Armide (LWV 71) est la dernière tragédie en musique en cinq actes et un prologue terminée par Jean-Baptiste Lully sur un livret de Philippe Quinault. Créée le jeudi sur la scène de l'Académie royale de musique, elle est souvent considérée comme le chef-d'œuvre des deux artistesLa date de création de l’opéra a été établie par Laurent Guillo et Jean-Philippe Goujon dans leur édition critique de Claude et François Parfaict, Histoire de l’Académie royale de Musique depuis son établissement jusqu’à présent (1741), t. 2, Versailles, Centre de musique baroque de Versailles, 2025, p. 71, n. 1.. Après Armide, le librettiste renonce au théâtre et, un an plus tard, Lully meurt de la gangrène. Le sujet de la tragédie est emprunté à la Jérusalem délivrée () du Tasse. Il narre l'amour malheureux de la magicienne Armide pour le chevalier Renaud.

Le monologue d'Armide Enfin, il est en ma puissance qui clôt l'acte II est, au , l'une des pages les plus célèbres de la musique française. Considéré comme « le modèle le plus parfait du vrai récitatif français », il est, en pleine Querelle des Bouffons, critiqué par Jean-Jacques Rousseau dans sa Lettre sur la musique française, fervent défenseur du goût italien. Au cinquième acte, la passacaille avec chœurs et solistes est également l'un des clous de la partition. En 1777, Christoph Willibald Gluck compose un de ses chefs-d'œuvre en reprenant presque tel quel le livret de Quinault.

Personnages vignette|Renaud et Armide par Nicolas Poussin (1629) Personnages.TessituresCréation, 14 février 1686(dir. Pascal Collasse) Prologue La GloiresopranoLa Sagessesoprano Tragédie Armide, magicienne, nièce d'HidraotsopranoMarthe Le RochoisPhénice, confidente d'ArmidesopranoMarie-Louise DesmatinsSidonie, confidente d'ArmidesopranoFrançoise MoreauHidraot, magicien, roi de DamasbasseJean Dun-pèreRenaud, chevalier chrétienhaute-contreLouis Gaulard DumesnyUbalde, chevalier chrétienbasseAronte, chevalier chrétienbasseArtémidore, chevalier chrétientailleLe Chevalier Danois, chevalier chrétienhaute-contreLucinde, dame des pensées du Chevalier danoissopranoMélisse, dame des pensées d'UbaldesopranoLa HainetailleM. FrèreUn Amant Fortunéhaute-contreUne Bergère HéroïquesopranoUne NaïadesopranoUne Bergère Héroïquesoprano

Argument La tragédie lyrique démarre avec une ouverture à la française assez courte qui témoigne l'aspect guerrier de l'opéra.

Prologue

Le théâtre représente un palais.

La Gloire et la Sagesse vantent les mérites de Louis XIV, le « maître absolu de cent peuples divers ». Elles chantent la « douceur de ses lois » et ses « glorieux exploits ». Les deux allégories qui se « partagent son grand cœur » déclarent leur amour pour ce « sage roi ». Elles introduisent ensuite la tragédie qu'on donnera pour lui et « qui verra Renaud [...] voler là où la Gloire appelle son courage ».

Acte premier Le théâtre représente une grande place ornée d'un arc de triomphe.

On célèbre la victoire d'Armide sur les chevaliers croisés de Godefroy. Phénice et Sidonie, les confidentes de la magicienne, s'étonnent de la « sombre tristesse » de celle-ci. Armide leur confie que sa victoire est incomplète, puisqu'elle n'a pas pu triompher de « l'indomptable Renaud », le plus vaillant de tous ses ennemis. Partagée entre haine et admiration pour ce « funeste ennemi », Armide est obsédée par un songe affreux dans lequel elle voit Renaud vainqueur de tous ses charmes. Le sorcier Hidraot, roi de Damas et oncle d'Armide, félicite celle-ci de sa victoire et l'invite à se choisir un époux. Armide lui répond que « seul le vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, sera digne d'elle ». Les peuples du royaume de Damas célèbrent le triomphe d'Armide par des danses et des chants (« Suivons Armide et chantons sa victoire »). Ils sont interrompus par l'arrivée d'Aronte. Celui-ci, chargé de la conduite des prisonniers chrétiens, annonce « qu'un guerrier indomptable les a délivrés tous ». « C'est Renaud » s'écrie Armide. Hidraot et la magicienne crient alors vengeance (« Poursuivons jusqu'au trépas l'ennemi qui nous offense»).

