L'âge d'argent des comics (Silver Age of Comics) est une période de l'histoire de la bande dessinée américaine où le succès commercial des principaux s'accompagne de diverses évolutions artistiques. C'est le retour des comics de super-héros qui marque le début de la période. Succédant à l'âge d'or des comics, et à une période intermédiaire dans la première moitié des années 1950, l'âge d'argent recouvre le laps de temps allant de 1956 à la fin des années 1960. Il laisse ensuite la place à la période suivante, appelée l'âge de bronze, à laquelle succède ensuite l'âge moderne. Un certain nombre d'auteurs importants ont contribué à la première partie de l'époque, notamment les scénaristes Stan Lee, Gardner Fox, John Broome et Robert Kanigher, et les dessinateurs Curt Swan, Jack Kirby, Gil Kane, Steve Ditko, Carmine Infantino, John Buscema et John Romita, Sr. À la fin de l'âge d'argent, une nouvelle génération d'auteurs arrive sur le devant de la scène, parmi lesquels des scénaristes comme Denny O'Neil, Mike Friedrich, Roy Thomas, ou Archie Goodwin et des dessinateurs tels que Neal Adams ou Jim Steranko.
Après la Seconde Guerre mondiale, les comics de super-héros perdent leur lectorat au profit des comics d'horreur, des crime comics et des comics romantiques. Dans les années 1950, ces trois genres disparaissent à leur tour. De nombreux éditeurs sont alors dans la tourmente, avec l'instauration d'une instance de régulation qui, de fait, oblige les éditeurs à se censurer. Puis, c'est la disparition de la première société de distribution qui fragilise encore plus la profession. Il faut attendre 1956 pour que renaissent les comics de super-héros avec l'apparition d'une nouvelle version de , dans () publié par . Bientôt suivie par la recréation de nombreux héros et le regroupement de plusieurs d'entre eux au sein de la Ligue de justice d'Amérique, cette résurrection est le point de départ de l'âge d'argent. D'autres éditeurs essaient alors de copier et c'est Marvel, sous la direction de Stan Lee, qui y parvient le mieux en lançant Les Quatre Fantastiques dans , publié en .
Cette période est aussi marquée par la chute du plus important des éditeurs de comics américain, Dell Comics, dont les ventes sont divisées par quatre entre le début des années 1950 et les années 1960, tandis que d'autres éditeurs tirent leur épingle du jeu comme Archie Comics, ainsi que des nouveaux comme Warren Publishing. Par ailleurs, les années 1960 sont celles aussi de la naissance de la bande dessinée underground, qui s'attaque violemment à la société américaine avec des auteurs comme Robert Crumb. Ces comics underground imposent leur propre modèle économique, alors que celui de la bande dessinée conventionnelle bouge peu par rapport à la période de l'âge d'or. En revanche, les conventions stylistiques des scénarios et des dessins sont rejetées par des auteurs innovants comme Stan Lee et Carmine Infantino, et des dessinateurs comme et Gene Colan. Alors que la société américaine évolue, les aspects formels changent également. Les messages véhiculés par ces œuvres demeurent cependant conservateurs, et il faut attendre la fin de la période pour que la bande dessinée américaine grand public connaisse sur ce point une véritable évolution.
Origine du terme Selon l'historien des comics Michael Uslan, la plus ancienne occurrence de l'expression « âge d'argent » (Silver Age) se trouve dans le courrier des lecteurs du daté de . Scott Taylor, un lecteur de Westport, dans le Connecticut, écrit : Les autres fans s'approprient rapidement ce clin d'œil aux « » et l'expression « âge d'argent » supplante, chez les lecteurs et jusque chez les détaillants, les expressions synonymes « second âge héroïque des comics » et « âge moderne des comics ».
Histoire L'âge d'or L'âge d'or des comics débute en 1938 avec la parution du premier numéro dAction Comics, dans lequel apparaît pour la première fois le personnage de Superman. Cette période couvre toute la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle la bande dessinée de divertissement fournit de l'évasion bon marché et jetable pour tous, quels que soient l'âge et le sexe. De nombreux super-héros sont créés durant cet âge d'or, notamment Superman, Batman et Wonder Woman chez DC Comics, Captain Marvel chez Fawcett Comics, et Captain America chez Timely Comics..
Bien que les comic books rencontrent un grand succès commercial, avec des ventes de plusieurs millions d'exemplaires pour certains titres, ils sont de plus en plus critiqués après la guerre, et sont notamment accusés de favoriser la montée de la délinquance juvénile. Cette accusation est infondée, puisqu'il a été depuis démontré que cette hausse était directement proportionnelle à celle de la démographie. Elle se fait cependant virulente et trouve de nombreuses voix pour la porter. Le fait que des mineurs délinquants disent lire des bandes dessinées est notamment pris comme un dénominateur commun.. Le psychologue Fredric Wertham reprend cette idée dans son livre Seduction of the Innocent, publié en 1954. Dans cet ouvrage, qui connaît à l'époque un grand retentissement, Wertham attribue le comportement des jeunes délinquants aux lectures de ces derniers, évacuant au passage la responsabilité du milieu familial.
La même année, alors qu'une sous-commission sénatoriale enquête sur ces supposés liens entre la lecture de comics et la montée de la délinquance juvénile, les éditeurs de comics décident la création d'un organe d'auto-censure. Craignant l'instauration d'une censure d'État, ils créent la Comics Code Authority afin de réglementer et limiter la violence dans la bande dessinée. Dès lors, les comics policiers ou d'horreur ne sont plus distribués, ce qui entraîne la disparition de plusieurs titres et d'éditeurs importants comme EC Comics.. La faillite de ces éditeurs provoque celle de sociétés de distribution, qui entraînent elles-mêmes d'autres éditeurs dans leur chute.
