Emma Goldman est une intellectuelle et militante socialiste et anarchiste russe puis américaine et canadienne née le à Kowno et morte le . à Toronto, Canada, connue pour son activisme politique, ses écrits et ses discours radicaux libertaires et féministes.. Elle a joué un rôle majeur dans le développement de la philosophie anarchiste en Amérique du Nord et en Europe dans la première moitié du .

Née à Kowno. appartenant alors à l'Empire russe, dans la zone de résidence, elle émigre aux États-Unis. en 1885 et vit à New York, où elle rejoint dès 1889 le mouvement anarchiste en plein essor après le massacre de Haymarket Square. Elle devient vite une écrivaine et conférencière renommée, captivant des milliers de personnes sur la philosophie anarchiste, les droits des femmes ou les luttes sociales.

Elle soutient, en 1892, une tentative d'assassinat de l'industriel Henry Frick, par son amant et ami de toujours, Alexandre Berkman. L'évènement conçu comme un acte de propagande par le fait a lieu lors de la grève de l'usine sidérurgique Homestead. Bien que Frick ne soit que blessé, Berkman est condamné à vingt-deux ans de réclusion. Elle est emprisonnée à plusieurs reprises dans les années qui suivent, pour « incitation à l'émeute » et distribution illégale d'informations sur le contrôle des naissances. En 1906, elle fonde le journal Mother Earth, distribué notamment par son amie Eva Kotchever, dont elle assure la rédaction en chef jusqu'à son interdiction en 1917.. La même année, avec Berkman, elle est condamnée à deux ans de prison pour propagande antimilitariste contre la conscription. Ils sont ensuite expulsés vers la Russie.

Initialement, elle soutient la révolution bolchevique, mais s'oppose rapidement au Parti communiste, en prenant notamment la défense des anarchistes victimes de la répression. En 1921, elle fuit l'URSS et raconte son expérience, en 1923, sous le titre My Disillusionment in Russia.

Pendant son séjour en France, en 1928, elle rédige son autobiographie, Living my Life, publiée en 1931.

De 1936 à 1938, lors de la guerre civile et à l'invitation de la Confédération nationale du travail, elle se rend à plusieurs reprises en Espagne pour soutenir la révolution sociale. Elle meurt à Toronto le à l'âge de 70 ans.

Pour certains, Emma Goldman est une « femme rebelle », libertaire et libre penseuse. Pour ses détracteurs, c'est une avocate de l'assassinat politique et de la révolution violente.. Ses écrits et ses conférences touchent des domaines aussi divers que la prison, l'athéisme, la liberté d'expression, le militantisme, le mariage ou l’homosexualité. Bien qu'elle ne partage pas la revendication de la première vague du féminisme en faveur du droit de vote des femmes., elle développe une nouvelle réflexion intégrant davantage les femmes et la sexualité dans la philosophie anarchiste.

Dans les années 1970, après des décennies d'oubli, son parcours est revisité par des chercheurs féministes ou anarchistes. En 1979, ses Mémoires sont traduits et publiés en français sous le titre L'Épopée d'une anarchiste. New York 1886 - Moscou 1920. Ils sont réédités régulièrement depuis.

Biographie Famille Sa famille d'origine juive orthodoxe lituanienne vit à Kaunas (alors Kowno), dans l'Empire russe. Sa mère, Taube Bienowitch., a deux filles d'un premier mariage : Helena (née en 1860) et Lena (en 1862). Le premier mari, mort de tuberculose, laisse une veuve dévastée.

Le second mariage de Taube est arrangé par sa famille et, d'après Emma, contrairement au précédent, ils ne sont pas « faits l'un pour l'autre ». Le second mari, Abraham Goldman, investit l'héritage de sa femme dans un commerce qui périclite rapidement, entraînant des privations qui s'ajoutent au manque de relation affective dans le couple, ce qui provoque des tensions. Taube est enceinte, Abraham souhaite ardemment avoir un fils : une fille, croit-il, serait un nouvel échec.. Le couple a finalement quatre enfants dont Emma, l'ainée, et trois fils.

