Les Grandes Espérances ou De grandes espérances (en anglais Great Expectations) est le treizième roman de Charles Dickens, le deuxième, après David Copperfield, à être raconté entièrement à la première personne par le protagoniste lui-même, Philip Pirrip, dit PipBleak House présente un double récit avec deux narrateurs, le principal à la troisième personne, un personnage, Esther Summerson, à la première. Les deux récits alternent, mais le premier est prépondérant.. Le sujet principal en est la vie et les aventures d'un jeune orphelin jusqu'à sa maturité. D'abord publié en feuilleton de décembre 1860 à août 1861 dans le magazine de Dickens All the Year Round, il paraît ensuite en trois volumes chez Chapman and Hall en .
Conçu pour être deux fois plus long, le roman doit son format à des contraintes de gestion affectant la revue à laquelle il est confié. Ramassé et dense, avec une économie de moyens inhabituelle chez Dickens, il représente, par l'équilibre de sa structure, la perfection de son déroulement et l'aboutissement des intrigues, l'apogée de la maturité de son auteur. Il se situe dans la dernière partie de sa carrière, « l'après-midi de sa vie et de sa gloire » () selon G. K. Chesterton, et après lui, seul à être complet, ne paraît que L'Ami commun.
L'histoire commence vers 1812, comme la prime enfance de Dickens passée dans le même comté rural du Kent, pour se terminer vers 1846. D'emblée, le lecteur est « régalé » (), introduction. par la terrifiante rencontre entre le héros et le forçat évadé Abel Magwitch ; Great Expectations est un livre violent, marqué par des images extrêmes, la pauvreté, les pontons (bateaux-prisons) (), les entraves et les chaînes, les luttes à mort. Il associe donc une intrigue nourrie de rebondissements imprévus à une posture autobiographique comprenant différentes tonalités de remémoration, et, indépendamment de sa technique narrative, il reflète sinon les événements de la vie, du moins les préoccupations de l'auteur, et surtout sa conception de la société et de l'homme.
Les Grandes Espérances présente une panoplie de personnages hauts en couleur, qui sont restés dans la conscience populaire : l'implacable Miss Havisham et Estella à la beauté glacée ; Joe le forgeron tout de raison et de bonté ; l'oncle Pumblechook, à la fois débonnaire et desséché ; la figure coupante de l'avoué Jaggers ; celle, à deux facettes, de son double opposé Wemmick ; l'ami disert et sage Herbert Pocket.
En un long et convulsif processus de changement, les thèmes conflictuels, classiques chez Dickens, de la richesse et de la pauvreté, de l'amour et du rejet, du snobisme et de l'amertume, finissent par céder peu ou prou le pas au pouvoir de la bonté et à sa victoire sur les forces de l'obscurantisme et du mal.
Les critiques sont partagées à la parution : Carlyle parle de « cette loufoquerie de Pip » ()Mark Cummings, éd., The Carlyle Encyclopedia, Cranbury, N. J., Asociated University Presses, 2004, ., alors que G. B. Shaw loue un « bel ensemble sonnant juste de bout en bout » ()George Bernard Shaw, Charles Dickens; Modern Crtical Views, Harold Bloom éd., New York, Infobase Publishings, 2006, .. Dickens, lui, a le sentiment qu'il s'agit d'une de ses meilleures œuvres, dont il aime l'idée, « une très belle idée » (), et la réalisation., et il se montre très sensible aux compliments de ses amis : ()..
De fait, très populaire et traduit dans de nombreux pays, il connaît plusieurs adaptations cinématographiques et inspire différents créateurs.
Genèse du roman thumb|Charles Dickens, vers 1860. Alors qu'il commence Great Expectations, Dickens est pris dans un tourbillon de lectures publiques le conduisant de ville en ville à travers le royaume. À la fois débordant d'énergie et épuisé, grandiose et mesquin, conventionnel et excentrique, sortant tout juste d'une crise personnelle majeure, gardant secrète une liaison amoureuse avec une très jeune femme, il y a quelque chose d'immense, voire de démesuré en lui : vaste demeure, vaste famille, vastes amours, haines puissantes, popularité universelle.
