Al-Mâwardî, ou Abu al-Hasan Ali Ibn Muhammad Ibn Habib al-Mawardi, en latin Alboacen (974-1058), est un juriste musulman arabe. de l’école shāfi'īte. Son travail est centré sur la religion, le gouvernement, le califat, le droit. La pensée d’al-Mâwardî apporte aussi à la philologie, l’interprétation, l’éthique et la littérature coranique

Il est diplomate pour les califes abbassides al-Qa’im et al-Qadir dans les négociations avec de nombreux hommes politiques importants, notamment les émirs bouyides. Il est surtout connu pour son traité « Les statuts gouvernementaux » ou « Les ordonnances du pouvoir politique », en arabe « al-Ahkam al-Sultaniyya w’al-Wilayat al-Diniyya ». Il détaille et définit les fonctions du califat, devenues ambiguës car contrées par l’influence des émirs bouyides à partir de 945wiki en. .

Biographie Jeunesse et formation Al-Mâwardî est né à Bassora en 974. L’historien shāfi'īte al-Khatib al-Baghdadi dit que son père était un marchand d’eau de rose. Jeune, al-Mâwardî étudie la théologie de manière très approfondie. Il poursuit ses études à Bagdad sous les enseignements de Abd al-Hamid et de Abdallah al-BaqiThorval. Il apprend le fiqh (jurisprudence musulmane) d’Abu al-Wahid al-Simari et d'Abū Hamid al-Isfara'inī, et prend alors résidence à Bagdad. Bassora et Bagdad étaient les centres de l’école mu‘tazilite (on parle de mouvement mu‘tazilite comme de la première école théologique sunnite depuis le , inspirée de la philosophie grecque et soucieuse de logique et de rationalisme). Le juriste orthodoxe al-Subki a condamné al-Mâwardî pour sa sympathie avec cette école.

Un réformateur du califat et du sunnisme Al-Mâwardî mène une carrière brillante principalement à Bagdad. Il est d’abord professeur puis exerça la fonction de cadi (c’est-à-dire de juge, traditionnellement désigné sous l’empire abbasside par le calife ou par ses délégués, sultans ou émirs) dans plusieurs villes. Il devient ensuite le « juge des juges » (qâdî al-qudât) de Bagdad. Contrairement à nombre de ses collègues, comme le juriste hanbalite Abû Ya’lâ qui n’accepta ses fonctions politiques qu’avec beaucoup de méfiance, al-Mâwardi n’était manifestement pas sensible aux traditionnelles mises en garde des oulémas, les théoriciens du dogme religieux, à l’égard de la fréquentation des princesSourdel 2004. En effet, al-Mâwardî est proche des élites politiques et sociales et est alors un personnage connu de la cour abbasside à Bagdad. Il exerce ces fonctions à une époque où les califes ont du mal à asseoir leur pouvoir, car les émirs bouyides les ont assujettis à leur autorité temporelle et les fatimides menacent leurs frontières. La politique des califes al-Qadir et al-Qa’im a eu comme principale préoccupation de faire reconnaître la souveraineté califienneLaoust 1968 .

Al-Mâwardî fut directement au service du calife al-Qadir (991-1031). Il l’aida dans sa politique face aux Bouyides chiites duodécimains qui fut facilitée par les divisions internes qu’ils connaissaient. Il appartenait également à un groupe de jurisconsultes et théologiens au service du calife. Al-Qadir lui commanda un manuel résumant la doctrine shāfi'īte. Les émirs devant souvent quitter  Bagdad pour défendre leurs frontières, la capitale fut plusieurs fois sujette à un vide de pouvoir, ce qui valut à l’émir al-Malik al-Rahîm Khusraw Fîrûz d’être accusé de faire des propositions d’ouverture aux Seldjoukides, et de voir le peuple se retourner contre luiLaoust 1968, .