Enfance Emma Goldman est née le .. Son père est violent, il frappe ses enfants notamment Emma, la plus rebelle, parfois avec un fouet.. Sa mère la réconforte, tentant de modérer son mari.. Avec le recul, Emma analyse plus tard l'origine de la fureur de son père et l'explique, en partie, comme une conséquence de ses frustrations sexuelles. Les relations avec ses demi-sœurs, Helena et Lena, lui procurent le réconfort qu'elle ne trouve pas chez sa mère, et comblent son enfance de « toute la joie qu'elle a eue ». La famille s'agrandit avec l'arrivée de trois frères, Louis (qui meurt à six ans), Herman (né en 1872) et Moishe (en 1879)..

vignette|La famille d'Emma Goldman à Saint-Pétersbourg en 1882. De gauche à droite : Emma debout, Helena assise avec Morris sur ses genoux, Taube, Herman et Abraham. La famille déménage dans le village de Papilė, où le père gère une auberge.. Emma y rencontre Petrouchka, un jeune paysan qui suscite ses « premiers émois érotiques ». Elle est le témoin du châtiment d'un paysan, fouetté à coup de knout dans la rue. Cet événement contribue à forger son opposition à toute autorité violente.

En 1876, sa famille déménage à Königsberg, alors ville prussienne de l'Empire allemand. Elle intègre une Realschule. Un des professeurs la punit, comme d'autres élèves, en la frappant à coup de règle sur les mains. Un autre enseignant tente de l'agresser mais comme elle résiste, il est renvoyé. Elle trouve un mentor bienveillant en la personne de sa professeure d'allemand, qui lui prête des livres et l'emmène à l'opéra. Étudiante passionnée, elle réussit les examens d'admission au Gymnasium mais son professeur de religion refuse de lui délivrer un certificat de bonne conduite et elle ne peut donc s'y inscrire..

Premières fractures En 1883, la famille déménage à Saint-Pétersbourg, où son père ouvre sans succès un autre magasin. La pauvreté oblige les enfants à travailler. Emma exerce plusieurs métiers dont ceux de couturièreMichel Ragon, Dictionnaire de l'anarchie, Albin Michel, 2008, texte intégral. et d'ouvrière dans une fabrique de corsetsL'Épopée d'une anarchiste. New York 1886 - Moscou 1920, page 20..

Adolescente, elle supplie son père de lui permettre de retourner à l’école. Celui-ci réagit en jetant son livre de français au feu :

Emma a 15 ans et son père veut la marier religieusementSylvain Boulouque, Les Anarchistes Ni Dieu ni maître !, Le Monde, 2012, page 127. de force. Ils s'affrontent sans cesse : lui se plaint qu'elle est une « femme facile » et elle affirme qu'elle ne se mariera que par amour..

Au magasin où elle travaille, elle repousse les avances appuyées de certains hommes. L'un d'entre eux l'emmène dans une chambre d'hôtel et après l'avoir fait boire, commet ce qu'elle décrira comme « le contact violent de nos corps qui m'avait fait si mal ». Deux de ses biographes ont qualifié cet épisode de viol.. Elle est sidérée par cette expérience et . Après cette rencontre, elle décrit ses relations avec les hommes en ces termes :

vignette|Emma Goldman en 1886, à 17 ans. Lectrice assidueEncyclopædia Britannica, Emma Goldman, article., elle poursuit son éducation en autodidacte. La Russie vit une période agitée. Le tsar Alexandre II de Russie vient d'être assassiné par le mouvement nihiliste. Elle lit le roman de Nikolaï Tchernychevski, Que faire ? et se projette dans le personnage de Vera, jeune nihiliste ayant fui une famille répressive pour vivre libre en travaillant comme couturière dans une coopérative. Le livre la captive et reste une source d'inspiration tout au long de sa vie..

Elle noue des relations avec un cercle d'étudiants anarchistes de Saint-Pétersbourg.

