Félix Houphouët-Boigny, né Dia Houphouët le à N'Gokro (village ayant précédé Yamoussoukro) selon la biographie officielle et mort le à Yamoussoukro, est un homme politique français puis homme d'État ivoirien.

Chef traditionnel, médecin, planteur et dirigeant syndical, il est notamment député français (1945-1959), membre de gouvernements français (1956-1961), président de l'Assemblée nationale ivoirienne (1953-1959), maire d'Abidjan (1956-1960), Premier ministre ivoirien (1959-1960) et premier président de la république de Côte d'Ivoire (1960-1993). « Père » de l'indépendance de son pays, fréquemment surnommé « Le Sage » ou « Le Vieux », il domine jusqu'à la fin de sa vie la politique de la Côte d'Ivoire et tient un rôle de premier ordre dans le processus de décolonisation de l'Afrique..

Il parvient à développer l'économie de la Côte d'Ivoire, notamment dans le secteur agricole, faisant de celle-ci un îlot de prospérité dans un continent miné par la pauvreté, ce qui donne lieu à l'expression de « miracle ivoirien ». Mais si l'exportation de cacao et de café fait la richesse du pays, elle provoque des difficultés dans les années 1980, après la chute brutale des cours des matières premières. Dès lors, son régime, dominé depuis l'indépendance par un parti unique, le PDCI, miné par une corruption endémique, devient de plus en plus insupportable pour la population touchée de plein fouet par la crise économique.

Partisan d'une relation spéciale avec la France, qu'il qualifie lui-même de « Françafrique », il est un puissant relais de Paris en Afrique, tout en étant un habile manipulateur de la classe politique française pendant ses trente-trois années de présidence. S'appuyant sur les réseaux d'influence de Jacques Foccart, proche du général de Gaulle, il permet à la France de garder, entre les influences des États-Unis et de l'Union soviétique, le contrôle de son « pré carré » pendant la guerre froide, tandis qu'il se taille ainsi une place toute particulière sur la scène africaine, notamment en Afrique francophone et dans le golfe de Guinée.

À la fin de sa vie, sa fortune est estimée entre sept et onze milliards de dollars.

Enfance et formation Origines et éducation Félix Houphouët-Boigny naît, selon sa biographie officielle, le à N'GokroBiographies des députés de la République : Félix Houphouët-Boigny... Toutefois, un doute subsiste sur l'exactitude de cette date ; chez les Baoulés, l'état civil n'existait pas encore à l'époque et il est donc fort probable que sa naissance soit antérieure à 1905Houphouët-Boigny (9 avril 2005), Émission de France-Inter « Rendez vous avec X »..

Originaire d'un petit royaume akouè polythéiste, il est le fils d'un dénommé Houphouët. qui lui donne à l'origine comme prénom Dia, pouvant signifier dans sa langue, « prophète » ou « magicien ». Le nom de son père provient du baoulé . Ce nom expiatoire est donné aux enfants nés aux abords d'un village ou dans une famille où plusieurs enfants sont morts successivement avant sa naissanceJérémie Kouadio N'Guessan et Kouakou Kouamé. Parlons Baoulé/e kan bawle. Édition L'Harmattan. 2004, .. À son nom d'origine Dia Houphouët, il ajoute postérieurement le nom Boigny signifiant « le bélier » en baoulé. Dia Houphouët-Boigny est le petit-neveu de la reine Yamousso et du chef du village, Kouassi N'Go. Lorsque ce dernier est assassiné en 1910, le jeune Dia est appelé à lui succéder à la tête de la chefferie. En raison de son jeune âge, son beau-père Gbro Diby (son père étant déjà mort) devient régentHouphouët, un combat : le parcours politique..

Compte tenu de son rang, l'administration coloniale décide de l'envoyer à l'école du poste militaire de Bonzi situé près du village puis, en 1915, à l'école primaire supérieure de Bingerville, ce malgré les réticences de sa famille. Cette même année à Bingerville, il se convertit au christianisme, considérant cette religion comme le signe de la modernité et un obstacle à l'islamisation : il se fait baptiser Félix.

