Octave Crémazie, né le à Québec (Bas-Canada) et mort le au Havre (France), est un libraire, poète et écrivain, qu’on présente, depuis le milieu du , comme le premier « poète national » du Québec. Quelques poèmes fameux – « Le Vieux soldat canadien » (1855) et « Le drapeau de Carillon » (1858) – suffirent, en son temps, pour asseoir sa renommée de père de la poésie québécoise.

À côté de son œuvre poétique, peu abondante et de qualité inégale, il laisse une correspondance qui fourmille d’aperçus pénétrants et critiques sur la littérature « canadienne » de son temps, ainsi qu’un journal personnel très vivant tenu lors du siège de Paris par les Prussiens en 1870-71.

L’histoire littéraire québécoise retient également, de l’apport de Crémazie, sa participation au développement des lettres par le biais de sa fonction de libraire. La librairie qu’il dirigea avec son frère Joseph fut la plus active à Québec durant les années 1840 à 1860, et un lieu de rencontre pour l’élite culturelle de la ville. S’y croisèrent les membres de l’Institut canadien de Québec et le groupe de lettrés qui allaient fonder la revue Les Soirées canadiennes...

Biographie

Enfance et années d'études Fils de Jacques Crémazie et de Marie-Anne Miville, il est le onzième de douze enfants, dont huit moururent en bas âge. Le cadet des survivants, il passe son enfance entouré de trois frères : Jacques, Joseph et Louis.

Il entreprend ses études au Séminaire de Québec, où il entre comme externe en 1836. Cette période fut déterminante quant à son orientation intellectuelle. Grâce à un maître exceptionnel, l’abbé Jean Holmes, il fut initié aux écrivains romantiques français. « Musset et Lamartine furent très tôt ses dieux littéraires, en compagnie du Victor Hugo de l’époque antérieure à 1850. » Toute sa vie, il vouera un culte à la France, mère patrie. Il n’achèvera cependant pas sa scolarité. Il quitte en effet le séminaire à la fin de l’année 1843, pour suivre les traces de son père dans une carrière commerciale.

Le libraire L’année suivante, il devient associé dans la librairie fondée en 1833 par son frère Joseph. Établie d’abord sur la rue Saint-Jean, à Québec, elle déménagera en 1847 sur la rue de la Fabrique. Dès l’arrivée du cadet des frères Crémazie, en 1844, le commerce prend un nouvel essor. Sa connaissance des livres fait ici merveille. « Encore étudiant, il montrait déjà des aptitudes; le préfet des études, Jean Holmes, l’avait d’ailleurs choisi pour importer les livres destinés à la bibliothèque.»

Par affaires, il visite, en 1850, pour la première fois l’Europe, un séjour de quatre mois et demi, durant lesquels il parcourt la France, la Belgique et l’Italie. Il ira presque chaque année de 1853 à 1860, toujours pour affaires, afin d’acheter, pour son magasin, des produits de luxe européens : fromages, épicerie fine, liqueurs, vins, instruments de musique, horloges, ornements d’église et objets de culte, papiers peints, des gravures. Pour ce qui est des livres, la sélection que la librairie propose est d’une grande richesse. « Bien que les ouvrages de religion prédominent, le catalogue de 1845 fournit un éventail impressionnant des grandes œuvres philosophiques et littéraires de la tradition et d’ouvrages d’histoire et de politique du temps. »

Crémazie consacre ses loisirs à la lecture, en particulier à la poésie. Il lit avec gourmandise, d’abord les livres classiques et modernes qu’il propose à la vente. Il acquiert rapidement une réputation d’intellectuel et d’homme de lettres. En , il sera d'ailleurs l’un des membres fondateurs de l’Institut canadien à Québec, auquel il collaborera de multiples façons. Il en sera le président en 1857–1858.