Couturière à Rochester En 1885, sa sœur Helena envisage de partir à New York rejoindre Lena et son mari. Emma veut se joindre à elle et bien qu'Helena lui offre son billet, le père refuse. Désespérée, Emma menace de se jeter dans la Neva. Le père accepte finalement et le , Helena et Emma arrivent à Castle Clinton à New York. avant de s'installer chez Lena à Rochester. Fuyant l'antisémitisme qui se développe à Saint-Pétersbourg, le reste de la famille les rejoint l'année suivante.

Emma travaille alors comme couturière, fabriquant des manteaux pendant plus de dix heures par jour pour deux dollars et demi par semaine. Dans cette ville, et plus tard à New Haven, dans le Connecticut, elle fait la connaissance, parmi ses collègues, de groupes de socialistes et d'anarchistes avec lesquels elle se lie.

Fin 1886, une demande d'augmentation lui est refusée et elle préfère alors travailler dans une petite boutique à proximité..

Elle y rencontre Jacob Kershner, un collègue, avec qui elle partage son amour des livres, de la danse et des voyages, ainsi que la détestation du travail en usine. En , ils se marient.. Durant leur nuit de noces, elle découvre que son mari est impuissant. Kershner emménage dans sa famille, mais leur relation se dégrade, ils s’éloignent physiquement et émotionnellement. Moins d'une année après leur mariage, ils divorcent. Son ex-mari lui demande de revenir, la menaçant même de s'empoisonner. Emma revient à la maison mais, au bout de trois mois, elle le quitte définitivement. Ses parents considèrent son comportement comme « immoral » et lui refusent la possibilité de revenir dans leur foyer..

Avec cinq dollars et sa machine à coudre, elle quitte Rochester pour New York. et s’engage de plus en plus dans le mouvement social.

À la suite des manifestations et du massacre de Haymarket Square à Chicago (), la répression des syndicats bat son plein aux États-Unis. Elle se rapproche du courant antiautoritaire.

En 1887, elle obtient la nationalité américaine (en 1909, elle sera la première victime de la « dénaturalisation politique » au prétexte trouvé par l’Administration que son mari, juif russe naturalisé américain, par lequel elle était devenue américaine au moment de son mariage, et dont elle avait divorcé un an après, avait menti au moment de sa propre naturalisation vingt ans auparavant sur son âge et sa date d’arrivée aux États-UnisPatrick Weil, « Le Citoyen est Souverain, pas l'État ». Comment la dénaturalisation a révolutionné la citoyenneté américaine, Informations sociales, 2013/3, n° 177, pp. 68-74, .).

Most et Berkman vignette|Johann Most dans les années 1890. En 1889, lors de sa première journée à New York, elle rencontre deux hommes qui vont avoir une grande influence sur sa vie. Au Sach's Café, un lieu de réunion pour les radicaux, elle est présentée à Alexandre Berkman, un anarchiste qui l'invite à une conférence de Johann Most, fondateur du journal Die Freiheit et partisan de la propagande par le fait - c'est-à-dire de l'utilisation de la violence pour provoquer le changement.. Elle fut impressionnée par son discours enflammé, et Most prit Goldman sous son aile, l’entraînant à discourir en public. Il l’encouragea fortement, lui disant même qu'elle prendrait sa place quand il serait absent. Une de ses premières prises de parole en public eut lieu à Rochester. Après avoir convaincu sa sœur Helena de ne rien dire de son discours à ses parents, elle se trouva une fois sur scène, l'esprit complètement vide. Soudainement : « Quelque chose d'étrange se produisit. En un éclair, je les ai vus - tous les incidents de mes trois années passées à Rochester : l'usine Garson, ses corvées et ses humiliations, l'échec de mon mariage, le crime de Chicago… Je commençais à parler. Des mots que je ne m'étais jamais entendu prononcer auparavant sont venus jaillir abondamment, de plus en plus vite. Ils sont venus avec une intensité passionnée… Le public avait disparu, le hall lui-même avait disparu ; j'étais seulement consciente de mes propres mots, de mon chant extatique. »