Pourtant, les débuts de Great Expectations n'ont rien de glorieux, artistiquement parlant, du fait que l'idée du roman va se heurter à des circonstances économiques qui en dictent la conception et la réalisation..
Prémices Dans son carnet pense-bête () commencé en 1855, Dickens écrit des noms pour d'éventuels personnages : Magwitch, Provis, Clarriker, Compey, Pumblechook, Horlick, Gargery, Wopsle, Skiffins, dont certains seront des familiers de Great Expectations. S'y trouve également une référence à un « homme qui sait » (), peut-être une esquisse du futur Bentley Drummle. ; une autre évoque une maison pleine de « flagorneurs et charlatans » () préfigurant les visiteurs de Satis House au chapitre 11Fred Kaplan éd., Dickens's Book of Memoranda, 1981.. De plus, Margaret Cardwell suppute une première « prémonition » de Great Expectations dans une lettre de Dickens adressée à W. H. Wills le , dans laquelle il parle de recycler une « idée bizarre » () destinée au numéro spécial de Noël, « Maison à louer » (), en un « pivot » autour duquel « tournera [son] prochain livre » ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à Willkie Collins, 6 septembre 1858., introduction par Margaret Cardwell.. L'idée « bizarre » concerne quelqu'un, prématurément dégoûté du monde, qui (Charles Dickens, Lettres, Lettre à Wilkie Collins, 6 septembre 1858..
Le , Dickens, dans une lettre au comte Carlisle, fait état de son agitation, celle-là même qui l'habite chaque fois que se prépare un nouveau livre. Un mois plus tard, il écrit à Forster qu'il vient d'avoir une nouvelle idéeCharles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, mi-septembre 1860 (?)..
Une « bien belle idée » (Charles Dickens) thumb|left|Publicité pour Great Expectations dans All the Year Round. En effet, Dickens est content de lui, car, écrit-il, c'est () : écrire une histoire courte, « une petite chose » () à la fois tragi-comique et grotesque (), une nouvelle donc, avec un très jeune héros qui devient l'ami d'un forçat évadé ; ce dernier fait fortune en Australie et lui lègue ses biens, mais en demeurant anonyme. À la fin, l'argent est perdu car il est confisqué par la Couronne. En somme, l'axe Pip-Magwitch est posé, mais sans Miss Havisham ni Estella, ni aucun des personnages ultérieurement greffés, ce que confirme Forster dans sa biographie : là se trouve ()..
De fait, l'idée s'est étoffée, les ambitions de l'auteur aussi, et Dickens commence la rédaction. Bientôt, cependant, dès septembre, les choses se gâtent : l'hebdomadaire All the Year Round voit ses ventes chuter à l'automne, sa publication phare, The Day's Ride de Charles Lever, décourageant le public de façon alarmante. (), explique Dickens : lui seul, le « Chef » (), comme disent ses collaborateurs, peut sauver la situation, et il faut faire vite ; il lui faut ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 4 octobre 1860.. La « bien belle idée » s'adapte à son prochain support : publications hebdomadaires, cinq cents pages, à peine plus d'une seule année (1860-1861), trente-six épisodes, à commencer le . Le roman de Lever est poursuivi jusqu'à son terme (), mais passe au second plan. Aussitôt, les ventes reprennent et la critique réagit bien, le Times donnant le ton : ()E. S. Dallas, The Times, Londres, 1861, in Bloom's Classics Critical Views: Charles Dickens, New York, Infobase Publishing, 2008, ..
