Bruno Latour, né le à Beaune et mort le . à Paris., est un sociologue, anthropologue, théologien et philosophe des sciences français.

Après avoir été assistant de Jean-Jacques Salomon au CNAM, puis avoir enseigné à l'École des mines de Paris, de 1982 à 2006, il devient en professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. En , il devient directeur scientifique et directeur adjoint de Sciences-Po. En 2009, il participe à la création du laboratoire de recherche interdisciplinaire médialabVoir sur medialab.sciences-po.fr. Le médialab Sciences-Po est un laboratoire de moyens numériques centré sur des données engendrées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication ; d’où son nom. Son objectif est d’inscrire les sciences sociales dans les nouvelles pratiques numériques.. En 2010, il lance, au sein de Sciences-Po, le programme d'expérimentation en arts et politique (SPEAP).

Connu pour ses travaux en sociologie des sciences, il a mené des enquêtes de terrain où il observe des scientifiques au travail et décrit le processus de recherche scientifique d'abord comme une construction socialeNotamment dans .. Il a également mis en cause l'exclusivité des matériaux « sociaux » dans la « construction » des faits scientifiques, abandonnant le constructivisme social pour une théorie plus large de l'acteur-réseauVoir à ce propos son ouvrage intitulé Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006 ( en anglais, 2005).. En 2007, Bruno Latour est classé parmi les dix chercheurs les plus cités en sciences humaines.. Il jouit d'une certaine notoriété dans le monde académique anglophone, où une journaliste l'a une fois décrit comme .

Ses ouvrages les plus connus sont La Vie de laboratoire (1979), La Science en action (1987), Nous n'avons jamais été modernes (1991) et Politiques de la nature (1999). Parmi ses principales influences, on peut mentionner Michel Serres. Bruno Latour fut membre du comité d'orientation de la revue Cosmopolitiques.

Biographie

Jeunesse et études Bruno Latour se présente dans son livre Où atterrir comme issu d'une famille bourgeoise et provinciale de négociants en vins de Bourgogne.. Il s'agit de la Maison Louis Latour, propriétaire de nombreux domaines en Bourgogne, en Ardèche (depuis 1979) et dans le Var (depuis 1989). Il découvre la philosophie en classe de terminale, et le coup de foudre est immédiat. Jeune étudiant catholique, il milite au sein de la Jeunesse étudiante chrétienne, et se dit très influencé par Charles Péguy. C'est d'ailleurs en théologie qu'il soutient sa thèse à l'université de Tours en 1975, intitulée ., sous la direction de Claude Bruaire. Il est agrégé de philosophiePascal Ragouet, « Bruno Latour », dans , en ligne..

Parcours professionnel À la fin des années 1970, il est assistant de Jean-Jacques Salomon au Conservatoire national des arts et métiers, avant d'être nommé à l'École des mines de Paris, où il restera en poste de 1982 à 2006. En , alors en pleine gloire, il est nommé professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, dont il devient directeur scientifique en .

Marié à la musicienne Chantal Latour (avec laquelle il a parfois travaillé), il est le père de Chloé et Robinson, tous deux artistes. .

Apports

Premières recherches

Bruno Latour a été profondément influencé par la pensée de Michel Serres. Il s'intéresse à l'anthropologie et entreprend en guise de service militaire une enquête de terrain dans un laboratoire de l'ORSTOM en Côte d'Ivoire à Abidjan dont le résultat est une brève monographie sur la décolonisation, la notion de race et les relations industrielles, co-écrite avec Amina Shabou. Il en revient s'interrogeant sur la modernité. Parallèlement, il mène une recherche sur l'exégèse biblique des textes portant sur la résurrection pour une thèse de troisième cycle.