C’est dans la librairie Crémazie que se réunit le groupe qu’on a fini par désigner, en histoire littéraire, comme l’école de Québec. Se retrouvaient là-bas, entre autres personnalités de l'époque, Étienne Parent, François-Xavier Garneau, l’abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, Joseph-Charles Taché, Antoine Gérin-Lajoie, l’abbé Henri-Raymond Casgrain, François-Alexandre-Hubert LaRue, Alfred Garneau, Léon-Pamphile Le May, Louis-Honoré Fréchette. C’est à l’initiative de membres de cette « école » que seront créées deux revues littéraires dont le rôle fut marquant pour le développement des lettres québécoises : Les Soirées canadiennes et le Foyer canadien.

À l’époque, les frères libraires Crémazie, et particulièrement Octave, fréquentent tous les jours l’abbé français Pierre-Henri Bouchy, pédagogue venu au Québec entre 1842 et 1855. Musicien de formation, Bouchy participe à l’évolution de la musique au Québec, entre autres par sa contribution à la réédition des manuels de plain-chant et par la mise en place du premier programme de musique au collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière en 1846. À partir de 1852, l’intérêt que portent les libraires Joseph et Octave Crémazie à la musique n’est pas étranger à leur fréquentation assidue de Bouchy. Les relations du prêtre français avec des libraires parisiens – par exemple avec la famille Bossange – profitent au libraire-poète québécois.

Si la librairie des Crémazie est, durant les années 1840 et 1850, la plus dynamique de Québec, elle fait face à une concurrence de plus en plus rude. Entre 1844 et 1862, 26 « maisons de librairie » furent en activité dans la villeJean-Louis Roy, « La librairie Crémazie », dans Réjean Robidoux et Paul Wyczynski (dir.), Crémazie et Nelligan : recueil d'études, Montréal, Fides, 1981, p. 26. Et, comme l’écrit Réjean Robidoux, « sous ses dehors prospères et opulents, la maison Crémazie connaissait déjà de sérieuses difficultés financières ». À la concurrence que nous venons d’évoquer, il faut ajouter la conjoncture économique de cette fin des années 1850, qui est en proie au ralentissement.

Il semble bien qu’Octave Crémazie ait eu une large part de responsabilité dans les problèmes financiers de la librairie. Les achats qu'il fit lors de ses séjours en Europe ne furent pas toujours judicieux. «Il jouait, peut-être malgré lui, la comédie de l’homme riche et mondain, au point qu’il en perdit littéralement la tête. Pour maintenir cette extravagante réputation il passait auprès de ses fournisseurs des commandes excessives de marchandises, coûteuses autant qu’hétéroclites (…). Nombre de ces produits, invendables parce que trop dispendieux, ne pouvaient même pas être mis en étalage, faute d’espace. »

Afin de renflouer les finances de la librairie, Octave Crémazie se tourne vers les banques. Il cherche, parmi ses amis, des personnes susceptibles d'endosser un prêt. « Mais après quelque temps, à défaut de billets authentiques dûment endossés, Crémazie commença d’en forger de faux où il contrefaisait la signature de ses amis et qu’il changeait chez les usuriers. » La fraude, qui s’était échelonnée sur plusieurs années, est finalement dévoilée à l’automne de 1862.

Le poète Crémazie est, en son temps et dans les décennies qui ont suivi sa mort, l'un des poètes québécois les plus populaires, d’abord à cause de ses chants patriotiques, ensuite en raison des infortunes de sa vie. Encore aujourd'hui, il figure en bonne place dans la mémoire collective du Québec, ainsi qu'en fait foi le grand nombre d'hommages au poète inscrits dans la toponymie.

Son premier poème, « Premier Jour de l’An, MDCCCXLIX » (1849), publié dans L’Ami de la religion et de la patrie, dirigé par son frère Jacques, fut raillé par un journaliste bien connu de l’époque, Napoléon Aubin, qui en épingla les faiblesses sur le plan stylistique. Crémazie renouvellera l’expérience, sur une base régulière, toujours pour souligner l'arrivée de l’an nouveau ou à l'occasion d'événements particuliers, dans diverses publications de la ville de Québec. Ces œuvres mineures sont celles d’un écrivain qui apprend son métier, d’un poète en formation. Ce n’est qu’avec la publication du « Vieux soldat canadien », après la visite à Québec en 1855 du navire de guerre La Capricieuse, que la critique commence enfin à reconnaître son talent. En 1858, son poème le plus connu, « Le Drapeau de Carillon », le consacre « poète national ». Cette œuvre relate le périple d'un soldat parti à Versailles demander le secours de la France avec le drapeau de Carillon. Mis en chanson, le poème devient le symbole de la résistance des Français d'Amérique. Parmi ses autres œuvres poétiques les plus connues, mentionnons « Le Chant des Voyageurs », « Mgr de Laval », « La Fiancée du Marin ». Le thème lyrique de la mort lui a suggéré l'un de ses meilleurs chants, « Les Morts ».

