Le Mystère de la malle n°1 est le titre d'un recueil de reportages écrits par Pierre Mac Orlan entre 1924 et 1934, et compilés par Francis Lacassin en vue d'une édition posthume, parue en 1984 dans la collection 10/18 « Grands reporters ».
Ce recueil contient quatre séries d'articles, présentés dans l'ordre suivant : Le Mystère de la malle n°1 (1934) Les Pirates de l'avenue du rhum (1924) L'Italie nouvelle (1925) L'Allemagne en sursis (1932) Ces séries d'articles parurent, pour les deux plus anciens, dans le journal L'Intransigeant, tandis que « L'Allemagne en sursis » était publiée dans Paris-Soir et « Le Mystère de la malle n°1 » dans Le Journal. Deux d'entre eux inspireront directement la création romanesque ultérieure de Pierre Mac Orlan.
En effet, Mac Orlan le reporter, plus à la recherche du pittoresque et de l'anecdote que tourné vers l'investigation, correspond davantage selon ses propres mots à un « écrivain en promenade d'études » qu'à un véritable journaliste.
Pierre Mac Orlan grand reporter La carrière littéraire de Pierre Mac Orlan a très tôt été liée à la presse, puisque c'est dans le Rire et le Sourire, puis dans le Journal qu'il publie, entre 1910 et 1913, les contes humoristiques qui marquent ses véritables débuts littérairesCf. Bernard Baritaud, Pierre Mac Orlan, sa vie, son temps, Droz, Genève, 1992, p.69. Mais c'est à partir de 1918 qu'il va entamer, de façon occasionnelle, une carrière de grand reporter, avec une série d'articles sur la zone occupée par l'armée française en AllemagneCette série d'articles parait entre le 30 novembre 1918 et le 8 avril 1919 dans le journal L'Intransigeant (cf. B. Baritaud, op. cit., p.138, note 9), avant d'être pour la plupart d'entre eux réunis dans le recueil intitulé La Fin (lui-même intégré plus tard dans le recueil Propos d'infanterie)..
Les contributions de Pierre Mac Orlan en qualité de grand reporter vont s'accélérer à la fin des années 1920 et dans les années 1930 : il écrit pour le journal Détective, racheté par Gaston Gallimard et dirigé par Georges Kessel (le frère de Joseph Kessel)Jean-Claude Lamy, Mac Orlan, l'Aventurier immobile, p. 146, ainsi que pour Paris-Soir, où il a été recruté par Pierre Lazareff, qui voulait que les grands reportages publiés dans son journal soient signés par les écrivains les plus populaires du momentDominique Le Brun, introduction aux Romans maritimes de Pierre Mac Orlan, p.XXII. On retrouve également parmi les collaborateurs de Paris-Soir, les signatures de Blaise Cendrars ou Roger Vailland (ibid.). Avec ce dernier, explique Dominique Le Brun,
... les romanciers dépêchés en mission de reportage étaient plus chargés d'écrire sur l'évènement concerné, dans le style et avec les « ingrédients » qui faisaient leur propre succès en littérature, que de rapporter vraiment de l'informationD. Le Brun, op. cit., p.XXII. La méthode de Mac Orlan reporter, qui consiste surtout à recueillir des impressions, des anecdotes, n'est pas dénuée d'une certaine désinvolture, notamment dans l'utilisation qu'il fait des témoignages qu'il peut recueillir lors de ses (généralement courts) voyages : il se considérait en réalité davantage « comme un "écrivain en promenade d'étudesAinsi qu'il le dit lui-même dans Le Bataillon de la mauvaise chance." que comme un véritable journalisteB. Baritaud, op. cit., pp.225-226, pour tout ce paragraphe.. »
Les grands reporters selon Mac Orlan
En guise de postface à ce recueil de reportages, Francis Lacassin a publié un texte écrit par Mac Orlan en 1928 pour les AnnalesLes Annales n°2310 du 15 mai 1928 (cf. Le Mystère de la malle n°1, p.233.), et intitulé « Les compagnons de l'aventure : correspondants de guerre et grands reporters. »
