Anatoli Vassilievitch Lounatcharski (en ), né le à Poltava (alors en Russie impériale) et mort le à Menton (France), est un homme politique russe bolchévique.
Biographie
Un marxiste précoce
Il est le fils d'un conseiller d'État, donc d'un noble selon le principe de la Table des Rangs (le Tchin) instituée par Pierre le Grand. Il est élevé, après la mort de son géniteur, à Nijni Novgorod par un beau-père opposé au régime tsariste. Il profite ainsi à la fois d'une éducation soignée et d'influences radicales. Il devient révolutionnaire très tôt au point selon ses propres mots « ne plus savoir quand il l'était devenu tant cette opinion l'avait précocement saisi ».
Lounatcharski fait preuve de véritables dons intellectuels, lisant tout ce qu'il trouve, s'intéressant à tout, capable de versifier naturellement devant les auditoires ébahis, très tôt adepte de la philosophie, y compris celle qui émane des auteurs les plus difficiles d'accès (Marx, Nietzsche). Ses premiers pas au lycée de Kiev lui donnent l'occasion de se lier à des cercles qui conservent encore, à cette époque, des influences populistes. Pour autant, il devient assez rapidement marxiste, opinion qui ne le quittera jamais plus, y compris lorsqu'il se lancera une dizaine d'années plus tard, en exil, dans d'étonnantes théories mystiques.
Faute de pouvoir s'inscrire à la faculté du fait de ses opinions politiques, il quitte la Russie en 1893 pour la Suisse, où il est accueilli par Pavel Axelrod. Il fréquente l'université de Zurich et en premier lieu les cours de Richard Avenarius, professeur de philosophie, alors à l'extrême fin de sa vie (il est mort en 1896), inventeur de l'empiriocriticisme, concept qui allait beaucoup agiter le microcosme marxiste au début du .
Après son retour en Russie en 1898, membre d'un groupe social-démocrate, Lounatcharski est arrêté puis emprisonné. À la prison de Kiev, en 1901, il fait la connaissance de Moïsseï Ouritski et est envoyé comme lui en exil en Sibérie, où il a l'occasion de fréquenter de nombreux intellectuels qui ont subi le même sort, tels que Nicolas Berdiaev et Alexandre Bogdanov. Ces deux penseurs, notamment le second dont il épousera la sœur, auront une influence déterminante dans le développement de ses idées.
En 1904, près d'un an après la scission de la social-démocratie russe entre bolchéviques et menchéviques au sein du POSDR, Lounatcharski, après être passé de la déportation à l'émigration, se range du côté des bolchéviques, même si ce parti pris ne se traduit pas toujours par une séparation absolue entre les militants en Russie et moins encore dans les milieux de l'émigration.
Un théoricien de l'art et de la religion
C'est à ce moment que Lounatcharski rencontre Lénine à Paris. Lénine, qui a rompu avec ses précédents alliés (Gueorgui Plekhanov, Julius Martov) se trouve alors isolé. Comme il pratiquera bien souvent avec d'autres collaborateurs, avec cet engouement subit qui lui apporte un nouveau dynamisme théorique, le chef bolchévique, qui a cinq années de plus qu'Anatoli Vassiliévitch, l'adopte immédiatement et l'introduit dans les cercles de l'émigration russe en Europe.
En Suisse, Lounatcharski participe aux journaux successifs créés et animés par Lénine. C'est le début d'une courte mais intense collaboration, au gré de la création et la disparition de ces éphémères publications politiques. Ainsi, Vpériod parait à Genève de janvier à . Si Lénine est l'organisateur, l'animateur et le dirigeant du journal, Lounatcharski le seconde au comité de rédaction.
