La Mort de la Vierge est un tableau de Michelangelo Merisi, dit Caravage, peint au début des années 1600 à destination d'une chapelle privée située dans l'église romaine Santa Maria della Scala. Sa date précise d'achèvement est inconnue, mais elle est généralement située vers 1605-1606. La toile dépeint une femme morte, allongée sur un lit sommaire au milieu d'un groupe de personnages en deuil et en larmes : dans la tradition catholique, cette femme représente la Vierge Marie, mère de Jésus, vraisemblablement entourée de personnages cités dans les Évangiles . Tout en s'appropriant certaines représentations antérieures du même thème, Caravage en propose un traitement innovant à travers des choix iconographiques particulièrement réalistes.

La toile est commandée par Laerzio Cherubini, juriste de premier plan et amateur d'art, qui souhaite ainsi faire décorer la chapelle privée qu'il entend faire associer à son nom dans cette nouvelle église. Sa commande intervient alors que Caravage a déjà acquis un renom considérable dans le milieu de l'art romain, et que ses récents tableaux d'église lui ont valu un grand succès d'estime. Il s'agit probablement de son dernier grand tableau romain, puisqu'il va devoir fuir la ville en et prendre le chemin de l'exil après avoir tué un homme lors d'une bagarre de rue.

Finalement refusée par les religieux propriétaires de l'église , la toile est immédiatement rachetée par un collectionneur privé, et c'est le peintre Saraceni qui est chargé de produire à son tour une œuvre sur le même thème afin de remplacer dans l'église la proposition de Caravage. Très admirée par le milieu artistique romain malgré ce refus, la toile part en 1607 pour le duché de Mantoue ; elle passe ensuite dans la collection du roi d'Angleterre puis dans celle du roi de France dès la fin du , ce qui explique sa présence au musée du Louvre où elle est désormais conservée. Elle est couramment considérée comme l'un des chefs-d’œuvre de l'artiste lombard.

Historique Contexte

Le jeune Michelangelo Merisi, originaire du pays milanais, s'installe à Rome dans la première moitié des années 1590. En quelques années, l'apprenti devient un maître qui obtient des commandes de plus en plus importantes et acquiert une renommée extraordinaire. Il n'en témoigne pas moins d'un tempérament impétueux qui lui vaut certains démêlés avec la justice : ainsi, l'année 1601 le voit à la fois achever les tableaux de la chapelle Cerasi mais aussi être arrêté par la police pour port d'armes illégal. Au moment où il entreprend de peindre La Mort de la Vierge, il loge depuis peu au grandiose Mattei, dans le quartier de Sant'Angelo, comme l'atteste le contrat de commande de cette toile. Il reste probablement l'hôte de la famille Mattei jusqu'en 1603, ce qui s'explique par le fait qu'il travaille régulièrement pour l'un ou l'autre des trois frères (Ciriaco, Asdrubale et le cardinal Girolamo Mattei), tous grands amateurs d'art ancien et moderne, et collectionneurs acharnés.

La Mort de la Vierge constitue probablement l'ultime grande toile romaine de Caravage puisque l'artiste doit fuir précipitamment Rome en après avoir tué un homme dans une rixe de rue.

Commande Commanditaire vignette|redresse|alt=façade blanche et ouvragée d'un bâtiment religieux s'élevant sur deux étages|Façade de l'église Santa Maria della Scala à Rome, où le tableau de Caravage devait initialement être installé. Ce n'est qu'en 1985 que les travaux du chercheur N. Randolph Parks permettent de retrouver la trace de la commande originale de La Mort de la Vierge.. Cette commande intervient dès l'année 1601, alors que le tableau ne sera probablement pas achevé avant 1605 ou 1606.. Le commanditaire est un juriste éminent nommé Laerzio Cherubini, qui engage Caravage par contrat daté du , contrat assorti d'une avance de cinquante ducats mais sans préciser le montant final, qui devait être décidé après l'achèvement de l’œuvre. Cette transaction est conclue sous les auspices du marquis Giustiniani, lui-même grand amateur des toiles de Caravage, et qui intercède donc pour parvenir à une bonne conclusion du contrat.

