Le diasystème roman de l'Est désigne les langues romanes orientales issues du proto-roumain, lui-même provenant de la romanisation des Daces et des Thraces. Le diasystème roman de l'Est comprend, au Nord, le daco-roumain (parlé en Roumanie et en république de Moldavie), à l'Ouest, l'istro-roumain (ou « istrien », parlé en Istrie croate), au Sud, l'aroumain et le mégléno-roumain (parlés dans les Balkans et aussi appelés « macédo-roumain », « méglénite » ou « zinzare »). Les linguistes y incluent aussi le lexique latin présent en albanais et en grec, mais non le dalmate, qui provient de la romanisation de l'illyrien, ni les langues italo-romanes parlées dans la péninsule italienne au sud de la ligne La Spezia-RiminiLorenzo Renzi, Nuova introduzione alla filologia romanza, éd. Il Mulino, Bologne, ..

Certains linguistes roumains (notamment des ) (Marius Sala, dir., Enciclopedia limbilor romanice - « Encyclopédie des langues romanes » - Bucarest, Ed. Științifică și Enciclopedică, 1989, , ). appellent « roumain » l'ensemble du diasystème roman de l'Est et considèrent le daco-roumain, l'istro-roumain, l'aroumain et le mégléno-roumain comme des dialectes d'une langue unique, mais d'autresGeorge Giuglea, Alexandru Graur ou Ion Coteanu, voir Sala 1989, . les considèrent comme des langues autonomes. Radu Flora est d'un avis différent, affirmant que l’aroumain et le mégléno-roumain sont les deux groupes de dialectes d'une même langue romane orientale du Sud, tandis que l'istro-roumain et le daco-roumain sont les deux groupes de dialectes d'une même langue romane orientale du NordRadu Flora est un linguiste originaire de la minorité nationale roumaine de Voïvodine (Serbie) : voir Sala 1989, ..

Tous cependant s'accordent sur le fait que le diasystème roman de l'Est résulte de la différenciation, entre les , d'une langue commune initiale appelée « roumain commun » ou « proto-roumain », issue de la romanisation des Thraces qui a produit le « roman oriental » parlé par les romanophones des Balkans, dont la présence au est mentionnée par les chroniqueurs Théophane le Confesseur et Théophylacte SimocattaOvid Densușianu, Sextil Pușcariu, Theodor Capidan et Alexandru Rosetti dans son Istoria limbii române - « Histoire du roumain » - 2 vol., Bucarest, 1965-1969.. thumb|Place du diasystème roman de l'Est (en haut à droite, en rouge) parmi les langues romanes, et les influences subies. thumb|Carte linguistique de l'Europe centrale et du Sud-Est : les langues romanes orientales en bleu clair. thumb|Diasystème roman de l'Est. thumb|Évolution du diasystème roman de l'Est parmi les autres langues d'Europe du Sud-Est, avec les trois phases de la formation, de la cohabitation et de la séparation. thumb|« Ligne Jireček ». thumb|Diocèses romains de Dacie et de Thrace au . thumb|Dispersion linguistique des Valaques dans les Balkans et les Carpates.

Le daco-roumain présente à son tour deux groupes régionaux, du Nord (banatéen, transylvain, marmatien et moldaveIl ne faut pas confondre le « parler moldave » reconnu par tous les linguistes, et pratiqué en Moldavie aussi bien roumaine qu'indépendante, avec l'appellation politique « moldave » de la langue roumaine moderne en URSS et dans les États issus de la dislocation de l'URSS, y compris la Moldavie entre 1994 et 2023.) et du Sud (olténien, munténien et dicien de Dobrogée)Ion Penișoară, « Aspects dialectaux du parler de Dobroudja », in : Annales du symposium d'onomastique, Cluj, 26-28 octobre 1993George Vâlsan, Graiul românesc, I, 1927, nr. 7, et Œuvres posthumes, Bucarest, 1936, ; en outre, le parler « Dicien » est mentionné dans ces deux ouvrages : , .T. Mateescu, « Les paysans de Dobroudja », in Annuaire de l'institut d'histoire et d'archéologie A.D. Xenopol, XIX, 1972M. Guboglu, Catalogue des sources primaires ottomanes, I, Bucarest 1960.D. Șandru, Les Mocans en Dobroudja, Bucarest 1946, E. Mateș, Les pasteurs transylvains dans les Principautés et en Dobroudja, Arad, 1925, ..

