Médéric Lanctôt ( - ) est un avocat, journaliste et homme politique québécois. Nationaliste, républicain, proche des milieux ouvriers, on le connaît surtout comme l'un des leaders du mouvement s’opposant au projet de Confédération, au milieu des années 1860. Plusieurs le considèrent comme l’un des premiers indépendantistes québécoisMonière, Denis. 2010. « Médéric Lanctôt ». Dans Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois, tome 1, p. 51-61. Montréal : VLB.Gervais, Gaétan. 1968. Médéric Lanctôt et L’Union nationale. Mémoire (Histoire), Université d’Ottawa..

Biographie Enfance et formation

Médéric Lanctôt naît le 7 à Montréal. Sa mère, Mary Miller (1820-1892) est originaire de Kingston, en Ontario ; son père Hippolyte Lanctôt (1816-1887) est un notaire de Saint-Rémi. Au moment de la naissance de son fils Médéric, Hippolyte est détenu à la prison du Pied-du-Courant pour sa participation à la bataille d’Odelltown, dans le contexte des rébellions de 1837-1838. Reconnu coupable de haute trahison en , il est condamné à mort, peine qui sera commuée en une déportation à vie en Australie. Après un pardon impérial, il revient au pays en 1845 et s’installe à Saint-Édouard, dans le RichelieuFilion-Montpetit, Marie-Marthe. 2003. Médéric Lanctôt, journaliste engagé (1838-1877) : une biographie intellectuelle. Thèse (Lettres françaises), Université d’Ottawa, p. 25-28. Consulté le 28 mars 2023..

Le tempérament de Médéric sera fortement influencé par cette épreuve. Son père, qui n’a jamais renié ses convictions nationalistes, démocrates et républicaines, l’élèvera dans une certaine « mystique » des rébellions de 1837-1838Hamelin, Jean. 1972. « Médéric Lanctôt ». Dans Dictionnaire biographique du Canada. Consulté le 28 mars 2023..

En 1849, son père l’envoie faire ses études au Collège de Saint-Hyacinthe. On le dit brillant, mais indiscipliné. Son futur collaborateur Laurent-Olivier David dit de lui que « personne n'apprenait plus vite, mais aucun élève aussi n'était plus dissipé, plus insoumis; il était de tous les complots, de toutes les révoltes contre l'autorité, de toutes les équipéesDavid, Laurent-Olivier. 1894. Mes contemporains. Montréal : Eusèbe Sénécal et fils, p. 43. Consulté le 28 mars 2023. ». Selon une rumeur exploitée plus tard par ses adversaires, il serait allé jusqu’à comploter pour mettre le feu au Collège. Lanctôt ne retournera pas au Collège en et ne complètera donc pas sa formation classiqueFilion-Montpetit, Marie-Marthe. 2003. Médéric Lanctôt, journaliste engagé (1838-1877) : une biographie intellectuelle. Thèse (Lettres françaises), Université d’Ottawa, p. 29. Consulté le 28 mars 2023..

Par la suite, grâce aux relations de son pèreThomas, Mathieu. 2023. Figures marquantes de notre histoire : Médéric Lanctôt (1838-1877). Fondation Lionel-Groulx, p. 2., il entre comme apprenti commis chez Augustin Cuvillier, un financier de Montréal. Pendant trois ans, il y développera sa compréhension des questions économiques. C’est aussi pendant cette période qu’il commence à fréquenter l’Institut canadien, haut-lieu de la pensée libérale du temps, associé au Parti rouge. Au cours des années suivantes, il deviendra l’un des conférenciers les plus actifs de l’InstitutLamonde, cité dans Filion-Montpetit, Marie-Marthe. 2003. Médéric Lanctôt, journaliste engagé (1838-1877) : une biographie intellectuelle. Thèse (Lettres françaises), Université d’Ottawa, p. 37..

