Lucien Jayat (né le à Auxerre (Yonne), France, mort le , à Poitiers (Vienne) est un militant syndicaliste français. Il a été membre du bureau confédéral de la CGT, l'organe dirigeant de la première centrale syndicale française, de 1948 à 1967Notice sur Lucien Jayat, dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (le Maitron), version papier tome 32. La notice est signée par Jean Maitron lui-même..
Biographie 1895 à 1940
Lucien Jayat est né le dans l'Yonne, à Auxerre, dans une modeste famille ouvrière. Il connut une jeunesse difficile. Dès l’âge de huit ans, il perd sa mère et en éprouve un chagrin qui ne le quittera pas de toute son existence. Son père, ouvrier cordonnier, veuf avec trois enfants, deux garçons et une fille, est dans l’impossibilité matérielle de les élever tous les trois. Il garde la fille, Georgette, et abandonne ses deux garçons, René l’aîné, et Lucien le cadet, à l'Assistance publique.. René et Lucien sont placés dans une famille du Nord, à Vieux-Condé près de Valenciennes, où ils auront gîte et couvert. Bien que traités convenablement, ils ne trouvent pas la tendresse et l’affection auxquelles aspire tout enfant.
Son instituteur ayant remarqué les capacités de Lucien, demande l'octroi d'une bourse afin qu'il poursuive ses études. Elle lui est refusée et sitôt obtenu le certificat d’étude à l’âge de dix ans, Lucien est placé dans une ferme comme garçon à tout faire.
À quatorze ans, âge légal, il est employé à la mine d’abord en surface, au tri, puis à seize ans, il descend au fond comme hercheur. Cette vie pénible et dangereuse qu’ont connue la plupart des hommes du Nord, il la mène jusqu’en 1914 où à l’âge de dix-neuf ans il est mobilisé pour la Grande Guerre.
En première ligne, aux Éparges le , au cours d’un assaut, il est blessé. Une balle lui traverse l’épaule. Il n’a pas vingt ans. Soigné, il est renvoyé au front où il participe à toutes les sanglantes batailles telles que Verdun, la Somme. Il est gravement intoxiqué par l'ypérite dans les derniers mois de la guerre. Ce terrible gaz moutarde lui occasionne une bronchite chronique dont il ne se débarrasse jamais et qui l'emportera quelque soixante ans plus tard. La guerre terminée, il se retrouve à Paris, sans profession, quelques sous en poche.
Il se fait embaucher comme manœuvre dans une grande imprimerie de la capitale. Ambitieux, il veut gravir les échelons et connaître une vie meilleure. Il prend des cours du soir à l’école Estienne. Il apprend la reliure et se fait embaucher comme relieur. Il travaille dans plusieurs entreprises qu’il doit quitter chaque . En effet, à l’époque, le n’était pas « la fête du travail » comme aujourd’hui.
Il cherche à se faire une place dans l’administration. Il suit alors de nouveaux cours du soir. Cette fois, c’est à l’école d’administration municipale. Sur concours, il devient employé d’octroi. Puis, de concours en concours, il change de postes : employé de mairie, rédacteur à la Préfecture de la Seine pour devenir directeur des Services sociaux de cette même préfecture.
Lucien Jayat ne pensait pas qu’à son propre sort, d’où ses engagements politiques et syndicaux. Baignant dans le milieu ouvrier du nord, il a été imprégné du socialisme auquel il adhère la guerre terminée. Il devient rapidement secrétaire de la section du Parti socialiste-SFIO de Clamart, en banlieue parisienne où il réside. Il est élu conseiller municipal de cette même ville, au moment du Front populaire
1940 à 1982
En 1942, menacé d’être dénoncé pour ses activités dans la résistance, il doit quitter Clamart précipitamment. Il s’installe alors avec sa famille dans le sud-est du département de la Seine, à Saint-Maur-des-Fossés. C’est la guerre et l’occupation : il est en contact avec des résistants locaux. Le plus gros de son activité est à la CGT clandestine. À la Libération, il reprend sa carte au Parti socialiste qui avait été interdit du temps de l'occupation nazie. Il fait partie du conseil municipal provisoire, avant d’y être élu en 1945.