Tout juste avant de partir en exil, Crémazie commence un long poème, « La Promenade de trois morts », dont il n’achèvera que la première de trois parties. Inspiré par Théophile Gautier (« La comédie de la mort »), Crémazie quitte donc cette veine patriotique qui l’a tant fait admirer. Exilé en France, sa veine poétique paraît s'assécher. Peu de poèmes datent en effet de cette période.

Exil et mort Ses malversations mises au jour, Crémazie refusa de confronter ses créanciers. Voulant à tout prix échapper à la prison, il quitta le continent américain pour la France. « La terre de délices » allait se transformer en « terre d’expiation. »

Crémazie vit, à Paris, pauvre et isolé, sous le nom de Jules Fontaine. Sa vie là-bas est difficile : maladie, pauvreté, nostalgie, ennui, sécheresse créatrice. Il a heureusement le soutien concret de quelques amis français – en particulier de la famille Bossange. Celle-ci lui procure du travail, auprès de la maison commerciale Hector Bossange puis de l’agence maritime Gustave Bossange. Il vit tour à tour à Paris, à Bordeaux et au Havre. Il reçoit peu de visites de ses amis du Québec. L’abbé Casgrain le rencontre quelques semaines en 1873–1874. Ses liens avec sa terre natale sont essentiellement de nature épistolaire.

En 1870–1871, il est témoin, pendant la guerre franco-prussienne, du siège de Paris, auquel il a consacré un journal. Pendant l’autre événement marquant de l’époque en France – la Commune –, il était à Orléans.

Paradoxalement, même si la responsabilité de ses actes criminels était bien établie, la réputation de Crémazie en tant qu’écrivain et poète sort indemne de cet épisode tumultueux. Alors qu’il s’exilait, il était, comme poète, au Québec, à l’apogée de sa gloire. Des amis et des proches tentent d’obtenir son retour au pays, en proposant d'acquitter ses dettes et en sollicitant le pardon royal (une grâce qu’il ne pouvait obtenir, n’ayant pas été condamné par un tribunal). D’autres, dans le monde politique, cherchent à tout le moins d’atténuer, sur le plan matériel, la rigueur de son exil. Ces initiatives n'ont guère de résultats.

Crémazie meurt au Havre, le , déclaré comme Jules Fontaineacte décès Archives départementales de la Seine-Maritime () , dans une solitude accablante, après un exil de seize ans. Il est enterré au cimetière d’IngouvillePhoto tombe sur numerique.banq .

Regards sur l'œuvre littéraire Crémazie est généralement présenté comme le premier poète romantique du Québec. En effet, il s’est nourri, depuis ses jeunes années, des maîtres du romantisme français. , écrit-il vers la fin de sa vie dans une lettre à l’abbé Casgrain. Et dans une autre au même, du , dans laquelle il lui conseille de publier dans Le Foyer canadien

Crémazie (avec son frère libraire) aura contribué plus qu’aucun à la diffusion des idées et des œuvres du mouvement romantique français en terre québécoise. On trouve, en 1845, dans le fonds de la librairie Crémazie, des œuvres d’auteurs romantiques tels Lacordaire, Montalembert, Byron, Bernardin de Saint-Pierre, Lamartine, Alfred de Vigny et Chateaubriand. En 1861 s’ajouteront celles de Ozanam, Balzac, Théophile Gautier, Gogol, Musset, Stendhal, Madame de Staël, Victor Hugo et George Sand..