Brillant élève, il intègre, en 1919, l'École normale William-Ponty où il obtient son diplôme d'instituteur et enchaîne, en 1921, avec l'École de médecine de l'Afrique-Occidentale française dont il sort premier de sa promotion en 1925. Ces études de médecine étant enseignées de manière incomplète par le colonisateur, Houphouët ne peut prétendre qu'à la carrière d'un « médecin africain »Félix Houphouët-Boigny. In Encyclopédie Universalis. Édition 1975. Tome 19., médecin au rabais.

« Médecin africain » engagé vignette|gauche|150px|Un cacaoyer avec les gousses de fruits à différents stades de maturation. Le , Houphouët commence sa carrière en tant que médecin-auxiliaire à l'hôpital d'AbidjanBernard Nantet. Félix Houphouët-Boigny. In Encyclopédie Universalis. Édition 1999. où il fonde une « Amicale » regroupant le personnel médical indigène. L'entreprise tourne court ; l'administration coloniale voit d'un très mauvais œil cette association qu'elle assimile à une formation syndicale et décide de le muter, le , au service de Guiglo où les conditions sanitaires sont particulièrement éprouvantesGabriel Lisette. Le Combat du Rassemblement Démocratique Africain pour la décolonisation pacifique de l'Afrique Noire. Présence africaine. 1983. .. Toutefois, faisant preuve de véritables aptitudes professionnelles, il est promu à Abengourou, le , à un poste réservé, jusque-là, aux Européens.

À Abengourou, Houphouët est confronté aux injustices dont sont victimes les cultivateurs de cacao indigènes exploités par les colonsCommémoration de la naissance de Félix Houphouët Boigny (Article du Patriote).. Décidé à agir, il prend la tête, en 1932, d'un mouvement de planteurs africains hostile aux grands propriétaires blancs et à la politique économique du colonisateur qui les favorise. Le , il rédige, sous un pseudonyme, un article engagé « On nous a trop volés » qui paraît dans un éditorial socialiste publié en Côte d'Ivoire, le « Trait d'union ».

L'année suivante, Houphouët est appelé à prendre ses fonctions de chef de village mais, préférant poursuivre sa carrière, se désiste en faveur de son frère cadet AugustinArsène Ouegui Goba. Côte d'Ivoire : quelle issue pour la transition? Éditions L'Harmattan. 2000. .. Cependant, afin de se rapprocher de son village, il obtient sa mutation à Dimbokro le puis à Toumodi le . Si jusque-là, Houphouët a fait preuve de réelles qualités professionnelles, son attitude déplait ; en , son chef de service lui demande de choisir entre son poste de médecin et son engagement dans la politique locale. Le choix est fait en 1939, son frère décède, il lui succède à la tête du royaume.

Chef de canton et dirigeant syndical En devenant chef, Houphouët devient l'administrateur du canton d'Akouè, représentant trente-six villages. Il reprend également en charge la plantation familiale qui est alors l'une des plus importantes du pays, et parvient à la développer en diversifiant les cultures de caoutchouc, de cacao et de café ; il devient ainsi un des plus riches planteurs africains.

Le , dans le bar-dancing l'Etoile du sud., il crée le Syndicat agricole (SAA), en accord avec l'administration coloniale, dont il devient le président. Regroupant les planteurs africains mécontents de leur sort, le SAA, anticolonialiste et antiraciste, réclame de meilleures conditions de travail, une hausse des salaires et l'abolition du travail forcé. Ce syndicat rencontre rapidement le succès et reçoit l'appui de près de planteurs, ce qui déplait fortement aux colons qui vont jusqu'à porter plainte contre Houphouët. L'écho de ce syndicat est tel qu'il se rend, au début de 1945, à Dakar pour expliquer la démarche du SAA à Pierre Cournarie, gouverneur général de l'AOF.

