L’entomologie médico-légale, ou simplement entomologie légale, est l'étude scientifique des interactions entre les arthropodes et les affaires de justice et de leurs applications. Cette branche de l'entomologie concerne typiquement l'étude des insectes nécrophages pour la datation des cadavres dans les enquêtes criminelles,
Elle est aussi appelée entomologie forensiqueDe l'anglais lorsqu'elle inclut des applications dans d'autres domaines comme la détermination de l'origine géographique de marchandises, la conservation d'espèces protégées, ou l'évaluation de risques sanitaires (nuisances urbaines, présence d'insectes dans des stocks de nourriture, etc.).
L'entomotoxicologie est une sous-discipline qui analyse les éventuelles substances toxiques retrouvées dans des arthropodes dans une affaire criminelle donnée. Ces arthropodes peuvent être utilisés comme biodétecteur ou comme biomarqueur dans diverses circonstances (enquête médicolégale, contrôle biologique et sécurité alimentaire, études environnementales...). Elle étudie aussi les effets causés par les toxines sur le développement des arthropodes pour l'estimation des intervalles post-mortem.
Historique Si le concept d'entomologie criminelle remonte au XIIIe siècle, le recours systématique à l'entomologie dans les enquêtes criminelles débute seulement dans le dernier quart du . vignette|Expériences sur la génération spontanée datées de 1671, par Francesco Redi : la vermine n'apparait pas spontanément dans la viande quand on interdit l'accès aux mouches, elle provient donc de pontes de mouches. Il existe différents témoignages historiques faisant intervenir des connaissances entomologiques dans la résolution d'affaires légales. Par exemple, dans le traité de médecine légale du médecin et juge chinois Song Ci (1186-1249), les expériences du médecin italien Francesco Redi (1626-1697), ou encore l'application à une affaire criminelle par le médecin français Bergeret d’Arbois, vers 1850.
Les bases de l’entomologie médico-légale ont été posées en France à la fin du par le vétérinaire Jean Pierre Mégnin, qui publia en 1894 La Faune des cadavres. Dans cet ouvrage, il décrit huit vagues d’insectes, baptisées « escouades », dont la succession connue et immuable devait permettre de dater le décès. Cette vision a depuis été largement remise en cause, et de nouveaux outils de datation, plus précis et plus fiables, ont été développés.
Le pionnier de l'entomologie légale moderne est Marcel Leclercq (1924-2008) de l'Université de Liège, dont les travaux ont aidé à résoudre une première affaire criminelle en 1947. Son ouvrage Entomologie et médecine légale (1978) connait une large diffusion aux États-Unis, où la nouvelle discipline devient d'utilisation courante dans les années 1980.
En 1992, Leclercq est invité comme expert-consultant auprès de la Gendarmerie nationale française pour créer un département d'entomologie au sein de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale, alors à Rosny-sous-Bois.
En 2003, l'« European Association for Forensic Entomology » est créée à Francfort. Elle consacre le terme d'entomologie forensique, et réunit tous les acteurs européens de la discipline pour établir des standards et protocoles internationaux.
Escouades d'insectes Principes La décomposition d’un cadavre réunit une faune très diverse d’insectes. L’examen de cette faune permet une estimation du délai post mortem, une éventuelle mobilisation du corps, ainsi qu’une identification du lieu du décès. Les meilleurs indicateurs parmi les arthropodes sont les diptères. vignette|upright=1.3|Larve de Calliphora vicina ou mouche bleue de la viande. L’organisme humain, une fois mort, constitue une énorme réserve en nutriments pour les bactéries ainsi que pour les insectes. Les cellules du corps, qui ne sont plus protégées par le système immunitaire, deviennent la proie d’insectes nécrophages. Ces derniers utilisent le cadavre pour se nourrir, ou pour nourrir leur progéniture.