Acte deuxième thumb|Illustration de l'acte II, gravure de 1718 Le théâtre représente une campagne où une rivière forme une île agréable.

Renaud, banni par Godefroy pour avoir tué « le fier Gernand », quitte le camp des chrétiens. Artémidore, un des chevaliers que celui-ci a libéré, le met en garde contre les enchantements d'Armide. Renaud affirme ne pas craindre « le pouvoir de ses yeux » et « mépriser le charme de l'amour ». De leur côté, Armide et Hidraot préparent un piège à Renaud. Ils invoquent, pour ce faire, des démons (« Esprits de haine et de rage »). Armide demande le privilège de frapper elle-même Renaud. Lorsque celui-ci paraît, il est charmé par le « séjour si charmant » qui l'entoure (« Plus j'observe ces lieux »). Sous l'effet de la magie, il s'endort sur le gazon. Pendant son sommeil, les créatures infernales d'Armide, sous l'aspect de naïades, nymphes, bergers et bergères, vantent les plaisirs de l'amour tandis qu'ils enchaînent le chevalier à l'aide de guirlandes de fleurs. Armide s'avance alors un dard à la main (Monologue : « Enfin, il est en ma puissance »). Prête à frapper Renaud, elle hésite, se ressaisit, mais ne peut se résoudre à tuer « ce superbe vainqueur » qu'elle admire tant. Décidée à le rendre amoureux par ses « enchantements », elle ordonne aux démons, transformés en zéphyrs, d'enlever Renaud et de les conduire tous deux « dans les plus reculés déserts ».

Acte troisième Le théâtre change et représente un désert.

Armide désespère : malgré elle, elle aime Renaud mais celui-ci demeure indifférent à son amour (« Ah! Si la liberté me doit être ravie »). Sidonie et Phénicie paraissent devant leur maîtresse et l'informent que ses enchantements ont eu raison de la froideur de Renaud et que celui-ci l'aime maintenant, à son tour. Pourtant Armide mesure comme son amour est différent de celui de Renaud et elle se résout à faire appel à la Haine afin de se débarrasser de cette passion honteuse (« Venez, venez, Haine implacable »). La Haine sort alors des enfers avec sa suite et entreprend, par un rituel, de briser et bruler les armes dont l'amour se sert (« Plus on connaît l'amour, et plus on le déteste »). Mais, alors qu'elle s'apprête à arracher l'amour du sein d'Armide, la magicienne se libère de son emprise déclarant « qu'il n'est pas possible de lui ôter son amour sans lui arracher le cœur ». Armide chasse la Haine et celle-ci disparaît en prédisant que l'amour causera la perte de la magicienne.

Acte quatrième Ubalde et le Chevalier danois, envoyés délivrer Renaud, errent dans le désert. « Ubalde porte un bouclier de diamant et tient un sceptre d'or qui lui ont été donnés par un magicien pour dissiper les enchantements d'Armide ; Le Chevalier danois porte une épée qu'il doit présenter à Renaud. Soudain, une vapeur s'élève et se répand dans le désert. Des antres et des abimes s'ouvrent et il en sort des bêtes farouches ». À l'aide des artéfacts magiques, les deux chevaliers éloignent les infernales créatures. Le désert disparaît alors et se change en « une campagne agréable, bordée d'arbres chargés de fruits et arrosée de ruisseaux ». Mais un péril encore plus redoutable attend les combattants : Lucinde, la dame des pensées du Chevalier danois apparait. Celui-ci, succombant à sa passion, reste sourd aux avertissements de son ami (« Est-ce là cette fermeté, dont vous vous êtes tant vanté? »). Ubalde touche alors Lucinde avec le sceptre d'or et ce qui n'était qu'un leurre disparait. Mais Mélisse, l'amante d'Ubalde s'avance et celui-ci s'abandonne à son tour à l'amour. Le Chevalier danois lui arrache des mains le sceptre et l'utilise pour faire disparaitre la chimère. Se ressaisissant, les deux chevaliers jurent de ne plus se détourner de leur but et de mener à bien leur mission (« Fuyons les douceurs dangereuses des illusions amoureuses »).

