux types d'exégèse biblique sont traditionnellement opposés : l'exégèse allégorique (Alexandrie) et l'exégèse littéraliste et typologique (Antioche)Jean-Noël Guinot, « La frontière entre allégorie et typologie. École alexandrine, école antiochienne », Recherches de science religieuse, 2011/2 (tome 99), p. 207-228.. Cette distinction, en débat parmi les spécialistes au cours des années 1950, a partie liée avec les discussions doctrinales qui ont entouré la naissance de la Nouvelle Théologie, en particulier sous l'influence d'Henri de Lubac.
Exégèse patristique et médiévale L'exégèse traditionnelle trouve son origine chez les Pères de l'Église, dont la plupart ont laissé de nombreux commentaires de l'Écriture, voire des traités d'exégèse, comme le Traité des Principes d'Origène (185-254). Ce dernier distingue trois sens de l'Écriture, corporel, psychique et spirituel, sur le modèle anthropologique de 1 Th 5:23. Le quadruple sens de l'Écriture, promis à un immense succès au Moyen Âge, est formulé pour la première fois par Jean Cassien : le sens littéral ou obvie ; le sens allégorique (du grec allos, autre, et agoreuein, dire : l'allégorie en énonçant une chose en dit aussi une autre) ; le sens tropologique ou moral ; enfin, le sens anagogique qui indique ce vers quoi on doit tendre. Henri de Lubac voit néanmoins en Origène l'initiateur de cette doctrineOrigène, Traité des principes, IV, 2. Voir Henri de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l'Écriture, I/1, p. 198-219, qui rattache la première formulation du quadruple sens à Jean Cassien, Collationes XIV, 8..
Henri de Lubac s.j. commente les fondements de l’exégèse traditionnelle en reprenant les quatre sens de l'ÉcritureExégèse médiévale. Les quatre sens de l’Écriture, Aubier-Montaigne, 1959, 1961, 1964, Cerf, 1993 : « On savait depuis longtemps, vers les commencements du , qu'il y avait des règles traditionnelles qui s'imposaient à tous dans l'interprétation de l'Écriture. On connaissait les sept Règles mystiques formulées jadis par Tyconius, autorisées par saint Augustin, vulgarisées par saint Isidore. On n'ignorait pas que l'Apôtre lui-même avait donné par son exemple une regulam intellegendi allegoricas actiones. Cette règle de l'allegoria n'était d'ailleurs pas la même que celle de l'historia, l'ordo de l'une et de l'autre différait. On reconnaissait donc des leges historiae, une allegoriae consequentia, des rationes anagogicae : toutes expressions qui dataient du temps des Pères. Sans doute, les autres sens admettaient une allure plus libre que l'histoire. Tout en protestant contre les libertés excessives que, selon lui, prenait Eusèbe de Césarée, saint Jérôme, à la suite d'Origène, l'avait dit de l'allégorie et de la tropologie plus encore. Beaucoup le redisaient après lui, d'après lui : la tropologie a devant elle un libre espace… Historia stricta, tropologia libera »Henri de Lubac, op.cit., ..
L'exégèse du Moyen Âge est fortement inspirée de cette exégèse patristique : Bernard de Clairvaux, Thomas d'Aquin s'appuient abondamment sur les Pères de l'Église.
De la Réforme aux Lumières Aux alentours du , certains humanistes puis les Réformateurs développent l'idée de l'exégèse biblique dans le sens d'une recherche tournée vers les sources (textes hébreux, textes grecs).
Avec le et la naissance de l'esprit scientifique, la lecture de la Bible change considérablement. On se recentre sur le sens littéral, jugé être le vrai sens des ÉcrituresCf. P. Gibert, Petite histoire de l'exégèse biblique, Cerf, notamment le ch. 13 : « Vérité et critique au ». Galilée, dans sa Lettre à la grande-duchesse Christine, est parmi ceux qui contestent qu'il faille prendre le texte de la Bible uniquement dans son sens littéral, en ce qui concerne le mouvement de la Terre. Spinoza, en partie inspiré par Descartes, publie en 1670 son Traité théologico-politique qui introduit une idée d'importance : La règle universelle à poser dans l’interprétation de l’Écriture est de ne lui attribuer d’autres enseignements que ceux que l’enquête historique nous aura très clairement montré qu’elle a donnés.