Mac Orlan observe tout d'abord que les grands reporters voyagent dans des conditions bien particulières, très différentes de celles des touristes : ces conditions, liées à l'obligation dans laquelle ils sont d'avoir à obéir à « l'ordre de gagner leur viePierre Mac Orlan, op. cit., p.234. » imposent, et permettent, de passer sans transition, dans un même lieu, du luxe à l'extrême misère, et « de se mêler instantanément à une atmosphère nouvelle et de regarder les rues et les paysages étrangers comme s'ils étaient eux-mêmes un élément normal de ces rues ou de ces paysagesPierre Mac Orlan, op. cit., pp.235-236.. »
Si les plus courageux et les plus ingénieux de ces reporters seront ceux qui, selon Mac Orlan, « donneront à la littérature de demain son principal attrait sur le publicPierre Mac Orlan, op. cit., p.235. », ils seront dans l'avenir, « en même temps, des opérateurs », la forme cinématographique, ou plutôt « les moyens littéraires et plastiques employés par le cinéma afin de créer une émotion » étant ce qui se rapproche le plus de « la formule la plus émouvante de reportagePierre Mac Orlan, op. cit., p.236.. » Anticipant les développements à venir de l'audio-visuel, Mac Orlan suppose que « dans vingt-cinq ans, tous les journaux possèderont un hall de projections cinématographiques », dans lequel seront diffusés les films dont ils détiendront l'exclusivité.
Observant enfin la multiplication du nombre des grands reporters depuis la fin de la Première Guerre mondiale, Mac Orlan voit dans le goût du public pour les reportages internationaux, « un signe de l'inquiétude qui règne sur le monde » : le souvenir de la guerre, « comme une larve perfide », est caché derrière cette inquiétude, que les grands reporters ont la charge de percer au jour :
Au bout de chaque ligne de chemin de fer, au bout de chaque voyage d'un navire, à la fin de chaque trajectoire d'avion, un mystère tient l'imagination en éveil, un mystère angoissant, que les grands reporters tentent de découvrir, au bout du rail, au-delà des mersPierre Mac Orlan, op. cit., p.237..
Le Mystère de la malle n°1 (1934) Les faits
À la sortie de la gare de Brighton, en regardant vers la gauche, on aperçoit une sorte de ravin rempli de petites maisons uniformes. Toutes les rues descendent dans ce quartier surpeuplé et remontent, ensuite, vers une colline où les demeures incolores, régulièrement pressées les unes contre les autres, ressemblent à des casernes à un étage. Cette ville bien alignée s'étend jusqu'en haut de la colline qui domine Brighton. C'est là, dans le cimetière paroissial, que repose, depuis le , le corps indescriptible de celle qui fut miss Violette KayeSauf mention contraire, toutes les citations de cette section sont extraites du Mystère de la malle n°1, pp.15-33. C'est ainsi que Pierre Mac Orlan entame la description de cette sépulture à laquelle il assiste en , celle d'une « femme d'aventures basses et peu colorées » mise en terre après avoir été assassinée et découpée en morceaux qui auront séjourné plusieurs semaines durant à l'intérieur d'une malle qui n'est pas la malle n°1. Le contenu de cette dernière était pourtant tout aussi macabre : y avait été déposé « le tronc anonyme d'une femme enceinte », dont les jambes seront retrouvées le lendemain, dans une troisième malle, en gare de King's Cross, à Londres.
C'est en enquêtant sur ce premier meurtre, qui défraie la chronique, que les détectives de Scotland Yard, poursuivant leurs investigations à Londres et à Brighton, en viennent à s'intéresser à un individu louche, Toni Mancini (connu aussi sous le nom de Jack Notyre), qui vient de quitter cette dernière ville dans des circonstances peu claires. Et dans son appartement de Brighton, ils font une découverte à laquelle ils ne s'attendaient pas : le cadavre d'une seconde jeune femme, Violette Kaye, danseuse, prostituée occasionnelle, et maîtresse de Mancini.