Il doit en démissionner quelque temps après. Il en avait été de même à Clamart, avant la guerre, pour des raisons similaires. Ses tâches syndicales dans les services publics n’étant pas toujours compatibles avec ses fonctions municipales.
Son engagement politique lui vaut d’autres déboires. En 1947, il est exclu de la SFIO sous le prétexte d’une participation à une réunion du Mouvement de la paix que la SFIO interdisait à ses adhérents. En réalité c’était son refus d’adhérer à la nouvelle scission syndicale (création de FO et le départ de tous les hauts responsables socialistes de la CGT) qui était la raison de cette sanction. Devant la commission qui prononça son exclusion, alors qu'elle lui demandait à quel parti il allait donner son adhésion, il répondit :
Ce n’est pas dans les milieux politiques que Lucien Jayat put pleinement s’épanouir. C’est au syndicat qu’il put s’exprimer et donner le meilleur de lui-même.
À dix-sept ans, à la mine, il s’intéresse sérieusement à la vie syndicale. À l’époque, les jeunes mineurs avaient un temps de travail plus long que leurs aînés, d’où une flagrante injustice qui les conduisit à déclencher une grève. Abandonnés des anciens qui ne soutinrent pas leur revendication, ils n’obtinrent, après un mouvement assez long, que des miettes.
Certainement, déjà, Lucien Jayat prend conscience que sans la cohésion, sans l’unité, la lutte revendicative est vouée à l’échec. Il conserve cette évidence toute sa vie et elle est déterminante dans ses choix, aux moments des grandes décisions syndicalesLes deux premiers paragraphes de cette notice, ressortent du témoignage précieux donné par Lucien Jayat dans son livre autobiographique, ou oralement à ses proches. Les paragraphes suivants contextualisent le rôle essentiel tenu par le militant syndical, à partir de 1940, en particulier entre 1944 et 1948..
Responsable syndical
Son militantisme le mène d’abord à la tête du Syndicat CGT des communaux de la région parisienne. En 1937 il est élu secrétaire général de la Fédération des services publics et de santé. En , refusant pour la seconde fois (il n'avait pas accepté en 1922 la scission de la CGTU), il est élu au Bureau confédéral de la Confédération générale du travail.
Il œuvre de toutes ses forces pour la réunification syndicale et il joue un rôle important dans celle de 1936. À l’occasion du Congrès de la Fédération CGT confédérée des Services publics qui se tient à Nice en , il présente une résolution qu’il a rédigée avec son ami Louis Nédélec, responsable de région. Cette résolution démontrait la nécessité de la réunification syndicale, face au danger que le fascisme en pleine évolution faisait courir au monde ouvrier et au monde tout court. Il la défendit si bien devant les congressistes qu’elle fut votée à l’unanimité moins deux voix. Elle resta sans effet.
Parallèlement à sa vocation sanitaire, la colonie du Château de Curzay servit de refuge à de nombreux résistants menacés d’arrestation qui vinrent se cacher quelque temps, afin de se faire oublier avant de reprendre le combat contre l'occupant.
Lucien Jayat participe à l'action, clandestine. À la fin de l'année 1940, les anciens confédérés réorganisent une direction clandestine. Lucien Jayat fait partie de la commission nationale, chargée d'épauler le La direction de la CGTSelon le témoignage de Lucien Jayat, Cf ..
Au moyen de sa position professionnelle à la Préfecture de la Seine, il utilisa ses possibilités en fournissant de faux papiers d’identité à de nombreux résistants traqués. Son activité consistait à créer de nouveaux réseaux, à alimenter en fonds et autres faux tickets d’alimentation les groupes réfugiés dans la clandestinité, à rédiger des articles dans la presse interdite et à la diffuser. Il remplit toutes ces missions, fussent-elles périlleuses et s’il passa au travers des mailles du filet que tendait la Gestapo et ses complices de la milice collaboratrice, il n’en fût pas de même pour quelques-uns de ses compagnons qui jouaient le même rôle que lui et qui ne sont jamais revenus des camps de déportation nazis.