En , Houphouët est projeté sur la scène politique ; le gouvernement français, décidé à faire participer ses colonies à l'assemblée constituante, organise l'élection de deux députés en Côte d'Ivoire : l'un représentant les colons, l'autre les autochtones. Houphouët se présente et, grâce aux nombreux soutiens qu'il a acquis par son action syndicale, est élu au premier tour avec plus de d'avance. Malgré cette victoire, l'administration coloniale décide d'organiser un second tour, le , qu'il remporte avec sur exprimés. Pour son entrée en politique, il décide d'ajouter Boigny, signifiant « bélier » (symbole de son rôle de meneur) à son patronyme, devenant ainsi Félix Houphouët-Boigny.

Acteur majeur de la scène politique française Député plaidant la cause des Africains vignette|droite|Le palais Bourbon, siège de l'Assemblée nationale française. 300px|vignette|droite|Fac-similé de la loi n°46-645 tendant à la suppression du travail forcé, Paris, 11 avril 1946

À l'Assemblée nationale, Houphouët-Boigny est nommé membre de la Commission des territoires d'outre-mer. Il s'attelle à mettre en application les revendications du SAA. Un projet de loi tendant à la suppression du travail forcé est ainsi adopté par l'Assemblée le sous le nom de loi Houphouët-Boigny. Le , il propose d'unifier la réglementation du travail dans les territoires d'Afrique ; ce sera chose faite en 1952. Enfin, le , il dépose un rapport sur le système de santé des territoires d'outre-mer qu'il invite à réformer.

Houphouët-Boigny milite également en faveur de l'Union française. Ce projet qui prévoit d'ériger les colonies en des départements et territoires français, est loin de faire l'unanimité chez les parlementaires métropolitains qui craignent de voir la France devenir la colonie de ses colonies. Tentant de les rassurer, Houphouët-Boigny leur répond qu'il n'existe, « à l'heure actuelle », aucun risque pour que les Africains submergent les parlementaires européens, mais, qu'en revanche, une telle union permettrait de stopper la double politique menée par la France : l'une « métropolitaine et démocratique », l'autre « coloniale et réactionnaire ».

Après l'adoption de la constitution de la République, il est réélu sans difficulté avec sur des suffrages exprimés. Toujours membre de la Commission des territoires d'outre-mer (dont il devient secrétaire en 1947 et 1948), il est nommé, en 1946, à la Commission du règlement et du suffrage universel. Le , il propose de réformer en profondeur le système des conseils généraux des territoires de l'AOF, de l'AEF et du Conseil fédéral afin qu'ils soient plus représentatifs des populations autochtones. Il réclame également, à de nombreuses reprises, la création d'assemblées locales en Afrique afin que les indigènes puissent faire l'apprentissage de leur autonomie et de la gestion.

Fondateur du RDA et période communiste Le ., Houphouët-Boigny transforme, avec l'aide des Groupes d'études communistes d'Abidjan, le SAA en Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI)Samir Amin et Bernard Nantet. Côte d'Ivoire. In Encyclopédie Universalis. Édition 1999.. Ce dernier devient lui-même, après le Congrès de Bamako du , une section territoriale du tout nouveau parti inter-africain : le Rassemblement démocratique africain (RDA) dont il est le président..

Pas assez nombreux pour former un groupe parlementaire., les élus africains sont contraints à s'apparenter à un des grands partis existants pour pouvoir siéger au Palais Bourbon. Le RDA s'affilie alors avec le PCF, seule formation politique ouvertement anti-colonialiste. Houphouët-Boigny justifie lui-même cette alliance par le fait qu'elle semblait, à l'époque, être la seule solution pour se faire entendre : Jeune Afrique, du 4 février 1981. Interview de Félix Houphouët-Boigny..

Pendant ses séjours à Paris, il se rend en limousine noire à l'école des cadres du PCF. Fort de ce contraste, il se défend de toute sympathie communiste : « Est-ce que moi, Houphouet, chef traditionnel, médecin, grand propriétaire, catholique, on peut dire que je suis communiste ? »Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsita, KAMERUN !, 2018..