La révolution de 1905, et les troubles qui l'accompagnent, donnent à Lounatcharski l'occasion de rentrer en Russie et une fois encore de collaborer à un nouveau journal, Novaïa Jizn, (en français La Vie nouvelle). Dans ce premier quotidien bolchévique légal publié à Saint-Pétersbourg d'octobre à , Lounatcharski apparaît comme l'un des collaborateurs les plus actifs. Ce quotidien, organe central du POSDR, relaie activement les décisions du comité central et joue un rôle essentiel dans les événements d'octobre. Dans une autre publication, Volna (La Vague), parue légalement à Saint-Pétersbourg de mai à , Lounatcharski fait montre encore de son inspiration prolifique, écrivant de nombreux articles sur des sujets culturels et artistiques qui deviennent en quelque sorte sa spécialité.
Après le reflux de la révolution de 1905, Lounatcharski, qui est contraint une nouvelle fois à l'exil, adopte plusieurs points de vue théoriques qui vont souvent l'éloigner du chef bolchévique. Les thèmes religieux l'occupent beaucoup. Ainsi, l'étonnant courant dit de la « Construction de Dieu », qui cherche, chemin très complexe, à construire une théologie et donc à concilier marxisme et religion. Gorki soutient activement ce mouvement, animé par Lounatcharski, secondé par Bazarov. Il gardera de cette époque le surnom de attribué par Plekhanov, non sans dommages pour sa légitimité politique.
Plus encore, il adopte sur le plan politique une position intransigeante fort éloignée de sa future modération partisane au sein de l'État bolchévique. Dirigé par Bogdanov, son beau-frère, l'otzovisme exige, pendant la réaction tsariste qui fait suite à la révolution manquée, la démission des députés social-démocrates de la Douma et la suspension de leurs activités dans le cadre politique légal. Le risque d'une évolution sectaire du POSDR est bien perçu par Lénine qui combat cette dérive sans merci. En , il indique que et son inspirateur, Bogdanov, est alors écarté.
Toujours avec le soutien de Gorki, que Lénine ménage, compte tenu de son statut d'écrivain reconnu mais aussi à cause du soutien matériel qu'il apporte au mouvement social-démocrate, Lounatcharski joue ensuite un rôle dans la création de puis , rendez-vous des otzovistes et des qui fonctionne quelques années (1909-1911) avant sa condamnation par les instances du Parti. Il entre alors en contact avec les syndicalistes révolutionnaires italiens, notamment Arturo Labriola.
De 1911 à 1915, il séjourne à Paris, moment de sa collaboration à distance au Sovrémennik (Le Contemporain), revue mensuelle politique et littéraire publiée à Pétersbourg sur le modèle de la célèbre revue de Nikolaï Tchernychevsky (qui publie, filiation souvent oubliée mais significative, bien avant Lénine, en 1863, son roman Que faire ?). Carrefour de nombreuses influences, on retrouve dans les colonnes les noms de journalistes menchéviks, socialistes-révolutionnaires et libéraux de gauche (Dan, Julius Martov, Plékhanov, etc.). Outre cette correspondance pour ces journaux russes, Lounatcharski exerce occasionnellement les fonctions de guide au musée du Louvre. Il côtoie ainsi la diaspora artistique russe alors nombreuse en France, qui l'éveillera aux mouvements modernistes, notamment dans le domaine de la peinture.
De retour en Suisse en 1915, Lounatcharski développe alors, à la suite de l'École de Capri, le concept de . Nourri de matérialisme historique avant même la révolution russe, le Proletkoult, peut être considéré comme une tentative d'application des théories marxistes à la création artistique. Le raisonnement est ambitieux. Comme la culture est bourgeoise — car liée à une idéologie bourgeoise — l'avènement triomphant du prolétariat doit engendrer naturellement une culture spécifique — prolétarienne — dans les domaines technique, économique et idéologique.
Cette période est très importante pour expliquer les débats qui vont apparaître en Russie après octobre sur le rôle de la culture prolétarienne (Proletkoult) au sein de la révolution. Sera-t-elle une cause ou une conséquence de la conquête du pouvoir ? Sous l'influence de Bogdanov, l'objet du prolétariat consiste à édifier une nouvelle culture qui occupera les champs artistique et culturel et évacuera alors les formes bourgeoises d'expression artistique. Ces rapports entre l'art et l'idéologie marxiste seront développés, jusqu'en 1917, dans de multiples publications auxquelles participe Lounatcharski.