Au cours de cette période, il fit preuve de la même vaillance qu’au cours de la guerre de 1914-1918 où il fut cité. Son livret militaire porte la mention : « Mitrailleur d’élite, très brave. S’est particulièrement distingué le en servant sa pièce sur une position très dangereuse contribuant à arrêter la progression ennemie. Croix de guerre étoile de bronze. Médaille militaire. » À ces décorations à titre militaire s’ajoute plus tard, et en raison de son activité dans le domaine social, la croix de la Légion d’honneur.
À la Libération, son activité est intense. Nommé directeur du service social du personnel., il organise pour le personnel de la Préfecture de la Seine () les services de l'action sociale : gestion des « Assurances sociales », des centres de vacances, des cantines du personnel, mise en place d'une mutuelle, création de la caisse des prestations « maladies ». , écrit-il dans son autobiographie.. Ses affirmations sont en partie fausses.
La commission d'épuration syndicale, dite « Commission Jayat » Après les accords du PerreuxSelon , il reprend contact avec les militants ex-unitaires de la fédération CGT des services publics pour reconstituer celle-ci. Il en est l'un des secrétaires (non permanent), et à ce titre siège à la Commission administrative de la CGT. Avec d'autres syndicalistes socialistes, il participe à l'organe qui regroupe les anciens , fidèle à Léon Jouhaux. Il est à noter que les mémoires de Lucien Jayat ne font pas mention de cette activité. Il fait partie du comité de rédaction de ce journal, qui en prend le nom de « Force ouvrière ».Enfin, il participe à la Commission nationale d'épurationCf. ; en particulier .. Nommé membre de cette instance, par Alexandre Parodi, le ministre du Travail dans le gouvernement de Gaulle, alors que le gouvernement provisoire est encore à Alger (ordonnance du ), il en devient président peu après la Libération, à la suite de la démission d'Oreste Capocci le président nommé à l'origineAucune source ne mentionne exactement la date où Lucien Jayat devient président de cette commission. Lui-même, dans ses mémoires écrit, à tort semble-til qu'il fut nommé président par l'ordonnance d'Alger, cf .. Cette commission avait pour champ de travail l'ensemble du mouvement syndical ouvrier français (CGT, CFTC, syndicats autonomes) et son nom exact est Commission nationale de reconstitution des organisations syndicales de travailleurs. Elle est chargée d’examiner le comportement de certains responsables syndicaux nationaux sous l’occupation, notamment ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi, et d’en tirer les conséquences. Lors de la scission syndicale de 1947-1948, plusieurs responsables de Force ouvrière mettent en cause l'impartialité de cette commission, qui eut à prononcer pour certains syndicalistes engagés dans la Collaboration des exclusions temporaires ou à vie du mouvement syndical. Pourtant, Lucien Jayat était alors l'un de leurs camarades de tendance, c'est sans doute la raison pour laquelle il en fut le président. De plus forte de huit membres, deux ex-unitaires seulement y siégèrent, présumés enclins à la sévéritéCe qui ne semble pas avéré, selon . à égalité de nombre avec les syndicalistes CFTC. Ayant à connaître et à statuer que sur les cas nationaux, il semble toutefois que peu d'excès dans les condamnations soit reprochable ni à la commission, ni à son président, Lucien Jayat. Les archives (celles de Lucien Jayat, qui apparaît rigoureux quant à leur tenue et leur conservation) sur lesquelles ont travaillé les historiens Cf . donnent à voir un travail consciencieux, dans un cadre juridique dont le flou n'échappait pas à ses membres, loin des « oukases » dénoncées plus tard.
Au Bureau confédéral de la CGT