vignette|Première page du livre intitulé Æsthetica de Baumgarten, 1750. On lui doit ce néologisme.

L'esthétique (ou philosophie de l'art) est une discipline de la philosophie ayant pour objet les perceptions, les sens, le beau (dans la nature ou l'art), ou exclusivement ce qui se rapporte au concept de l'art. L'esthétique correspond ainsi au domaine désigné jusqu'au par « science du beau » ou « critique du goût », et devient depuis le la philosophie de l'art. Elle se rapporte, par exemple, aux émotions provoquées par une œuvre d'art (ou certains gestes, attitudes, choses), aux jugements de l'œuvre, à ce qui est spécifique ou singulier à une expression (artistique, littéraire, poétique, etc.), à ce qui pourrait se définir comme beau par opposition à l'utile et au fonctionnel.

Dans le langage courant, l'adjectif « esthétique » se rapproche de « beau ». Comme nom, « esthétique » est une notion désignant l'ensemble des caractéristiques qui déterminent l'apparence d'une chose, souvent synonyme de cosmétique, d'aspect physique et paradoxalement de design.

Définition Étymologie et sémantique Le mot esthétique est dérivé du grec signifiant beauté/sensation. L'esthétique définit étymologiquement la science du sensible. Ce sens est présent, par exemple, dans la Critique de la Raison pure de Kant, où l'esthétique est l'étude de la sensibilité ou des sens. Mais l'usage a donné au mot une autre signification, sans rapport avec l'étymologie, lorsque le terme d'esthétique désigne la science du beau ou la philosophie de l'artBénard, article "Esthétique", 1875, . Bien que le mot esthétique soit d'étymologie grecque, il était inconnu dans l'Antiquité, car la science de l'esthétique n'est apparue qu'à l'époque moderne et dans un contexte allemand. C'est le philosophe allemand Alexander Gottlieb Baumgarten, disciple de Christian Wolff, qui, au , introduit le néologisme « esthétique » (en latin : aesthetica), lui donnant son acception moderne par la publication du premier volume de son Aesthetica, en 1750. Il délimite une discipline philosophique nouvelle et indépendante, en se fondant initialement sur la distinction platonicienne entre les choses sensibles (aisthêta) et intelligibles (noêta)Sur l'étymologie et la portée sémantique de esthétique voir notamment : Marc Jimenez, « esthétique », dans Barbara Cassin, Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, Seuil, Dictionnaires le Robert, 2004 .. Dans l'ouvrage Méditations philosophiquesAlexander Gottlieb Baumgarten, Meditationes philosophicae de nonnullis ad poema pertinentibus (Méditations philosophiques sur quelques aspects de l'essence du poème), Halae Magdeburgicae, 1735. (1735), Baumgarten définit l'esthétique comme « la science du mode de connaissance et d'exposition sensible », puis dans Æsthetica (1750) : « L'esthétique (ou théorie des arts libéraux, gnoséologie inférieure, art de la beauté du penser, art de l'analogon de la raison) est la science de la connaissance sensible »Esthétique, vol. 1, trad. fr. J.-Y. Pranchère, .. En effet, Baumgarten considère l'idée du beau comme une perception confuse ou un sentiment, et,de ce fait, comme une forme inférieure de connaissance, d'où l'usage du terme esthétiqueBénard, art. "Esthétique", . L'esthétique s'oppose à la logique comme les idées confuses s'opposent, dans l'école de Wolff et de Leibniz, aux idées distinctes. Son esthétique est également une théorie des beaux-arts. Elle se substitue historiquement à la Poétique conçue par Aristote.

Le terme esthétique prend une signification différente selon les langues, n'ayant pas été adopté aux mêmes périodes, ni sous l'influence des mêmes œuvres philosophiques (celles de Kant et de Hegel notamment). En outre, ce domaine d'étude est également désigné par des termes synonymes ou prochesVers 1780, Kant signale ainsi que « les Allemands sont les seuls à se servir du mot « esthétique » pour désigner ce que d'autres appellent la critique du goût. » (Critique de la raison pure) et Hegel mentionne également : « À nous autres Allemands ce terme est familier; les autres peuples l'ignorent » (Esthétique). L'esthétique est Dans la langue anglaise, le champ de l'esthétique était traditionnellement classé dans la catégorie de la Critic, à la suite de (1762) du philosophe Henry Home, se définissant généralement comme « critique d'art » (critic of art). Depuis les années 1950, l'influence dominante de la philosophie analytique dans le monde anglo-saxon tend également à restreindre la portée de aesthetics à la seule philosophie de l'art (Voir esthétique analytique). Dans la langue française, ce champ d'étude était généralement défini, avant le , comme « théorie des arts » ou « critique du goût ». Dans ses commentaires sur les Salons de la seconde moitié du , Diderot utilise les termes de « manière » ou de « goût » dans sa critique d'art. Charles de Villers écrit en 1799 : Le mot esthétique entre dans la langue française à la fin du et dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1835 seulement. Sa première apparition dans un dictionnaire philosophique est due à Charles Magloire Bénard (le traducteur français de Hegel) en 1845Décultot, 2002, . Le nom désigne « la science du beau » et la « philosophie des beaux-arts ».

Le terme a aussi les dérivés suivants.