Comme toujours lorsqu'il manque d'espace, Dickens, dont la santé, en outre, n'est pas au mieux, se sent à la peine : (), mais il avance d'un pas sûr.. Il pense avoir trouvé « un bon titre » (), « utilise la première personne partout » (), trouve le début « on ne peut plus bouffon » () : ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, début octobre 1860.. Quatre épisodes hebdomadaires sont ainsi « sortis du moulin » () en octobreCharles Dickens, Lettres, Lettre à Wilkie Collins, 14 octobre 1860., et, à part une allusion à l'« esclavage » () de sa lourde tâcheCharles Dickens, Lettres, Lettre à Edmund Yates, 24 février 1861., les mois défilent sans les cris d'angoisse ponctuant d'habitude la rédaction des romans. Il ne se sert même pas de ses , ses Dix-neuf feuilles doubles pliées en deux : à gauche, noms, incidents, expressions ; à droite, sections du chapitre en cours. ; quelques notes seulement avec l'âge des personnages, les coefficients de marée pour le chapitre 54, une ébauche de conclusion. À Mary Boyle, il écrit fin décembre que ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à Mary Boyle, 28 décembre 1860..
Les derniers pas et une soudaine décision thumb|upright=0.7|Charley Dickens (en 1874), peut-être le modèle de Herbert Pocket. Ultime mise au point Six lectures publiques sont données du au , et, en mai, Dickens prend quelques jours de vacances à Douvres. La veille de son départ, il emmène huit ou neuf amis avec trois ou quatre membres de sa famille pour une excursion en vapeur de Blackwall à Southend ; apparemment destinée au plaisir, la mini-croisière est en fait une séance de travail : Dickens scrute les rives du fleuve en préparation du chapitre consacré à la tentative d'évasion de Magwitch. Une seule révision importante est ensuite apportée : la présentation de Herbert Pocket et de sa famille est modifiée, sans doute, pense Margaret Cardwell, pour qu'il ressemble davantage à son propre fils Charley.. Le , Dickens écrit à Macready que Great Expectations est terminé et, le 15, il demande à l'éditeur d'en préparer la publication.
Soudain, une deuxième conclusion Une semaine plus tard, Dickens procède à la révision la plus drastique de toute sa carrière : sur le conseil de Bulwer-Lytton, il supprime sa conclusion et la remplace par une autre. La première n'a rien d'heureux : un brève vision d'Estella à Londres, veuve de Bentley Drummle, plutôt morose dans un second mariage et vivotant précairement, et d'un Pip voué au célibat. Cette fin a toujours plu à Dickens par son originalité : ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, avril 1861.. Dans la version revue et corrigée, Pip et Estella se rencontrent sur les ruines fumantes de Satis House où ils se jurent une éternelle amitié, Pip supputant « la possibilité » qu'il « ne sera pas séparé d'elle » (), ce qui est encore changé pour l'édition de 1863 en « j’entrevis l’espérance de ne plus me séparer d’Estelle ». ()..
Dans une lettre à Forster, Dickens s'est expliqué sur sa soudaine décision : ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 25 juin 1861..
Pourquoi cette substitution ? D'une conclusion pessimiste, le roman passe à une autre qui le paraît à peine moins. Que Pip et Estella ne soient point ou plus séparés n'est qu'un pressentiment de Pip ; le narrateur, qui se sert ici d'une litote (littéralement, « pas l'ombre d'une autre séparation » []), n'évoque pas de réunion, a fortiori d'union. Pourtant, ajoute Earle Davis, onze années ont passé, et il est sans doute moralement acceptable que Pip entrevoie une récompense après avoir mûri en caractère, et ()..
Earle Davis, reprenant Forster selon qui la deuxième version est « plus cohérente » () et « plus naturelle » ()., ajoute que la conclusion est bien reçue par le public.. Gissing cependant regrette ce changement : ( ; uniquement dû, selon lui, à la déférence envers Bulwer-Lytton, il le juge totalement incongru, nuisant au mécanisme du roman qui, sans cela, serait presque parfaitGeorge Gissing écrit : ., chapitre III, (« Le conteur »)..