À la suite de Spinoza, d'autres chercheurs comme l'oratorien Richard Simon (1638-1712) et Jean Astruc soulèvent les problèmes que pose la Bible en matière de science et d'histoire notamment. Dans l'Histoire critique du Vieux Testament, Richard Simon introduit la méthode historico-critique pour l'étude du Pentateuque (cinq premiers livres de la Bible)Georges Minois, L'Église et la science, Fayard, 1991. L'ouvrage est cependant condamné en 1678 par Bossuet, puis mis à l'Index. Le , la Commission biblique pontificale a reconnu que Richard Simon était le père de l'exégèse moderneJean-Christian Petitfils, Dictionnaire amoureux de Jésus.
Le et le modernisme À la fin du , des personnalités comme Ernest Renan et des exégètes dont la figure de proue est Alfred Loisy remettent en question l'exégèse traditionnelle catholique, qui à cette époque pense encore pouvoir tirer de la Bible un enseignement scientifique, par exemple sur l'origine du monde. Ces novateurs sont qualifiés de « modernistes » par l'Église catholique. promulgue une première encyclique sur l’étude des textes bibliques, Providentissimus Deus (1893). Le pape y précise que l’enseignement de la Bible concerne essentiellement les vérités et les moyens nécessaires au salut, ce qui est déjà une façon de dire que la Bible ne prétend rien affirmer sur le plan scientifique…Considérons d'abord que les écrivains sacrés, ou plus exactement "l'esprit de Dieu, qui parlait par leur bouche, n'a pas voulu enseigner aux hommes ces vérités concernant la constitution intime des objets visibles, parce qu'elles ne devaient leur servir de rien pour leur salut" (citation d'Augustin, De Genesi ad litteram). Léon XIII, Providentissimus Deus, 18 novembre 1893..
Cependant, comme le montre l’ouvrage de François Laplanche, La Crise de l’origineLa Science catholique des Évangiles et l’histoire au , Paris, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité », 2006, 707 p., les catholiques ont du mal à quitter l’apologétique pour aborder les sciences religieuses. Au début du , sur les plans de l'histoire et de l'exégèse biblique le décret Lamentabili et l'encyclique Pascendi de combattent la revendication d'indépendance des sciences religieuses à l'égard du magistère ecclésiastique.
Le : retour de l'exégèse biblique
Mais les catholiques ne renoncent pas pour autant à l'exégèse. Parmi les centres catholiques de l’exégèse biblique, le plus connu est l’École biblique et archéologique française de Jérusalem fondée en 1890 avec Marie-Joseph Lagrange o.p. avec pour principale motivation « qu’on ne pouvait laisser l’exégèse aux protestants »Correspondance de MJ Lagrange avec le pape citée dans Marie-Joseph Lagrange, une biographie critique de Bernard Montagnes o.p.. L’EBJ jouit maintenant d’un statut de centre de recherche et est en partie financée par l’ÉtatÉmile Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, 1962, Albin Michel;. La condamnation de LoisyClaude Langlois directeur de l’Institut européen en sciences des religions, Aux origines des sciences religieuses en France : la laïcisation du savoir (1810-1886). a notamment permis, en France, à l’exégèse biblique d'entrer dans les universités laïques. Ainsi l'École pratique des hautes études mène-t-elle des recherches en exégèse biblique et sur l’histoire de la Septante ou de la Bible hébraïque.
L'encyclique Providentissimus Deus du pape Léon XIII avait ouvert la porte à la recherche selon les méthodes historico-critique mais cette intervention du pape Léon XIII cherchait aussi à protéger l’interprétation catholique de la Bible des attaques du rationalisme, sans se réfugier seulement dans un sens spirituel détaché de l’Histoire. Le pape , à l’inverse, se trouvait face aux attaques des partisans d’une exégèse soi-disant mystique qui refusait toute approche scientifique. En 1943, l'encyclique Divino afflante Spiritu de marqua un tournant : le pape encouragea explicitement les méthodes scientifiques.