La période intermédiaire thumb|left|alt=couverture d'un comics d'horreur|Exemple de comics d'horreur - Adventures Into Darkness #14. Les années 1954-1956 constituent une période intermédiaire, parfois surnommée l' : de nombreux succès de l'âge d'or ont alors cessé de paraître, mais ils n'ont pas encore été remplacés. Ce sont des années de crise, qui voient de nombreuses maisons d'édition cesser leurs activités. Les comics de romance, d'horreur et de crime ont disparu ou ne sont que l'ombre de ce qu'ils étaient auparavant, tandis que les comics de super-héros ne sont plus qu'une minorité. Il y a bien des tentatives pour raviver ou créer des super-héros comme Captain Comet, qui fait ses débuts dans Strange Adventures en et que l'éditorialiste de Comic Book Resources Steven Grant présente comme le premier super-héros de l'âge d'argent., ou encore Fighting American, créé en 1954 par les auteurs de Captain America Joe Simon et Jack Kirby, mais il ne connaît que neuf numéros. En publiant le Young Men Comics de , Atlas Comics (anciennement ) essaie de relancer ses héros de l'âge d'or (Captain America, la Torche Humaine et Namor), mais ces tentatives de ressusciter les super-héros sont éphémères et ne connaissent pas de succès commercial. De guerre lasse, Atlas Comics sort son dernier titre de super-héros, un numéro de Submariner Comics, en .. thumb|Exemple de comic romantique - Brides Romances .|alt=Couverture d'une bande-dessinée montrant un homme partant prendre un avion, et une femme en pleurs assistant à son départ. D'autres maisons d'éditions tentent aussi de lancer des comics de super-héros, sans plus de succès. Ainsi Charlton Comics en publie le premier numéro de créé par Jerry Siegel et John Buscema mais arrête le titre après seulement cinq numéros..
L'instauration du Comics Code est la première épreuve que doivent subir les éditeurs, mais s'y ajoute une seconde en 1956, lorsque la société de distribution American News Company, la plus importante du secteur au niveau national, cesse toute activité. Pour des raisons difficiles à cerner, cette société florissante décide brusquement de ne plus distribuer de magazines, ce qui oblige les éditeurs à chercher rapidement d'autres distributeurs. Ces derniers en profitent pour imposer des conditions défavorables aux éditeurs. Le cas d'Atlas Comics est, à cet égard, particulièrement connu. En 1955, c'est encore une des maisons d'éditions de comics les plus importantes du pays, qui publie 85 magazines. L'année suivante, Martin Goodman décide de ne plus distribuer ses propres comics et préfère déléguer ce travail à . Lorsque American News disparaît, à peine six mois plus tard, Goodman est obligé de confier la distribution de ses comics à , une filiale de DC Comics. Le contrat entre les deux parties est léonin, car il impose à Atlas Comics de ne publier que 8 comics par mois. Goodman et Stan Lee, qui est le responsable éditorial, choisissent alors de publier 16 bimensuels, principalement des comics de western, de romance et de guerre.
Néanmoins, d'autres maisons d'édition traversent ces crises sans difficultés majeures. La plus importante de l'époque, Dell Comics, continue à vendre des comics à plus d'un million d'exemplaires. Le propriétaire de Dell, George T. Delacorte, a toujours refusé de publier des comics d'horreur ou de crime, favorisant les bande dessinées inoffensives pour les plus jeunes. Les publications Dell se composent ainsi d'adaptations de films, de reprises de comic strips ou d'histoires mettant en scène des animaux anthropomorphes issus de dessins animés. Celles qui rencontrent le meilleur succès sont les bandes dessinées reprenant les personnages de Walt Disney dans et les westerns. Après les films, ce sont les séries télévisées telles que Gunsmoke en 1956 ou Maverick en 1958 qui sont adaptées chez Dell. Lorsque American News cesse de distribuer les comics, Dell en profite pour fonder sa propre société de distribution, ce qui les met à l'abri de la crise qui touche les autres éditeurs.
Renaissance des super-héros DC Comics Alors que les éditeurs font plus ou moins facilement face aux crises rapprochées que sont l'instauration du Comics Code et la disparition de , l'éditeur DC Comics, qui publie toujours les aventures de Superman, Batman et Wonder Woman, tente de relancer les super-héros, en commençant avec l'apparition du Limier Martien (Martian Manhunter) dans le de (). Certains historiens considèrent ce personnage comme le premier super-héros de l'âge d'argent.. Toutefois, l’historien des comics Craig Shutt, auteur de la colonne « Demandez à Monsieur l’Âge d’argent » dans le , n'est pas d'accord. D'après lui, le Limier Martien appartient plutôt à la catégorie des « drôles de détectives », qui utilisent leurs capacités particulières pour résoudre des crimes. DC compte plusieurs personnages similaires à l'époque : . Shutt considère que le Limier Martien ne devient un super-héros que dans le de (), quand il reçoit son identité secrète et toute la panoplie qui l'accompagne. D'après lui, le Limier Martien n'avait pas le potentiel d'inaugurer une nouvelle ère pour les comics de super-héros.
thumb|left|Julius Schwartz (photographié en 2002), une figure emblématique de DC lors de l'âge d'argent.|alt=Photo d'un homme âgé assis à une tribune, avec devant lui un microphone