La reproduction sociale est le phénomène sociologique dans lequel les individus ou les structures sociales tendent à ne pas changer et à se renforcer, réifier, reproduire.
Les comportements, croyances, habitudes, ou encore les positions sociales, mais aussi les structures sociales, telles les institutions, tendent à se transmettre socialement, et à se maintenir, se reproduire, dans le temps.
Elle est l'opposée du changement social et implique la mobilité sociale.
Définition
La reproduction sociale est un processus social ayant tendance à renforcer et reproduire des phénomènes sociaux, qu'il s'agisse d'une institution sociale, telle la famille, ou d'une position sociale, comme dans l'aristocratie.
La pratique sociale relative à la famille, tend à maintenir une position sociale d'une génération à l'autre par la transmission d'un patrimoine, qu'il soit matériel ou immatériel.
Ce phénomène connu se traduit, par exemple, par le fait qu'un enfant d'ouvrier a statistiquement plus de chance de devenir à son tour ouvrier que de quitter sa classe sociale, de même qu'un enfant de cadre a tendance à devenir également cadre. Dans une étude du Céreq publiée en , il apparaît que les enfants diplômés de bac + 5 dont les deux parents sont cadres sont 78 % à être devenus cadre eux-mêmes, contre seulement 60 % de ceux issus des familles à dominante ouvrière. En affinant avec le domaine de formation et la nature précise du diplôme, une personne issue d’une famille de cadre a encore deux fois plus de chance d’être cadre elle-même que celle issue d’une famille ouvrière.
Principales études Karl Marx La reproduction sociale a en partie été étudiée par Karl Marx, qui s’intéressait principalement à l'accumulation et à la reproduction du capital. Il a également abordé la question de la reproduction des habitudes conceptuelles et de vie via l'imposition de la culture dominante dite bourgeoise :
Bourdieu et Passeron Le phénomène de reproduction sociale est étudié et décrit notamment par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans Les Héritiers, paru en 1964. Ils montrent par l'exemple des étudiants et comment la position sociale des parents constitue un héritage pour les enfants, certains héritant de bonnes positions sociales ; d'où Les Héritiers (tandis que d'autres au contraire sont les déshérités).
Dans La Reproduction Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction, Minuit, 1970., ces mêmes auteurs s'efforcent de montrer que le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique », qui contribue à donner une légitimité au rapport de force à l’origine des hiérarchies sociales.
Raymond Boudon Dans L'Inégalité des chances, paru en 1973, Raymond Boudon étudie la mobilité sociale d'étudiants et montre que le facteur le plus important de l'inégalité scolaire est la demande d'éducation, autrement dit l'ambition scolaire des étudiants et de leurs parents, l'origine sociale apparaissant comme un facteur de second rang uniquement.
Boudon met en avant le poids du choix individuel dans la mobilité sociale par rapport au déterminisme social.
Il souligne aussi l'importance première de la structure de la société : c'est le nombre de postes de cadres à pourvoir qui détermine la mobilité sociale davantage que le nombre de personnes formées à le devenir. Autrement dit, la baisse des inégalités scolaires n'entraîne pas nécessairement de baisse des inégalités sociales.
Vecteurs de reproduction sociale en France Les tropismes sociaux et paradigmes sociologiques permettant et favorisant le phénomène de reproduction sociale en France sont nombreux.
Un accès à la culture une instruction légitime inégale Selon les sociologues et chercheurs au CNRS Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, les enfants de familles aisées ont accès à une vaste culture générale valorisée et légitime et surtout artistique, dans laquelle ont baigné leurs parents. Ces futurs héritiers sont inscrits dans des grandes écoles et universités prestigieuses (6 étudiants sur 10 viennent de classes supérieures et dominantes). Certaines grandes écoles privées sont très chères et confèrent des avantages par rapport aux universités publiques. Le capital économique s'allie par conséquent au capital culturel.