Ses travaux se concentrent ensuite sur le travail des scientifiques dans leur laboratoire. À l'été 1976, lors d'une conférence à Berkeley, il rencontre par hasard Steve Woolgar avec qui il publie en 1979 : (traduit en français en 1988 sous le titre La Vie de laboratoire). Dans cet ouvrage, les deux auteurs entreprennent une étude ethnologique d'un laboratoire de recherche spécialisé en neuroendocrinologie au de San Diego. Ils montrent que la description naïve de la méthode scientifique selon laquelle la réussite ou l'échec d'une théorie dépendent du résultat d'une seule expérience ne correspond pas à la pratique réelle des laboratoires. Généralement, une expérience produit seulement des données peu concluantes, attribuées à un défaut du dispositif expérimental ou de la procédure. Ainsi, une grande partie de l'éducation scientifique consiste à apprendre comment trier les données qui doivent être gardées et celles qui doivent être rejetées, un processus qui, pour un regard extérieur « non éduqué », peut être perçu comme une manière d'ignorer les données qui contredisent l'orthodoxie scientifique.

Latour et Woolgar proposent une vision hétérodoxe et controversée des sciences. Ils défendent l'idée que les objets d'étude scientifiques sont « socialement construits » dans les laboratoires, qu'ils n'ont pas d'existence en dehors des instruments de mesure et des spécialistes qui les interprètent. Plus largement, ils considèrent l'activité scientifique comme un système de croyances, de traditions orales et de pratiques culturelles spécifiques.

Autres études de cas

Après un projet de recherche sur la sociologie des primatologues, Bruno Latour poursuit ses recherches entreprises dans La Vie de laboratoire avec Les Microbes : Guerre et paix (1984). Il y raconte la vie et la carrière de Louis Pasteur et sa découverte des micro-organismes à la manière d'une biographie politique. Il met en lumière les forces sociales qui interviennent dans la carrière de Pasteur et la façon dont ses théories sont finalement acceptées par la société. En donnant des raisons d'ordre idéologique pour expliquer l'accueil plus ou moins favorable du travail de Pasteur selon les milieux, Latour cherche à saper l'idée selon laquelle l'acceptation ou le rejet des théories scientifiques est essentiellement, ou même habituellement, de l'ordre de l'expérience, de la preuve ou de la raison, ce qui lui vaut régulièrement des accusations de « relativisme »Il existe des références critiques plus anciennes sur Latour - antérieures à l'affaire Sokal, chercher article de F-A. Isambert sur le programme fort en sociologie des sciences, 1985..

Un autre ouvrage, Aramis ou l'Amour des techniques (1992) se concentre sur l'histoire du projet raté de métro Aramis.

Latour applique également sa méthode au monde du droit en rendant compte des travaux du Conseil d'État dans La Fabrique du droit (2002), qu'il met en perspective avec ses précédentes études sur les modes concrets de production des théories scientifiques.

En 2010, il participe à la fondation du projet théâtral Gaia Global Circus. Dans ce cadre, il crée la pièce Cosmocolosse en collaboration avec Frédérique Aït-Touati et Chloé Latour. Elles mettent en scène en 2013 la pièce Gaia Global Circus écrite par Pierre Daubigny et basée sur les travaux du projet du même nom.. Bruno Latour a relancé l'hypothèse Gaïa, disant que la Terre n'a pas seulement un mouvement, mais aussi un comportement propre, susceptible de réagir au comportement des humains. Des idées de ce type sont également développées par Philippe Descola. Sur ce thème, et plus généralement sur l'écosophie, Bruno Latour travaille également avec Emanuele Coccia et ses recherches philosophiques sur la nature du vivant, Vinciane Despret pour la pratique d'une philosophie de terrain, ou Émilie Hache et l'écoféminisme, facilitant les travaux en commun de ces personnes..

Travaux théoriques

Bruno Latour se tourne ensuite vers des travaux plus théoriques et programmatiques. À la fin des , il devient un des principaux défenseurs de la théorie de l'acteur-réseau aux côtés notamment de Michel Callon et de John Law. Ses ouvrages plus théoriques comprennent La Science en action, L'Espoir de Pandore, et Nous n'avons jamais été modernes.