Laerzio Cherubini, en homme particulièrement dévot, souhaite par cette commande obtenir un digne ornement pour sa chapelle privée, située dans l’église Santa Maria della Scala du quartier romain de Trastevere . C'est une nouvelle église, dont le clergé est composé de moines de l'ordre des Carmes déchaussés (ou « déchaux »), lui-même récemment constitué comme branche dite « réformée » (entendre par là : particulièrement conservatrice) de l'ordre des Carmélites. Il est courant à cette époque de parrainer ainsi une chapelle au sein d'une église et de la faire décorer afin de lui attribuer son nom et même de s'y faire ensevelir à sa mort, ce qui sera effectivement le cas de Cherubini en 1626. Comme le commanditaire réside alors non loin de l'église Saint-Louis-des-Français, il est fort probable qu'il ait pu y admirer les toiles dédiées à saint Matthieu réalisées par Caravage et installées en 1600 dans la chapelle Contarelli .

Il est probable que Cherubini ait pu servir lui-même de modèle pour l'un des personnages (il s'agirait du deuxième vieil homme à partir de la gauche), cas fréquent à l'époque pour honorer le commanditaire : cette hypothèse est renforcée par le fait qu'un visage semblable apparaît sur le tableau de Saraceni qui va être proposé pour remplacer la toile de Caravage une fois celle-ci refusée.

Datation Le contrat de commande précise que la toile est à fournir aux dimensions de l'autel qui doit la recevoir, puisqu'il s'agit d'un retable, mais aussi que le peintre dispose d'un délai d'un an pour la réaliser. Ce point est important pour la datation précise de l’œuvre, car si on admet que le contrat est dûment observé, alors elle doit avoir été peinte entre et ; pourtant, jusqu'à la redécouverte du contrat de 1601, les spécialistes de Caravage tendaient à rapprocher la réalisation de la toile des années 1605-1606. L'historienne de l'art américaine Pamela Askew, tenante malgré tout de l'hypothèse d'une réalisation précoce, estime que le testament rédigé en 1602 par Cherubini confirme sa théorie : selon elle, la toile est bien achevée dès 1602. D'autres spécialistes de Caravage pensent en revanche qu'il est tout à fait possible que l'artiste ne tienne pas les délais annoncés, d'abord parce qu'il a beaucoup d'autres commandes antérieures à honorer et qu'il va bientôt devoir en plus s'occuper des différentes actions en justice intentées contre lui, mais aussi parce qu'il est moins probable et logique de supposer un délai de plusieurs années entre l'achèvement de la toile et son refus. Par ailleurs, si en effet le tableau a été livré et installé dès 1602, il est difficile d'imaginer pourquoi le milieu artistique romain tient tant à le voir publiquement exposé pendant une semaine avant son départ pour Mantoue en 1607. L'historienne de l'art allemande Sybille Ebert-Schifferer propose une explication simple en rappelant que l'église devant accueillir la toile vient d'être bâtie, et que la chapelle de Cherubini est encore loin d'être achevée au moment où la commande est passée : il serait donc logique que Caravage ait attendu la date de fin du chantier pour se lancer dans la réalisation du tableau.

Ce débat reste difficile à trancher car sur le plan documentaire, il n'a jamais été retrouvé de trace du règlement final du travail fourni par l'artiste. Néanmoins, la tendance analytique au tournant des s'oriente majoritairement vers un achèvement autour des années 1605 ou 1606, datation cohérente avec le style du tableau qui montre une grande maturité et annonce déjà les grandes toiles de la période plus tardive de l'artiste.