Un système éducatif discriminant
Les établissements les plus « prestigieux » publics comme privés ne jouissent d'un bon niveau scolaire moyen que grâce à la capacité de ces établissement de choisir directement ou indirectement leurs élèves : les écoles publiques les plus prestigieuses de la capitales sont celles qui reçoivent des élèves issus des CSP les plus favorisées (suffisamment pour disposer d'une adresse parisienne) et les établissements privés en discriminant les élèves aux moyennes les plus basses qui sont également souvent ceux issus des classes populaires.
Selon le sociologue et directeur de l'EHESS François Dubet :
Ce caractère discriminant de l'école française s'illustre notamment via ses résultats statistiques :
78% des étudiants dans les 10% des grandes écoles les plus prestigieuses en France sont issues des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) "très favorisées".
Des conditions de vies plus favorables vectrice de meilleures évolutions Les enfants des classes privilégiées peuvent bénéficier de nourrices ou de jeunes filles au pair pour apprendre des nouvelles langues dès leur plus jeune âge. On apprend aux enfants à se sentir supérieurs via la transmission du savoir légitime, ils héritent ainsi de reflexes de classe qui consistent à dévaloriser les savoirs moins conventionnels.
Les enfants des classes privilégiées ont plus souvent accès aux vacances, aux voyages à l'ouverture sur le monde, à l'apprentissage de nouvelles cultures leur accordant ainsi un capital culturel supérieur.
Les unions et le mariages comme mode d'exclusion et de reproduction Les classes aisées font très attention au mariage, ce qui est décrit dans l'ouvrage Les Ghettos du Ghota de Monique et Michel Pinçon-Charlot : se marier avec des familles riches pour garder leur fortune est une nécessité. Les mères de famille organisent donc des soirées mondaines et des rallyes pour deux raisons ; montrer leur richesse, leur culture mais également espérer trouver l'âme sœur de leurs enfants afin de transmettre leur capital économique, culturel, et de conserver un entre-soi (homogamie). Les mariages servent donc principalement à préserver la richesse des familles. Ainsi les futurs héritiers apprennent à gérer leur fortune, pour pouvoir la transmettre eux aussi à leurs propres enfants.
Mise en tension
À l'époque des trente glorieuses de manière majoritaire les enfants acquièrent une meilleure position sociale que leurs parents grâce au dynamisme économique en cours (et donc atténue les facteurs de reproduction sociale).
Selon le sociologue Camille Peugny, la progression de la mobilité sociale s’arrête dans les années 1970, la reproduction sociale n’a pas diminué en France entre le début des années 1980 et la fin des années 2000 : 70 % des enfants de cadres exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études tandis que 70 % des enfants d’ouvriers occupent un emploi d’exécution.
À contrario, 24 % des fils de cadre nés entre 1959 et 1963 sont employés ou ouvriers à l'âge de 40 ans, 23 % d'entre eux occupent une profession intermédiaire. La proportion de fils de cadre confrontés au déclassement est de ce fait supérieure à 45 %. Il n'y a pas de contrepartie par une promotion sociale accrue pour les enfants d'ouvriers et d'employés qui accederai à une profession intermédiaire ou un emploi de cadre à 40 ans.
La mobilité sociale ascendante ou descendante observée s'oppose à la reproduction sociale. Le débat sur la "panne" de l'ascenseur social apparaît dans les années 1990
Notes et références
Voir aussi Bibliographie Les Héritiers, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, 1964. La Reproduction : éléments d'une théorie du système d'enseignement, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, 1970. L'héritage refusé. La crise de la reproduction sociale de la paysannerie française 1950-2000, Patrick Champagne, Paris, Seuil, 2002. Morgane Merteuil, « Féminisme et théorie de la reproduction sociale », Période, , consulté le .
Articles connexes Capital social (sociologie) Stratification sociale Oligarchie Égalité des chances Habitus culturel voir : Capital culturel Héritage (droit) Inégalité Fracture sociale Mobilité sociale Pierre Bourdieu Socialisation Violence structurelle Les Bonnes Conditions Déclassement
Liens externes
mobilité sociale (www.ac-bordeaux.fr)
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