Latour s'inscrit dans une tradition philosophique qu'il qualifie de « non-moderne », par opposition aux modernes et aux postmodernes. Il s'intéresse à l'opposition entre les « objets » (ultimes, qu'on peut lancer à la tête du conférencier) et les « choses » (qui s'imposent à nous ).

Bruno Latour se situe dans une opposition frontale (et à l'occasion violente) à la tradition critique et marxiste qui alors régnait sur les sciences sociales, incarnée par Pierre Bourdieu. Tous deux se sont régulièrement affrontés par articles interposés, et leurs disciples respectifs nourrissent une animosité manifeste.

Ses conceptions sur les « non-humains » l'amènent à élaborer un véritable programme d'écologie politique. Notant les conséquences des découvertes scientifiques sur l'organisation de la société, il souhaite que la Constitution du pays prenne en compte non seulement les humains mais aussi les « non-humains ». À cette fin, il propose la création d'un « parlement des choses », dans lequel les choses seraient représentées par des scientifiques ou des personnes reconnues pour leur compétence dans un champ particulier, au même titre que les députés traditionnels représentent aujourd'hui les citoyensVoir une présentation concrète de ce « Parlement des choses » dans un article de Bruno Latour, publié dans Le Monde en 2003..

En 1990, la version anglaise de La Science en action fait l'objet d'une critique acerbe de la sociologue des sciences américaine Olga Amsterdamska, dans un texte intitulé ., et qui fit date.

En 1997, Latour a fait partie des intellectuels mis en cause dans le livre d'Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles aux côtés de Jacques Lacan, Julia Kristeva, Luce Irigaray, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Félix Guattari et Paul Virilio. Les deux auteurs critiquent en particulier son utilisation de la théorie de la relativitéVoir par exemple la référence d'Alan Sokal à l'interprétation de Bruno Latour dans l'article parodique qui est à l'origine de cette affaire : « », . Voir aussi Jean Bricmont, « La vraie signification de l'affaire Sokal », dans Le Monde. Réponse de Bruno Latour à Bricmont, « Y a-t-il une science après la Guerre Froide ? », qui comprend également une analyse de l'« affaire Sokal », dans Le Monde, ..

En 2001, dans son tout dernier cours au Collège de France, le sociologue Pierre Bourdieu s'associait à son collègue Yves Gingras pour dénoncer la fausse radicalité de la tendance de sociologie des sciences illustrée par Bruno Latour et ses collègues, qui selon lui soulèvent avec fracas de faux problèmes et avancent par « une série de ruptures ostentatoires » surtout destinées à promouvoir leurs carrières. .

Un tournant écologiste ? vignette|En 2013 (à gauche), lors du Festival Reims Scènes d'Europe sur le thème Gaïa, débat « Agent de la géohistoire ». Alors que le travail de Bruno Latour avait consisté, depuis 1979, en une attaque en règle de l'idée de validité scientifique, l'émergence de la crise écologique globale et la récupération de ses postures relativistes et constructivistes par les discours climatosceptiques lui font traverser une crise profonde. Dans un article de 2004 (l'un de ses plus cités), il s'interroge :

Le premier grand essai de Latour à s'intéresser à la question écologique est Politiques de la nature, paru en 1999, mais qui se préoccupe davantage d'épistémologie politique (brocardant le concept de nature) que d'écologie, essayant d'intégrer l'écologie politique à sa théorie de l'acteur-réseau malgré une incompatibilité flagrante. Pour l'historien Jean-Baptiste Fressoz, , mais ce faisant il se détourne de sa méthode empirique initiale pour adopter une posture prophétique qui n'a plus grand-chose d'universitaire. . Le philosophe de l'écologie Dominique Bourg, analysant ce premier tournant, diagnostique ainsi ..