Parmi les personnalités associées à l’Institut, on retrouve l’avocat et journaliste Joseph Doutre. Doutre encourage Lanctôt dans la voie du journalisme, et dès l’automne 1855, ce dernier quitte Montréal pour travailler au Courrier de Saint-Hyacinthe. Pendant deux ans, Lanctôt œuvre pour ce journal proche du Parti libéral (rouge). Il y affûtera sa plume et apprendra les bases du fonctionnement de la presse écrite. Ces expériences lui seront fort utiles dans les années suivantes, lorsqu’il lancera ses propres journauxFilion-Montpetit, Marie-Marthe. 2003. Médéric Lanctôt, journaliste engagé (1838-1877) : une biographie intellectuelle. Thèse (Lettres françaises), Université d’Ottawa, p. 81..

Attiré par le domaine du droit, Lanctôt revient à Montréal vers 1858 pour y entreprendre des études à l’Université McGill. En parallèle, il entre comme clerc-stagiaire au sein du cabinet d’avocats de Joseph Doutre et Charles Daoust. Il sera admis à la pratique légale deux ans plus tard. À ces activités s’ajoute son implication au sein du journal Le Pays, l’organe de l’Institut canadien, où il succède à Louis-Antoine Dessaules en tant que rédacteur. Il demeure en poste jusqu’en , date de son accession au BarreauFilion-Montpetit, Marie-Marthe. 2003. Médéric Lanctôt, journaliste engagé (1838-1877) : une biographie intellectuelle. Thèse (Lettres françaises), Université d’Ottawa, p. 88. .

Il concentre alors ses efforts à sa nouvelle profession d’avocat en s’installant à son compte. Selon David, « Son amour du travail, son activité, son esprit perspicace, fertile en expédients, et sa parole vigoureuse et argumentative, lui firent en peu de temps une belle clientèleDavid, Laurent-Olivier. 1894. Mes contemporains. Montréal : Eusèbe Sénécal et fils, p. 45. ». Pendant deux ans, il partage son temps entre son emploi et l’Institut canadien, mais toute cette activité en vient à affecter sa santé. Ce besoin de repos le décide à s’embarquer pour l’Europe, où il séjournera de juillet à , principalement en France et en Angleterre.

L’engagement politique Les années de formation de Lanctôt sont à présent derrière lui. Peu à peu, ses idées politiques, sociales et économiques se sont cristallisées au contact de l’univers de la presse libérale et des intellectuels de l’Institut canadien. À 24 ans, peut-être un peu à l’étroit dans le domaine juridique, il brûle de faire entendre sa voix sur les grands enjeux de la société de son temps ; cette soif d’engagement politique le mènera tout naturellement dans la direction de la presse de combatHamelin, Jean. 1972. « Médéric Lanctôt ». Dans Dictionnaire biographique du Canada. Consulté le 28 mars 2023..

En société avec Toussaint Thompson et C.E.E. Bouthillier, il achète une imprimerie et fonde le journal La Presse (1863-1864, à ne pas confondre avec le journal du même nom fondé en 1884). L’objectif de Lanctôt est double : démontrer qu’il est possible d’établir un journal quotidien de langue française (La Presse fut le premier quotidien canadien-français) et lutter contre l’esprit de parti qui divise son peupleGervais, Gaétan. 1968. Médéric Lanctôt et L’Union nationale. Mémoire (Histoire), Université d’Ottawa, p. 2.. Son journal se définit ainsi comme indépendant des partis, chose rare à cette époque. En tant que rédacteur en chef, Lanctôt rédige des textes qui reflètent ses préoccupations : l’encouragement de l’industrie et du commerce, la défense de la religion et de la nationalité, ainsi que l’union complète des Canadiens français, au-delà des divisions entre « Bleus » et « Rouges ». L’indépendance politique est régulièrement évoquée comme la solution aux problèmes qui affligent la société canadienne-française.