Sous le califat d’Al-Qa’im (1031-1075), Al-Mâwardi passa encore plus directement au service du calife. Il fut chargé de plusieurs missions d’ordre diplomatique ou juridique principalement auprès des bouyides, mais également auprès de Tugril-Beg en 435, un  sultan seldjoukide qui venait de prendre la ville de Rayy. En 1032, Al-Mâwardî eut pour mission  de discuter de la titulature que le calife allait décerner à l’émir bouyide Abû Kâlîgâr et du montant des donations que ce dernier lui devaitLaoust 1968, . Il eut une autre mission la même année, auprès de Galâl al-Dawla, dont on ne connaît pas les raisons. Il fut aussi ambassadeur dans diverses régions musulmanes pour le calife en 1031, 1037, 1042 et 1043, et réussit avec lui à redorer l’image et le pouvoir du calife en s’appuyant sur un sunnisme rigoureux avec l’aide des Turcs ghaznévides. En 1045, arrive le vizir Ibn al-Muslima qui donne un nouvel élan à la politique du califat. Al-Mâwardi fait partie de son entourage, et lui dédie un ouvrage sur le viziratLaoust 1968, .

Le est donc pour l’empire abbasside une période mouvementée animée par des violences internes et externes et des oppositions politiques et religieuses. De plus, les califes abbassides doivent faire face à d’importantes révoltes militaires. Le moment semble donc propice pour tenter de réaffirmer l'autorité califale, al-Māwardī reçoit alors la mission de rédiger un état précis des prérogatives du calife, sanctionnées par la loi religieuse .  On considère donc que c’est à la demande du calife qu’il compose Les statuts gouvernementaux, œuvre achevée entre 1045 et 1058.

Pour ce qui est de son caractère, al-Mâwardî est connu comme un homme humble, éloquent et enthousiaste dans ses prises de paroles. Au regard des polémiques théologiques de son temps, il s’impose comme une figure emblématique et la pensée qu’il développe dans ses nombreux ouvrages influence le monde islamique jusqu’à notre époque contemporaine. Il mourut âgé de 84 ans à Bagdad le (30 rabi‘ I  450).

Ouvrages La période du est baptisée par de nombreux penseurs « le siècle de l’humanisme arabo-islamique », car elle est des plus riches dans l’histoire du l’islam, aussi bien sur le plan littéraire ou philosophique que du point de vue juridique et théologiqueAbbes 2015, .Al-Mâwardî est considéré, à juste titre, comme l'un des meilleurs auteurs politiques de l'âge classique de l'Islam. S'il est bien connu dans la tradition orientaliste grâce à son célèbre traité intitulé les Statuts gouvernementaux, ouvrage de droit public et administratif qui fut traduit dès la fin du en plusieurs langues européennes, son texte De l’éthique du Prince et du gouvernement de l’État, ouvrage inscrit dans la tradition des Miroirs des princes (adab sultaniyya), nous fait découvrir les facettes littéraires et philosophiques de sa pensée. Il laisse aussi divers ouvrages d’exégèse coranique, de langue et de grammaire.

Œuvre complète Bibliographie Adab al-dunyâ wa I-dîn (Les Règles de conduite pour l’ici-bas et l’au-delà) Adab al-qâdî (Les Règles à l’intention du juge) Al-Ahkâm al-sultâniyya (Les statuts gouvernementaux) Al-Amthâl wa l-hikam (Proverbes et Maximes) Durar al-sulûk fi siyâsat al-mulûk (Les perles enfilées sur le gouvernement des rois) Qawânîn al-wizâra wa siyâsat al-mulk (Les lois du ministère et la direction de l’État) Tashî al-nazar wa ta’gîl al-zafar fi akhlaq al malik wa siyasat al-mulk (De l’éthique du Prince et de gouvernement de l’État)

Thèse principale : sur le pouvoir et le comportement du calife Al-Mâwardî restitue et théorise la mission complexe du calife. Selon lui, cette figure serait l’institution nécessaire à la vie religieuse et à la communauté. « Pour lui le califat symbolisait un système (…) politico-religieux qui régule la vie des hommes de la communauté musulmane jusqu’au moindre détail. »Wahba 1996, introduction Pour Al-Mâwardî, la religion est un facteur de sauvegarde du lien social. Dans Les statuts gouvernementaux, il dit qu’elle « favorise la convivialité et la clémence, fondements nécessaires au bon fonctionnement de la vie »Abbes 2009, . Mais elle ne doit pas dicter seule la loi, c’est pourquoi al-Mâwardî insiste sur la nécessité de la sécularité du politique. Le calife est donc un homme qui ne doit pas être divinisé pour éviter des confusionsAbbes 2009, . Al-Mâwardî appelle la « justice cachée » le fait, pour le calife, de consulter ses conseillers. Ne pas faire appel à ses conseillers et donc de prendre une décision unilatérale est traduit par  « al-istibdâd » qui signifie aujourd’hui tyrannieAbbes 2009, .

