thumb|right|Reconstitution historique d’un porte-étendard romain du avec le vexillum de la Garde prétorienne avec le scorpion, emblème de la garde, et le numéro de sa cohorte.
Une vexillatio (pl. vexillationes) était, sous le Principat et durant l’Antiquité tardive, un détachement de l’armée romaine formé comme corps expéditionnaire pour une durée variable. Le terme se référait à l’étendard (vexillum, pl : vexilla) qui portait l’emblème et le numéro de la légion-mère.
Bien qu’on le trouve quelquefois au singulier, se référant alors à un détachement particulier, le terme est surtout utilisé au pluriel et se réfère alors à un détachement formé à partir d’unités en provenance de plusieurs légions. Les vexillationes étaient constituées soit pour faire face à une crise sur les frontières éloignées de l’empire, soit pour combattre dans une guerre civile ou pour mener une campagne contre un des peuples voisins de l’empire. Associées généralement aux légions, il semble que les vexillationes comportaient également des troupes auxiliairesDès le , l’armée romaine reçut l’aide de troupes formées de guerriers des régions où elles combattaient et appelés « auxiliaires »; Jules César lui-même y eut recours pendant sa guerre des Gaules. Sous l’empire, les auxiliaires jouèrent un rôle essentiel en apportant diverses méthodes de guerre de leur région d’origine : archers de Crète, frondeurs des îles Baléares, cavalerie de Gaule, de Germanie et d’autres parties de l’empire (Adkins (1994) ).
Sous les premiers empereurs
thumb|left|Autel votif élevé à Jupiter Optimus Maximus (abb. IOM) par une vexillatio de la cohorte de cavalerie formée par les Sequani et les Raurici associés à la Primigenia Pia Fidelis ().
Depuis le , les vexillationes étaient constituées de soldats provenant d’une ou de plusieurs légions ou troupes auxiliaires et assemblés dans un but précis pour une période variant en fonction de ce but. Il ne faut donc pas donner au mot « détachement » un sens précis soit en termes de nombre, de fonction ou de durée ; en fait le terme pouvait s’avérer suffisamment générique pour que des soldats de la (légion souvent utilisée pour des travaux de construction), chargés d’exploitation forestière, soient décrits comme une « vexillatio », sur une inscription trouvée à Obernburg.
Déjà, au moment des guerres marcomanes (168-180 apr. J.-C.), alors qu’une bonne partie des légionnaires avaient été retirés du limes rhéno-danubien pour être transférés en Orient (guerre contre les Parthes, 162-166), il arrivait rarement que les effectifs d’une légion soient au complet, diverses unités étant absentes en détachement. Progressivement, les légions en vinrent à être considérées comme des sources fixes de personnel dont diverses unités pouvaient être envoyées remplir différentes missions soit lors de campagnes militaires, soit pour assurer la garnison de forts le long des limesÀ l’origine, le mot limes (pl : limites) désignait une route empruntée par les légions aux confins de l’empire et des territoires barbares. Ces routes suivaient généralement des accidents géographiques (fleuves en Europe comme le Danube et le Rhin), déserts en Afrique et en Égypte. Il désigna progressivement la série de tours de garde érigées à intervalles plus ou moins réguliers le long de ces routes et permettant de contrôler l’accès au territoire impérial. Sous Hadrien, on construisit de véritables murs le long de cette frontière en Rhétie, en Germanie supérieure en Numidie ; les plus célèbres demeurèrent ceux de Bretagne (murs d’Hadrien et mur d’Antonin). Finalement, avec la création d’une armée affectée spécifiquement à la garde des frontières (limitanei), il en viendra à désigner la frontière elle-même., soit pour protéger les frontières, ou encore pour servir de police dans les provinces.
La division traditionnelle de l’armée entre légions, composées uniquement de citoyens romains, et auxiliaires composés de pérégrins, perdit tout son sens avec l’octroi de la citoyenneté romaine à presque tous les citoyens de l’empire par Caracalla en 212Voir à ce sujet « History of Auxiliaries » dans Atkins (1974) . Se forma ainsi sur les frontières une réserve de troupes de combat pouvant être utilisée pour des interventions diverses. La situation stratégique dans laquelle se trouvait l’empire à la fin du et au début du exigeait du reste de telles vexillationes, lesquelles étant plus petites, et dès lors plus mobiles, pouvaient participer plus rapidement à des opérations ponctuelles que des légions complètes. Contrairement aux invasions sassanides par exemple, la plupart des invasions germaniques avaient pour but d’acquérir du butin et non d’occuper un territoire ; il était dès lors nécessaire de pouvoir déployer rapidement des unités qui pouvaient se porter au-devant de l’ennemi et, en cas de victoire, de le poursuivre sur son propre territoire sans pour autant dégarnir le limes de toutes ses troupes, en en faisant ainsi une proie facile pour d’autres ennemis. De telles unités facilitaient du reste grandement les questions d’approvisionnement et de logement des troupes.