Quelques minutes après la mort de l’organisme, il se produit des réactions d’autolyse qui sont des transformations fermentatives (qui s’observent sans l’action de bactéries ou d’agents étrangers à l’organisme). Les substrats produits lors de ces réactions dégagent des odeurs spécifiques (pas forcément perceptibles à l'odorat humain), attirant ainsi les premiers insectes qui vont pondre leurs œufs dans les orifices naturels (sphincters, pores de la peau) et dans les blessures. La ponte se fait le plus souvent de jour et ne survient habituellement pas en dessous de 4 °C. L'apparition des larves peut se faire en moins d'un quart d'heure après la ponte.
Au cours du temps, l’altération du cadavre se traduit par le dégagement d’odeurs, spécifiques à une période donnée. En effet, à mesure que la décomposition progresse, les réactions d’autolyse changent, ainsi que les substrats produits et donc les odeurs dégagées. Ces nouvelles odeurs vont repousser les femelles attirées par les premières odeurs. D’autres femelles viennent ensuite, sélectivement, coloniser le cadavre, et constituent des escouades. L’insecte est attiré sélectivement par ce qui lui convient et il évite le reste.
On classe généralement les arthropodes d'un cadavre en décomposition en quatre catégories (plusieurs types d’arthropodes peuvent se trouver sur un cadavre) : Des arthropodes nécrophages (diptères, coléoptères, lépidoptères, larves et acariens) qui se nourrissent du cadavre ; des arthropodes nécrophiles dont les insectes prédateurs (comme les coléoptères de la famille des Histeridae particulièrement abondants) qui se nourrissent des nécrophages, et les insectes parasitant les nécrophages ; des arthropodes omnivores se nourrissant à la fois du cadavre et de la faune présente sur le cadavre, comme c’est le cas de certains hyménoptères et de certains coléoptères ; Des arthropodes opportunistes utilisant le cadavre comme un refuge. Leur présence n’est pas systématique pour tous les cadavres mais due au hasard comme les araignées ou les collemboles par exemple. Ceux-ci ne sont donc pas utiles pour l’estimation du délai post mortem. Succession en 8 escouades (exposition à l'air libre) Sept à huit vagues d'insectes nécrophages se succèdent lors de la décomposition d'un cadavre humain exposé à l'air libre, dans un ordre précis, mais parfois en se chevauchant. vignette| upright=1.3|Mouche à viande Sarcophaga nodosa sur un morceau en décomposition. vignette|upright=1.3|Dermeste du lard, un petit coléoptère nécrophage. Selon les circonstances extérieures, la durée d'un cycle complet varie de quelques semaines à plusieurs années. Les 7 à 8 escouades décrites sont:
La première escouade est essentiellement constituée de diptères Calliphoridae (mouches vertes et bleues). Attirées par l'odeur d'un cadavre frais (encore inodore pour l'odorat humain), ces mouches arrivent de quelques minutes à quelques heures après la mort. Elles viennent pondre dans les orifices naturels et les éventuelles plaies d'un cadavre frais. À 20 °C, les œufs pondus sur le cadavre peuvent atteindre l’âge adulte en deux semaines. La deuxième escouade arrive après un mois, attirée par la décomposition des matières fécales. Elle est composée de mouches Sarcophagidae et disparaît au . La troisième escouade apparaît entre le et le , attirée par l’odeur de graisse rance (acides gras volatils de la décomposition des graisses). Elle est constituée de petits coléoptères Dermestidae et de lépidoptères Tineidae. La quatrième escouade, ou escouade coryétienne, arrive au dixième mois, attirée par la fermentation caséique. Il s'agit de diptères comme Piophila casei (mouche du fromage) et de coléoptères comme Cleridae. La cinquième escouade, ou escouade silphienne, environ 1 ans après le décès, attirée par la fermentation ammoniacale. Il s'agit de diptères Muscidae (comme Phoridae) et de coléoptères Silphidae. La sixième escouade est attirée par les dernières humeurs du corps. Elle est constituée uniquement d'acariens qui achèvent le dessèchement du corps. La septième et huitième escouades surviennent après dessèchement total du corps, en se nourrissant des tissus encore présents au bout de deux ou trois ans, jusqu'à ce que le corps ne soit plus que poussières. Il s'agit de coléoptères Ptinidae et Tenebrionidae. La dernière escouade implique de nombreux arthropodes qui sont plus des opportunistes que des nécrophages stricts.