Les locuteurs du diasystème roman de l'Est se désignent par diverses variantes de l'endonyme român, mais les étrangers les désignaient traditionnellement par la dénomination de « Valaques » et leurs territoires ou pays sont appelés des « valachies » (nom commun)Selon les historiens Giurescu, Iorga et Xenopol, il y a eu historiquement des dizaines de valachies, équivalentes roumanophones des sklavinies slaves : les trois principautés à majorité roumanophone de Transylvanie, Moldavie et Valachie jadis respectivement cartographiées « Valachie intérieure », « Bogdano-Valachie » et « Hongro-Valachie », et par ailleurs le despotat de Dobrogée, les « Vlašina », « Vlašić », « Vlahina » et « Romanja Planina » de l'ancienne Yougoslavie, la « Megali Valacheia » de Grèce septentrionale et de Macédoine, et la « Valachie morave » (Moravsko Valaško), à l'est de l'actuelle République tchèque. Toutefois il faut remarquer que les trois principautés à majorité roumanophone résultent elles-mêmes de la fusion de valachies antérieures plus petites, régies par le « droit valaque » et nommées țări ou ținuturi en roumain ou vlachföldek en hongrois (cas des voïvodats ou pays de Marmatie, Oaș, Crasna, Lăpuș, Năsăud, Gurghiu, Bihor, Montana, Amlaș, Cibin et Făgăraș en Transylvanie ; Strășinețul, Baia (Mulda), Soroca, Hansca, Bârladul et Tințul-Tigheciul en Moldavie ; Severin, Motru, Jaleș, Gilort, Lotru, Argeș et Muscel en Valachie)..

Origines

Les origines des locuteurs du diasystème roman de l'Est sont discutées, parfois pour des raisons scientifiques, plus souvent pour des raisons politiques, car les États actuels, sur les territoires desquels ces langues ont évolué, tentent de s'en approprier le passé en y projetant les nations modernes (comme si elles s'étaient constituées dès l'Antiquité tardive ou le haut Moyen Âge) et leur historiographie minimise ou occulte les apports qu'elle perçoit comme exogènes (et qui pourraient légitimer des revendications territoriales de leurs voisins : voir les notes et la bibliographie des articles Thraco-Romains, Proto-roumain, Origine des roumanophones, Histoire de la Valachie, Romanies populaires et Valaques).

Les sources secondaires modernes ne mentionnent généralement pas l'existence du diasystème roman de l'Est entre la fin de l'Empire romain et l'émergence des principautés médiévales de Moldavie et de Valachie (soit pendant plus d'un millénaire). Cette apparente « disparition de mille ans »L'illusion historiographique d'une disparition totale du diasystème roman de l'Est durant mille ans, suivie d'une réapparition inexpliquée, est illustrée par un très grand nombre de cartes numériques concernant l'Antiquité tardive et le haut Moyen Âge dans les sources secondaires. s'explique par l'influence des nationalismes des , et , qui réfutent avec véhémence la présence des locuteurs du proto-roumain tantôt au nord, tantôt au sud du Danube, selon le principe « absence de preuves irréfutables = preuve indubitable d'absence », cristallisant ainsi deux thèses historiques irréconciliables : la thèse austro-hongroise et germanique, surnommée Awarenwüste (« Désert des Avars »)Eduard-Robert Rössler, Romänische Studien : untersuchungen zur älteren Geschichte Rumäniens, Leipzig, 1871, postule que les locuteurs du diasystème roman de l'Est sont apparus exclusivement au sud du Danube et ne sont venus au nord que tardivement, après les Magyars, le « droit valaque » n'étant rien d'autre qu'une exemption de taxes accordée par les rois hongrois à leurs nobles pour défricher des terres royales avec des ouvriers agricoles valaques serfs, importés des BalkansBéla Köpeczi (éd.), History of Transylvania, 3 vol. , Boulder 2001-2002. ; les thèses russes et soviétiques rejoignent ce point de vue afin d'affirmer que la présence des romanophones dans l'actuelle Moldavie est bien postérieure à l'arrivée des Slaves, dont, notamment, les Oulitches et les TivertsesВернадский, Георгий Владимирович (Gueorgui Vladimirovitch Vernadski) История России (Histoire des peuples russes) sur: Образование Киевской Руси (839—878 гг.) ; la thèse bulgaro-yougoslave postule que les locuteurs du diasystème roman de l'Est sont apparus exclusivement au nord du Danube et ne sont venus au sud que tardivement, après les Slaves et en très petit nombreRoumen Daskalov, Alexander Vezenkov, « Entangled Histories of the Balkans - Shared Pasts, Disputed Legacies » Vol. III in Balkan Studies Library, Brill 2015, , pp. 289-316.. Les partisans de ces deux thèses utilisent, pour se contredire les uns les autres, la méthode hypercritique qui finit par tous les discréditer.