Le commissaire du Narkompros
C'est de la Suisse que Lounatcharski retourne en Russie en . Il dirige alors la section de la culture et de l'éducation de la Douma de Pétrograd où il constitue autour de lui le noyau originel de la future équipe dirigeante du Narkompros (Commissariat du Peuple à l'Instruction publique). Il y travaille en étroite collaboration avec Nadejda Kroupskaïa, l'épouse de Lénine.
S'il se rallie alors au bolchévisme, il n'est pas pour autant membre du Comité Central et ne joue pas, au sein du Parti, un rôle aussi important que Trotski, Zinoviev, Kamenev, Staline ou Boukharine. Il possède certes un statut particulier, celui d'un expert des questions d'éducation ou des problèmes culturels mais de fait ne participe jamais aux réunions internes du Parti, ce qui le met à l'écart mais aussi, d'une certaine manière, le protégera quand viendra le temps des purges.
Comme le décrit Isaac Deutscher, .
Révolutionnaire, certes, mais esthète reconnu, Lounatcharski sauve alors de nombreux bâtiments publics de la destruction au titre de leur importance historique et architecturale. Diverses sources racontent qu'il manque de rompre avec le Parti en parce que lui parvient de Moscou la rumeur que l'artillerie bolchevique est prête à bombarder l'église Saint-Basile, ce qui ne fut pas fait. Cette sauvegarde des trésors artistiques, qui n'est pas sans rappeler l'action analogue jouée par le médiéviste Alexandre Lenoir lors de la Révolution française, revient en grande partie à Lounatcharski, et a ensuite été célébrée par le pouvoir soviétique en atténuant la part de ce dernier dans cette conservation. thumb|Lounatcharski et Lénine lors de l'inauguration du monument Émancipation des travailleurs le .
Commissaire à l'Instruction d' à 1929, il exerce à ce poste une action déterminante pour le nouveau régime. Sur le plan de l'alphabétisation, les progrès sont rapides et impressionnants puisque l'illettrisme, important sous les tsars, recule définitivement en Russie. Un décret gouvernemental sur l'élimination de l'analphabétisme parmi la population âgée de 8 à 50 ans est promulgué dès 1919. De 1920 à 1940, près de 60 millions d'adultes sont alphabétisés et la quasi-totalité de la jeunesse scolarisée.
Sur le plan culturel, Lounatcharski, qui connaît et apprécie l'art moderne, favorise ces nouvelles approches dans la Russie bolchévique, empreintes de tolérance et d'audace. De ce point de vue, il est très éloigné de Lénine qui exècre par-dessus tout le style bohème, aux confins du dilettantisme intellectuel, dont fait preuve par nature le commissaire du Narkompros. Il y a pire. Les goûts de Lénine, qui peuvent facilement passer pour petits bourgeois, si on en juge par les témoignages de ses proches qui insistent sur sa simplicité de ses mœurs, lui rendent suspects des mouvements artistiques qui lui sont totalement étrangers et qu'il ne comprend pas. Pour Lénine, le plaisir musical prend la forme exclusive des sonates jouées par Inès Armand sur son piano tandis que la peinture se résume aux modèles classiques en vogue à l'époque, assez peu éloignés du style pompier. Son opposition au modernisme pictural qu'il considère comme est à relier aux platitudes futures du réalisme socialiste qui prospérera sous Staline.
Pour l'instant, sans doute parce que Lénine a d'autres sujets d'intérêts, Lounatcharski, éclectique et inventif, va permettre à beaucoup de mouvements d'avant-garde de se développer. Ses liens avec les peintres comme Chtérenberg qu'il a connu à Paris, Chagall, Malevitch jouent un rôle dans cette stratégie. Il favorise l'émergence de nouveaux courants. Dans le domaine des arts appliqués, le « constructivisme » révolutionne les principes décoratifs avec une esthétique du « fonctionnel » tendant à simplifier à l'extrême les formes. La revue LEF (Front gauche de l'art), fondée en 1923, pose les bases d'une nouvelle culture de l'expression visuelle.