Le principe des escouades est longtemps resté une référence jusqu'aux années 1980, jusqu'à ce que des études montrent sa grande variabilité selon de nombreux facteurs tenant à l'écosystème cadavre (conditions environnementales du cadavre). Dès lors la dégradation d'un cadavre apparait plus comme un processus continu lié à des conditions locales particulières, plutôt qu'une suite d'étapes standardisées partout identiques.
Seules les trois premières escouades permettent une datation précise, avec une précision d'une journée par mois écoulé depuis la mort (voir la section estimation de la date de ponte).
Facteurs de variation Cadavres inhumés La faune des cadavres inhumés est beaucoup moins abondante que celle d’un cadavre laissé à l’air libre puisque les opportunités pour les mouches de pondre sur ce cadavre sont beaucoup moins importantes. Dans ce cas, seules se développeront des larves ayant pu entrer en contact avec le cadavre. Il y a ainsi trois cas possibles : Les larves ont été pondues dans la chambre mortuaire de l’individu. Les larves ont été pondues dans une région proche de celle dans laquelle repose le cadavre. Les larves proviennent de la surface du sol, dans le cas où le cadavre a été enterré à même le sol, ou du cercueil en bois dans lequel repose la dépouille.
L’apparition de larves sur le corps du défunt dépend également d’autres circonstances : Intervalle de temps entre la mort et l’enterrement. Durée d’exposition du cadavre dans la chambre mortuaire. Présence d'un cercueil. Nature du cercueil (plomb ou bois). Profondeur de l’enfouissement.
La faune présente sur un cadavre inhumé est constituée de mouches et de coléoptères en majorité. Ils apparaissent là aussi successivement sur le cadavre, ce qui permet de dater la mort.
Cadavres immergés On détermine approximativement le délai post mortem via la présence de certaines espèces aquatiques et de certaines espèces présentes habituellement sur le corps d’un cadavre trouvé à l’air libre . D’après une étude expérimentale faite aux États-Unis et portant sur la succession des insectes et la décomposition des cadavres de porcs immergés, l’eau limite le nombre d’espèces présentes sur le cadavre, ainsi que les Arthropodes nécrophages sur le cadavre. On trouve globalement un tiers des espèces présentes sur un cadavre à l’air libre.
Autres conditions La composition des escouades, ainsi que leur « durée de travail », peuvent varier suivant les facteurs qui influencent la faune entomologique locale. Par exemple, il est plus facile pour une mouche d’atteindre un corps nu dans une forêt en été, qu’un cadavre situé au étage d’un immeuble, enroulé dans des draps de lit, en plein hiver. vignette|upright=1.3|Masse larvaire recouvrant un cadavre de porc-épic Hystrix africaeaustralis au bout de 5 jours. Outre les conditions de conservation du corps (à l'air libre, immergé, inhumé…), les facteurs de variations sont :
La région et sa zone géographique ; le type de localité (ville ou campagne) ; le type d'emplacement (dans une habitation ou à l’extérieur) et la nature du sol ; des données climatiques et météorologiques (dont la saison, la température et l'hygrométrie) ; la taille et le volume du cadavre ; le grégarisme des larves selon l'espèce, où les larves se réunissent en amas larvaires susceptible de produire eux-mêmes une chaleur.
Étapes d'une enquête entomologique La première étape d'une expertise entomologique a lieu sur le site de découverte du corps.
Prélèvements