Les historiens qui refusent d'entrer dans ces polémiques se basent sur la linguistique, la toponymie et l'archéologie pour en déduire que les locuteurs du diasystème roman de l'Est, principalement pasteurs transhumants durant les périodes anciennes, n'ont certes pas fondé de grands et puissants royaumes, mais n'ont pas pour autant été le seul peuple de la région à ne pas pouvoir franchir le Danube, les Balkans et les CarpatesA. Drăgoescu (ed.), History of Transylvania, 2 vol. , Cluj/Kolozsvar, 1997-1999.François Bédarida, « les responsabilités de l'historien "expert" », dans Jean Boutier, Dominique Julia, Passés recomposés. Champs et chantiers de l'histoire, Autrement, , janvier 1995, 349 p. , ., et se sont mélangés aux autres peuples dans tout le bassin du bas-Danube et au-delà, de la Hongrie orientale à la Podolie et de l'Adriatique à la Grèce. Leurs études ne valident ni la thèse du « millénaire d'absence suivi d'une inexplicable réapparition », ni celle du roumain qui descendrait en « droite ligne » du dace romanisé, thèses qui ont incité des historiens roumains comme Gheorghe I. Brătianu à qualifier les Roumains d'« énigme et miracle historique »Gheorghe Brătianu, O enigmă și un miracol istoric: poporul român, ed. Fundația Academia Civică, Bucarest 2019, , et que Neagu Djuvara brocardait dans un entretien de 2008 : Neagu Djuvara sur .

En effet, si l'on tient compte du superstrat slave dans le diasystème roman de l'Est et en albanais, et du substrat partiellement ou entièrement romanisé dans les langues slaves des Balkans et en albanais, on parvient à la conclusion qu'il n'y a pas de « droite ligne », mais des influences croisées multiples pour toutes les langues des Balkans, qui ont d'ailleurs mené à la constitution d'une « Union linguistique balkanique »Pollo & Buda (1969) et Pollo & Arben (1974) écrivent que . Kersaudy, historien et traducteur, décrit des langues Enfin, le collectif Schwandner-Sievers (2002) réduit les hypothèses de la « droite ligne » au rang de simples mythes. caractérisée, au-delà des origines différentes de ces langues, par une même typologie prédominante, avec des traits morphologiques, syntaxiques et lexicaux communsLes faits linguistiques de l'« Union linguistique balkanique » s'expliquent dans un ensemble phylogénétique daco-thrace (groupe satem de l'ensemble thraco-illyrien) selon Georgiev (1960a, 1960b, 1961, Kortlandt (1988 ), Russu (1969), Sergent (1995)..

Selon ces chercheurs, dans les Balkans et au nord du Danube : les lieux ayant conservé leur appellation antique ont évolué selon des lois phonétiques propres aux langues slaves, ce qui permet de conclure à une occupation slave des piémonts et des plaines dans tout cet espace, les Slaves se mélangeant aux ancêtres des Albanais et aux Thraco-Romains, et intercalant leurs « sklavinies » entre les « valachies » de ces derniers ; l'albanais et le diasystème roman de l'Est ont emprunté une bonne partie de leur vocabulaire maritime et halieutique ancien au grec, ce qui indique que les locuteurs de ces langues vivaient à l'intérieur des terres, les régions côtières des Balkans et de la mer Noire restant à majorité grecque ;