Acte cinquième thumb|La destruction du palais d'Armide, Charles Antoine Coypel, 1737, musée des Beaux-Arts de Nancy. Le théâtre change et représente le palais enchanté d'Armide

Renaud, sous l'effet de la magie d'Armide, brûle d'un amour passionné pour la magicienne (« Armide, vous m'allez quitter »). Celle-ci redoute pourtant la Gloire, sa rivale dans le cœur de Renaud. Après avoir échangé des promesses amoureuses avec son bien-aimé, elle décide de « consulter les enfers » et s'éloigne laissant Renaud en compagnie des Plaisirs. Un amant fortuné chante les vertus de l'amour (Passacaille : « Les Plaisirs ont choisi pour asile »), mais Renaud ne veut rien sinon le retour d'Armide (« Allez, allez, éloignez-vous de moi »). C'est alors que paraissent Ubalde et le Chevalier danois. À l'aide du bouclier de diamant, ils libèrent Renaud des enchantements d'Armide. Celui-ci, affranchi de son amour pour la magicienne s'apprête à partir lorsque Armide paraît. Celle-ci supplie Renaud de rester (« Renaud ! Ciel ! Ô mortelle peine ! »), mais malgré son désespoir, ses menaces, ses prières, Renaud s'éloigne (« Trop malheureuse Armide, hélas ! Que ton destin est déplorable »). Armide tombe et s'évanouit. Pleine de douleurs, elle se ressaisit et, maudissant Renaud (« Le perfide Renaud me fuit »), elle ordonne à ses démons de détruire son palais enchanté avant de s'enfuir sur un char volant.

Histoire Contexte gauche|vignette|upright|Philippe Quinault, librettiste d'Armide

À l'époque d'Armide, en 1686, Jean-Baptiste Lully et Philippe Quinault ont déjà collaboré onze fois dans le domaine de la tragédie lyrique. Bien que leur association soit quelque peu antérieure (avec des ouvrages lyriques tels que La Grotte de Versailles, églogue en musique et Le Triomphe de l'Amour, opéra-ballet en cinq actes), c'est à la tragédie lyrique , genre qu'ils ont créé et porté à la perfection et où leurs arts respectifs se sont le mieux épanouis, qu'ils doivent d'être considérés comme un des plus remarquables couples librettiste-compositeur de l'histoire de l'opéra.

vignette|upright|Jean-Baptiste Lully, compositeur de la musique d'Armide Depuis 1673, date de la création de leur première tragédie lyrique, Cadmus et Hermione, Jean-Baptiste Lully et Philippe Quinault donnent un nouveau spectacle presque chaque année.. Au fil de leurs ouvrages, ils affinent leur style, recentrent les intrigues, intègrent plus subtilement les divertissements à l'action et rendent les récitatifs davantage réalistes, qui tendent vers l'arioso. De manière générale, l'orchestre est de plus en plus inclus avec le chant, lui donnant une place accrue au fil des années. Le ton change également, laissant de côté l'action secondaire comique que l'on retrouve dans leurs premiers opéras. Par ailleurs, au sujet mythologique est privilégié l'épopée des grands hommes, les dieux sont remplacés par des magiciens.

Cette tragédie lyrique est d'ailleurs, après 18 années de travail commun, leur ultime collaboration. En effet, après Armide, le librettiste, préoccupé par son salut, se tourne vers la religion et le compositeur meurt de la gangrèneOn raconte que Lully se serait blessé au pied avec son bâton de direction en dirigeant son Te Deum. La blessure s'infecta et la gangrène s'y mit. Le Florentin rendit l'âme le . un an plus tard, sans avoir achevé Achille et Polyxène, sa dernière tragédie lyrique, sur un livret de Jean Galbert de Campistron.

Genèse C'est le roi lui-même qui choisit le sujet. Le marquis de Dangeau précise dans son journal que le mercredi , Journal du marquis de Dangeau, tome I, 1684-1686, .. L'intrigue, tirée de La Jérusalem délivrée () du poète italien Le Tasse (1544-1595), est donc, à l'instar dAmadis et de Roland, et à l'inverse des plus anciennes tragédies de Jean-Baptiste Lully, basée sur un sujet héroïque et non mythologique, signe d'une évolution dans le choix des livrets. Philippe Quinault, pour la rédaction de son livret, s'inspire ici des chants II, V, X et XIV de l'œuvre du Tasse et invente entièrement le troisième acte..