Même si rien ne permet d'affirmer que ces deux affaires seraient liées (le « crime de la malle n°1 n'est pas d'ailleurs mis au dossier de Notyre »), l'opinion populaire, elle, « déclare que cette seconde victime fut immolée parce qu'elle en savait trop long sur le meurtre de l'amie de Jack Notyre. »
Dramatis personae Violette Kaye, la « good bad girl errante », chanteuse, danseuse et prostituée, avait semble-t-il rencontré Mancini en 1933, à l'époque de Noël. Elle l'aimait, sans doute : « sa déchéance n'était point sans connaître cette petite lueur divine d'une présence qu'elle pensait affectueuse. » Et elle était généreuse : elle donnait son argent à celui qu'elle appelait « son homme.» Pour le reste, que dire ? Elle était d'un genre de « chevalières de fortune », comme il en reste d'autres, « à Soho ou dans les petites boîtes de Brighton », une fille comme il en demeure encore trop. Mac Orlan avait prévu, initialement, de « faire revivre l'ancienne petite girl de la troupe de Mrs Kate Carney », mais la tâche s'avère finalement déprimante, et il ne se sent pas « le droit d'écrire des mots durcis par la morale sociale qui n'est pas tendre pour les irrégulièresSauf mention contraire, toutes les citations de cette section sont extraites du Mystère de la malle n°1, pp.18-36 » :
Il vaut peut-être mieux savoir que l'une des victimes de deux crimes, reliés par une coïncidence assez étrange, fut autrefois une petite fille blonde qui allait à l'école dans New Kent Road, un quartier d'affaires, de l'autre côté de la Tamise, au sud de Charing Cross. Mancini, « ce vulgaire Don Juan » que Mac Orlan rebaptise « Amour-des-femmes » en mémoire de ce héros d'une nouvelle du même nom de Rudyard Kipling qui « vivait des femmes et pour la femme », Mancini est lui aussi un personnage oubliable : il n'est certes « pas de la trempe d'un Jack "the ripper", dont le seul nom projette encore des images imprévues dans Petticoat Lane. » Son élégance de garçon de café, son regard ténébreux, ses qualités de danseur attiraient à lui « les tristes filles publiques qui font le "tapin" sur la King's Road dès la tombée de la nuit », ainsi que quelques « autres innocentes qui ne sont pas publiques. » Tout cela n'a rien d'exceptionnel.
La seule chose digne d'être remarquée dans le parcours du « ténébreux gigolo » se trouve dans son appartement de Brighton : il s'agit de la malle dans laquelle il a entreposé le corps de sa compagne préalablement découpée en morceaux. Cette malle est restée six semaines dans cet appartement, près du lit de Mancini, qui en avait perdu le sommeil. C'est ce détail qui a frappé l'imagination d'un habitant du quartier qui confie à Mac Orlan :
À mon avis, ce qui dépassa tout ce que l'on peut imaginer dans le domaine de l'infamie humaine, ce fut l'odeur, l'abominable odeur âcre et sucrée que tous ceux qui la subirent, même pendant une minute, n'oublieront jamais [...] Les policiers eux-mêmes, monsieur, qui par profession ont l'habitude de sentir le mauvais plus souvent que le bon, en furent malades. L'idée que quelque chose de tendre et de féminin, qui avait été ce que l'on pourrait appeler une jolie fille, était la cause de cette affreuse manifestation, nous laissait sans nerfs, comme un boxeur groggy.
Conjectures Mancini est donc incarcéré à la prison de Lewes, dans l'attente du procès au cours duquel il jouera sa tête. On ne connait pas encore sa ligne de défense, ni ce qu'il pourrait éventuellement révéler. Mac Orlan, qui avoue que son tempérament ferait de lui un bien piètre détective, se tourne vers « le monde pittoresque des exégètes de la rue » les « quelques racontars essentiels » qui lui permettront de donner « une apparence à peu près logique » à ces deux crimes, liés entre eux par une étrange coïncidence. Il ne sera pas déçu dans ses recherches : la rencontre dans un pub de Brighton d'un « amateur de romans policiers » lui permettra d'écrire un scénario plausible de la manière dont auraient pu se dérouler les évènements.
Le détective bénévole, dont Mac Orlan reproduit les propos (ou à qui il les attribue), explique qu'il est fort possible que « la femme coupée en morceaux [celle dont le tronc fut découvert dans la malle n°1] fut tuée parce qu'elle en savait trop long sur le meurtre de miss Violette Kayes. »