L'esthétisme qui caractérise l'évaluation superficielle des valeurs humaines du seul point de vue esthétique (selon le beau et l'agréable). L'emploi de ce terme comme synonyme de beauté ou d'esthétique est une extension de sens abusive, un faux-sens ; il en va de même de l'emploi d'esthétique comme adjectif synonyme de beau.

L'esthétisme est un mouvement artistique et littéraire anglais du .

L'esthétisation (allemand : Ästhetisierung) est un processus de transformation en réalité esthétique d'un phénomène initialement non esthétique.

L'esthète est une personne sensible au beau, et l'esthéticien, un philosophe spécialisé dans le domaine de l'esthétique.

Objet

Dans sa définition la plus large, l'esthétique a pour objet les perceptions sensorielles, l'essence et la perception du beau, les émotions et jugements liés aux perceptions, ainsi que l'art sous toutes ses formes (musique, peinture, gastronomie, etc.) et tous ses aspects (œuvre, créativité, etc.). Des aspects fondamentaux et parfois opposés peuvent être particulièrement remarqués. L'esthétique peut être une théorie du beau, qui se veut science normative, aux côtés de la logique (concept du vrai) et de la morale (concept du bien). Elle est donc une théorie d'un certain type de jugements de valeur qui énonce les normes générales du beau. L'esthétique peut être également une métaphysique de la vérité, qui s'efforce de dévoiler la source originelle de toute beauté sensible : par exemple, le reflet de l'intelligible dans la matière (Platon), la manifestation de l'idée (Hegel), de la volonté (Schopenhauer), de l'être (Heidegger).

Le caractère de métaphysique du beau est progressivement remplacé par une philosophie de l'art (Hegel), qui prend pour objet les œuvres faites par les hommes au lieu des constructions a priori de ce qu'est le beau. Par suite, l'esthétique apparaît comme une réflexion sur les techniques ou sur les conditions sociales qui font tenir pour « artistique » un certain type d'action, qui réfléchit également sur la légitimité du concept de l'art.

Histoire en Occident Comprise dans son sens traditionnel (kantien) comme l'étude philosophique des perceptions, émotions, du beau et de l'art, l'esthétique recouvre un domaine de recherche aussi ancien que la philosophie elle-même, mais la discipline est moderne, car les Grecs ne distinguaient pas dans la philosophie quelque chose qui ressemblât à une esthétique . C'est donc de façon rétrospective que l'on peut parler d'une esthétique antique comme science du beau ou science du sensible. L'histoire de l'esthétique se développe parallèlement à l'histoire du rationalisme. Il faut dater « l'invention » de l'esthétique du milieu du ; si l'on considère la philosophie de l'art, il faut attendre le (Hegel)Marc Jimenez, Qu'est-ce que l'esthétique, Gallimard, 1997, , . Alain Patrick Olivier, Hegel, la genèse de l'esthétique, Presses universitaires de Rennes, 2008, .

Antiquité vignette|150px| Platon.

Dans la Grèce antique, la question du beau est une question centrale, mais elle n'est pas rapportée nécessairement à la question de l'art. C'est une question qui touche aussi bien à la morale qu'à la politique chez PlatonBénard, art. "Esthétique", . La période phare de l'esthétique s'étend principalement du au , à l'époque de la démocratie des cités grecques, bien que des notions et précisions esthétiques aient été énoncées dans des temps plus anciens :

Homère (vers la fin du ) parle notamment de beauté, dharmonie, etc., sans toutefois les préciser théoriquement. Par travail artistique, il comprenait la production d'un travail manuel, par laquelle agissait une divinité . Héraclite d'Éphèse explique le Beau comme qualité matérielle du vrai. L'art serait alors la manifestation d'un accord opposé par une imitation de la nature. Démocrite voit la nature du Beau dans l'ordre sensible de la symétrie et de l'harmonie des parties, envers un tout. Dans les représentations cosmologiques et esthétiques des pythagoriciens, les principes numériques et proportionnels jouent un grand rôle pour l'Harmonie et le Beau.

Platon La philosophie de l'art commence, chez Platon, par une condamnation des beaux-arts. L'art n'est jamais, dans le cadre de la théorie des Idées, qu'une copie du réel ; or, ce qui est perçu comme le réel par les sens n'est qu'une copie des Idées, c'est-à-dire des formes intelligibles uniquement accessibles à l'intellect . L'art est donc un La théorie des trois lits : L'idée du lit (monde intelligible), la copie du lit par le menuisier (réalité sensible), et la version dégradée du lit peint par l'artiste (copie de copie)..vignette|150px|Aristote.

Socrate, par le truchement de Platon, défend la thèse de l'équivalence du beau, du bon et du bien, tous trois mêlés. L'art représentatif consiste principalement à représenter une personne belle de corps et d'esprit. Platon ne conçoit pas le beau comme quelque chose d'uniquement sensible, mais comme une idée : la beauté a un caractère surnaturel, elle est quelque chose d'intelligible, qui s'adresse à la pensée. Elle appartient à une sphère qui est supérieure à celle des sens et de l'entendement.

Il différencie néanmoins deux techniques d'imitation : la « copie » (eikastikè) telle la peinture ou la poésie, et « l'illusion » (phantastikè) telles les œuvres architecturales monumentales. Si Platon est favorable au beau, il est réticent par rapport à l'art, en particulier à la poésie et à la peinture. Son œuvre passe néanmoins pour la première codification idéologique et politique de l'art.

Aristote