Les statuts gouvernementaux Les Statuts gouvernementaux sont un traité aussi connu sous le nom d’Ordonnance du gouvernement. Profitant du bref regain de la puissance du calife pour les rédiger, al-Mâwardî produit à travers cet écrit le premier ouvrage de droit visant à résoudre les tensions entre les anciennes fonctions du calife et le pouvoir des princes nouveaux détenu par les Bouyides.

Présentation et structure Les statuts gouvernementaux rassemblent diverses questions politiques tout en formant un ensemble homogène et puissant d’un point de vue théoriquerives 2008. C’était la première fois qu’un auteur prenait soin de rassembler en une seule problématique cohérente un objet jusqu’alors éclaté, dispersé en différentes disciplines ou, comme l’écrit Abû Ya‘lâ après avoir évoqué le chapitre qu’il avait consacré à l’imamat dans son traité de théologie (Al-mu‘tamad fî usûl al-fiqh), de rendre cet objet autonome en lui consacrant un livre spécifique. Cette intention est purement pragmatique selon al-Mâwardî : un tel rassemblement de la problématique facilitera l’accès aux connaissances nécessaires aux administrateurs de l’État à qui l’ouvrage est naturellement destiné. Il n’en reste pas moins que ce projet utilitaire a aussi donné naissance à une nouvelle discipline autonome relevant de l’ensemble des sciences légales dont l’objet est l’imamat. Les chercheurs considèrent avec les traducteurs de ce texte qu’il ne s’agit ni de philosophie, ni de théologie politique, mais bien d’un texte de droit public, constitutionnel et administratif, comblant alors avec succès les lacunes institutionnelles présentes au sein de l’empire abbassideEdde 2015, .

Le propos des Statuts gouvernementaux peut être résumé ainsi:

« L’ouvrage a clairement pour objet principal la description des « rouages de l’État » : son organisation, ses institutions politiques et administratives, les fonctions au sein de celles-ci et les conditions pour y accéder, etc. La réflexion proprement politique y est chose très rare – plus rare que dans le traitement de la question de l’imamat telle qu’abordée dans les traités de théologie qui sont plus « engagés » –, mais en réalité, on y trouve bien une doctrine politique élémentaire présentée comme une « doctrine commune » – celle des Sunnites (ahl al-sunna wa l-jamâ‘a) – dans le premier chapitre. »rives 2008, §23

Les statuts gouvernementaux sont divisés en vingt chapitres que voici, selon les traductions de L. Ostrorog et d’E. Fagnan : De la conclusion du contrat d’imamat (fî ‘aqd al-imâma), De la collation du vizirat (fî taqlîd al-wizâra), De la collation du gouvernement des provinces (fî taqlîd al-imâra ‘alâ al-bilâd), De la collation de la commanderie  dans la guerre religieuse (fî taqlîd al-imâra ‘alâ al-jihâd), De la commanderie des guerres communes (fî l-wilâya ‘alâ al-masâlîh), De la judicature (fî wilâyat al-qadâ’), Du redressement des torts (fî wilâyat al-mazâlîm), Du syndicat des gens nobles (fî wilâyat al-niqâba ‘alâ dhawî al-ansâb), De la direction de la prière (fî l-wilâya ‘alâ imâmat al-salawât), De la direction du pèlerinage (fî l-wilâya ‘alâ l-hajj), De l’administration des aumônes légales (fî wilâyat al-sadaqât) De la répartition de l’aubaine et du butin (fî qism al-fay’ wa l-ghanîma), De l’imposition de la capitation et de l’impôt foncier (fî wad‘ al-jizya wa l-kharâj), De la distinction des provinces et de leurs statuts (fîmâ takhtalifu ahkâmuhu min al-bilâd), De la vivification des terres mortes et de l’irrigation (fî ihyâ’ al-mawât wa istikhrâj al-miyâh), De la mise en réserve et de la mise en usage (fî l-himâ wa l-arfâq), Des statuts des fiefs (fî ahkâm al-iqtâ‘), De l’institution du divan et de ses statuts (fî wad‘ al-dîwân wa dhikr ahkâmihi), Des statuts des crimes et des délits (fî ahkâm al-jarâ’im), Des statuts du maintien de l’ordre public (fî ahkâm al-hisba).