La vision politique articulée par Lanctôt sera vite bousculée par les événements : en , George-Étienne Cartier, John A. MacDonald et George Brown annoncent la création d’une « Grande coalition » visant à réaliser l’union des colonies britanniques d’Amérique du Nord. Lanctôt est catastrophé : à ses yeux, un tel projet représente un danger mortel pour les Canadiens français, qui deviendraient minoritaires dans ce nouveau paysThomas, Mathieu. 2023. Figures marquantes de notre histoire : Médéric Lanctôt (1838-1877). Fondation Lionel-Groulx, p. 7.. Pendant tout l’été 1864, il multiplie ses attaques dans les pages de La Presse, attirant l’attention de jeunes intellectuels dissidents, autant du côté des conservateurs « Bleus » (Laurent-Olivier David) que des libéraux « Rouges » (Wilfrid Laurier, L.-A. Jetté). Un « comité national » est formé, et un long manifeste signé de 46 noms est publié dans le premier numéro de L’Union nationale, qui remplace La Presse en Gervais, Gaétan. 1968. Médéric Lanctôt et L’Union nationale. Mémoire (Histoire), Université d’Ottawa, p. 4.. Le projet de la Grande coalition se précise à l’occasion des conférences de Charlottetown () et Québec (), menant à la rédaction des 72 « Résolutions de Québec ». vignette|gauche|En septembre 1864, Médéric Lanctôt fonde un nouveau journal, L'Union nationale, dans lequel il dénonce le projet d'union des colonies britanniques d'Amérique du Nord.Pendant six mois, de à , Lanctôt et ses collaborateurs s’impliquent dans une vigoureuse campagne contre le projet de la Grande coalition et les vieux partis. Selon HamelinHamelin, Jean. 1972. « Médéric Lanctôt ». Dans Dictionnaire biographique du Canada., cette agitation prend par moments l’allure d’une véritable croisade : on organise des assemblées publiques où sont votées des résolutions contre le projet, on réclame un appel au peuple. Leurs efforts ne parviendront pas à faire changer le cours des choses, et en , l’Assemblée législative vote en faveur des Résolutions de Québec, confirmant que le projet de Confédération verra bel et bien le jour.

Si la campagne de ce qu’on commence à appeler le « Parti national » (ou "violet") a échoué à bloquer le projet de Confédération, elle aura contribué à la renommée de Lanctôt. Sa plume acérée fait réagir, et ses talents d’orateur ne laissent personne indifférent. Surtout, il en vient à être associé de près à la défense des nombreux travailleurs qui affluent à Montréal dans les années 1860. De nouvelles industries se sont installées en ville, ce qui résulte dans le développement d’un embryon de classe ouvrière. Probablement influencé par ce qu’il a vu en Angleterre, où fleurissent les idées associationistes et les « sociétés mutuelles d’entraide », Lanctôt entreprend de mobiliser cette masse de travailleurs pour la défense de ses intérêtsPetitclerc, Martin. 2005. Une forme d’entraide populaire : histoire des sociétés québécoises de secours mutuel au 19e siècle. Thèse (Histoire), UQAM. Consulté le 28 mars 2023.. Ainsi, il use de ses talents d’avocat pour défendre devant les tribunaux le corps de métier des charretiers, dans le contexte du conflit les opposant à la compagnie de chemin de fer du Grand Tronc. Parallèlement, dans les pages de L’Union nationale, il rapporte les faits saillants des réunions de sociétés d’artisans ou de secours mutuel, fait le point sur les grèves en cours et rend compte des plus récents événements du monde ouvrier en EuropeJulien, Denise. 1973. Médéric Lanctôt, le mouvement ouvrier québécois et les influences américaines et européennes. Mémoire (Science politique), Université de Montréal..

Sa notoriété grandissante pousse Lanctôt à se lancer en politique. En , il se présente aux élections municipales dans le district du Quartier Est contre Alexis Dubord, candidat du pouvoir et homme de paille de G-E Cartier. Contre toute attente, il remporte de peu l’élection ; Dubord réussira cependant à faire annuler le résultat l’année suivante, prétextant des irrégularités liées à la candidature de Lanctôt.