Réception, rejet et rachat Peu après sa livraison, le tableau est refusé par les moines de l’église Santa Maria della Scala, représentant l'ordre des Carmes déchaussés . La raison de ce refus est sans doute complexe ; en tout cas elle n'apparaît pas si claire pour les analystes ultérieurs qui tendent à y voir un faisceau de raisons plutôt qu'un argument unique : sans doute convient-il surtout d'y voir l'illustration du climat politique et spirituel de la Rome d'alors, où la norme iconographique se rigidifie sous la direction du cardinal Camillo Borghese, futur pape Paul V. Il est cependant très possible qu'un scandale ait éclaté à la suite de certaines rumeurs selon lesquelles Caravage se serait inspiré, pour sa Vierge Marie, du modèle d'une prostituée noyée. Les différents biographes de Caravage au qui citent cette œuvre et son refus convergent à peu près tous : Mancini évoque le choix d'une comme modèle, voire ; Baglione souligne également ce manque de dignité d'une Vierge ; quant à Bellori, il parle aussi du cadavre d', d'où sans doute l'assimilation courante à un cadavre de noyée.

Néanmoins, il est difficile quatre siècles plus tard de faire la part des choses entre ces rumeurs ou suppositions sur une prostituée éventuellement noyée et la situation concrète de Caravage au moment où la toile est livrée : en effet, c'est probablement à ce moment qu'il commet un homicide et qu'il est contraint de fuir Rome, et sans doute est-il tout simplement impossible pour les religieux d'accepter la livraison d'une œuvre réalisée par un criminel en fuite. En appui à cette hypothèse, il convient de rappeler que si réellement les jambes nues ou gonflées de la Vierge avaient posé une difficulté, il aurait été aisé pour le peintre d'y remédier en effectuant une retouche , comme il était courant à l'époque.

redresse|alt=tableau représentant Sainte Marie en prière au milieu d'une foule de personnes, au-dessus d'elle des anges l'accueillent juchés sur des nuages.|vignette|Le tableau de Saraceni sur le même thème prend la place de celui de Caravage dans l'église romaine Santa Maria della Scala.

Le retable est alors remplacé par une œuvre de même sujet peinte par le peintre vénitien Carlo Saraceni, lequel Saraceni doit tout de même s'y reprendre à deux fois puisque sa première version est refusée à son tour (car il y manquait une gloire d'anges au sommet) : il parvient néanmoins à faire accepter sa seconde version, restée en place depuis lors.

En dépit de ce rejet, la toile de Caravage rencontre chez ses contemporains un vif succès, qui ne s'est pas démenti depuis car il est communément admis qu'il s'agit d'une de ses meilleures œuvres. Roberto Longhi, grand expert de l'art de Caravage qu'il contribua largement à faire redécouvrir au , estime pour sa part qu'il s'agit du tableau .

Dans la foulée de ce refus, le tableau est racheté immédiatement pour la somme considérable de à destination de la galerie du duc de Mantoue Vincent Gonzague, par l'intermédiaire de son ambassadeur Giovanni Magno et sur la suggestion du célèbre peintre Rubens qui est chargé par le duc de repérer à Rome les œuvres pouvant être intégrées à sa collection. Rubens n'a aucun doute quant à la qualité du retable, qu'il considère comme . Il n'est pas le seul, au point même que l'ambassadeur Magno doit organiser une exposition publique à la demande des artistes romains dans sa propre résidence, afin que chacun puisse avoir le loisir d'admirer la toile avant son départ pour Mantoue. Pendant cette semaine d'exposition, les artistes de la ville défilent effectivement pour venir admirer la toile, qui reçoit les plus grandes louanges.

Parcours ultérieur de la toile vignette|alt=Dessin au fusain, sous forme d'ébauche, d'un buste d'homme|Portrait du duc de Mantoue , qui parvient à acquérir la toile dès son refus par les moines romains. Dessin d'Ottavio Leoni, musei di Strada Nuova (Gênes).