Au début du , l’armée romaine devait comprendre quelque , chiffre qui pourrait s’être élevé à vers 450, moment où fut rédigée la Notitia dignitatumLa Notitia dignitatum (litt : registre des dignitaires) est un document administratif romain plusieurs fois remanié donnant un tableau, sous forme de listes, de l’organisation hiérarchique des fonctions civiles et militaires de l'Empire romain dans ses deux composantes, occidentale et orientale. Rédigée après 400, elle donne un bon aperçu de l'état de l'armée romaine et de l'administration du Bas Empire après les réformes de Dioclétien et de Constantin. Néanmoins, la Notitia doit être consultée avec prudence, car diverses mises à jour, surtout en ce qui concerne l’armée de l’empire d’Occident, ont été faites de façon partielle et conduisent à des incohérences.Pour une discussion sur la question de l’importance numérique des forces, voir Jones (1964) vol. 2, ., ce qui était nettement insuffisant pour garantir la sécurité dans l’ensemble de l’empire, la grande majorité des forces s’étirant le long des frontières. Ceci présentait un danger certain lorsqu’une menace s’élevait à l’intérieur (ex : guerres civiles lors de l’ « Année des quatre empereurs ») ou sur une frontière très éloignée. En l’absence d’une réserve centrale, retirer une légion entière ou même une grande partie d’une légion pour faire face à un problème laissait des centaines de kilomètres d’une frontière sans défenseVoir par exemple Révolte des Bataves 69/70.. La seule solution logique était alors de retirer des détachements de différentes légions et de constituer un corps expéditionnaire pour faire face à cette menace, quitte à dissoudre cette vexillatio une fois le danger écarté et de retourner les détachements à leur légion d’origine. Ainsi, selon une inscription du temple de Baalbek., Caius Velius Rufus, primipile (centurion senior) de la légion XII Fulminata, aurait commandé à titre de préfet, dans la deuxième moitié du , une vexillatio formée de détachements de sa propre légion et de huit autres légions : Adiutrix, II Adiutrix, II Augusta, VIII Augusta, VIIII Hispana, XIIII Gemina, XX Victrix et XXI Rapax. Pour sa part, en 296, Maximien, Auguste avec Dioclétien, leva une armée contre les Berbères de Mauritanie, qui harcelaient les colonies romaines, composée de cohortes prétoriennes, de vexillationes tirées de la XI Claudia (en provenance d’Aquilée), II Herculia (Mésie inférieure) et II Traiana (Égypte), de même que de numeri gaulois et germains ainsi que de recrues de ThraceBarnes (1982) .Williams (1975) ..
Pratique établie déjà depuis longtemps, l’utilisation de vexillationes devint de plus en plus fréquente dans la période qui suivit Trajan. Suivant l’objectif poursuivi, leurs dimensions pouvaient aller de quelques petites unités sous le commandement de centurions à de larges formations commandées par des légats de légionsSaxer (1967) cité par Luttwark (1976) .. Elles pouvaient également servir de renforts à d’autres légions. Ainsi, dans la guerre menée par Marc Aurèle contre les Parthes, trois légions complètes furent envoyées reconquérir la Mésopotamie pendant que plusieurs vexillationes reçurent comme mission de protéger les frontières du nord en attendant le retour des forces envoyées en OrientLuttwak (1976) ..
Ces vexillationes pouvaient remplir des tâches essentiellement militaires mais ayant d’importantes répercussions civiles. Ainsi, en 75, des unités des légions XVI Flavia Firma, IIII Scythica, III Gallica et VI Ferrata furent utilisées pour construire des canaux et ponts près d’Antioche, essentiels à la fois pour le déplacement des troupes, l’administration de l’empire (poste impériale, douanes) et pour le commerce.Stoll (2001) .Gebhardt (2002) .. Dans la province romaine de Bretagne, l'empereur Hadrien fit édifier un mur de défense sur toute la largeur du nord de l'actuelle Angleterre entre 122 et 127 apr. J.-C.Wilson (1980) .. La construction fut réalisée par des unités des trois légions alors en Bretagne : la Legio VI venue avec Hadrien, la Augusta et la Valeria Victrix. Chaque unité se voyait confier la construction d’un segment (la , basée à Eburacum (York), se vit confier la portion de Newcastle upon Tyne jusqu’à Carlisle)Burley (1980) .. Elle excavait les fondations et construisait les fortins longeant le mur ainsi que les tours de garde, alors que d’autres cohortes construisaient le mur lui-même.
thumb|right|Inscription du détachement de la chargée de la coupe de bois : I(ovi) O(ptimo) M(aximo)/ Dolichen(o) pr[o]/ salute dd(ominorum) nn(ostrorum)/ Augg(ustorum) vexill(atio) leg(ionis)/ XXII P(rimigeniae) P(iae) F(idelis) agent(ium)/ in lignar(iis) sub/ Clod(io) Caerellio ) (centurione) leg(ionis) I Part(hicae) cu/ram agent(e) Maior(io) Urbano optione/ [A]lb[in]o et Aemil[iano] co(n)s(ulibus). Musée romain d’Obernburg.
Enfin, une même légion pouvait être fractionnée entre plusieurs détachements, le gros de ses troupes demeurant au quartier général de la légion, pendant que des vexillationes étaient postées en garnison dans des postes secondaires. Ainsi, vers les années 300, la Primigenia avait son quartier général à Mogontiacum (aujourd’hui Mayence en Allemagne) pendant que des détachements étaient stationnés à Worms, Speyer et BingenScharf (2005) .; au , la Italica stationnée dans la province de Rhétie était divisée entre le gros des troupes, soit environ , stationnés à Ratisbonne et pas moins de cinq unités de garde-frontièresVoir Notitia dignitatum, Occ. XXXV, 17-9, 20-1; V, 237; VII, 53..
Pendant la crise du
thumb|left|Le mur d’Hadrien et les forts qui le longeaient.
Sous les premiers empereurs, le système des vexillationes donna d’excellents résultats grâce à la mobilité que permettait l’excellent système de voies romaines, le haut niveau de discipline, la cohésion et l’esprit de corps que l’on retrouvait à la fois dans ces unités et dans les légions d’où elles provenaient. Toutefois, au cours de la crise du (de , les détachements furent transférés si souvent d’un endroit à l’autre que les unités se mélangèrent et devinrent, en pratique, indépendantes de leur légion d’origine.