Les grèves générales de 1920 en France illustrent un moment critique de l'histoire sociale et politique du pays, soulignant les tensions croissantes entre la classe ouvrière et le patronat dans un contexte de redressement économique post-Première Guerre mondiale et d'influence grandissante des idéologies socialistes et communistes. Ces mouvements, principalement concentrés au cours de cette année, témoignent d'un désir profond de changement chez les travailleurs, stimulé par des conditions de travail difficiles et une inflation persistante.
Contexte historique
Le climat social À la suite de la Première Guerre mondiale, la France se trouve dans une période de turbulence significative, tant sur le plan social que politique. L'influence de la Révolution russe de 1917 résonne particulièrement auprès des travailleurs français, suscitant un désir profond de changements radicaux. Cette aspiration est d'autant plus renforcée par la détérioration des conditions de travail et une inflation croissante, conséquences directes des répercussions économiques du conflit.
La combinaison de ces facteurs crée un climat propice à l'agitation, poussant les ouvriers à se mobiliser massivement pour revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail, notamment à travers la campagne pour la journée de travail de huit heures. Cette période d'après-guerre marque ainsi un moment charnière, témoignant de la volonté des travailleurs de transformer en profondeur la société française en réponse aux séquelles du conflit mondial.
Certains courants de la Confédération générale du travail, particulièrement « maximalistes », encouragent des mouvements de revendications et de grèves massifs, notamment dans les compagnies de chemins de fer, les grands magasins parisiens, et certaines banques entre février et . Cette période voit également l'émergence de réformes telles que la journée de huit heures, bien que la mobilisation de salariés habitués à la discipline du travail demeure un défi.
Le paysage politique Les élections législatives de 1919 constituent un tournant politique, aboutissant à l'avènement du Bloc national, une coalition de droite qui succède à l'Union nationale dirigée par Clemenceau. Dans ce contexte de remaniement politique, Paul Jourdain, figure réformiste conservatrice, conserve son poste de ministre du Travail. Sa persistance à ce poste est significative d'une tentative de maintenir le cap sur la réforme sociale malgré une tendance conservatrice dominante au gouvernement.
Paul Jourdain, député du Haut-Rhin, est un exemple de la dynamique politique française après la Première Guerre mondiale. Avec une approche influencée par des modèles sociaux allemands, il promeut l'extension des droits syndicaux, l'établissement de caisses de retraites pour les mineurs, et la mise en place d'un système d'allocations pour les victimes d'accidents du travail.
Cette initiative de Jourdain met en lumière la dualité du paysage politique de l'époque : d'un côté, une volonté de réformes sociales pour répondre aux besoins des travailleurs et, de l'autre, une résistance au changement, soulignant ainsi les défis et les tensions entre réforme et tradition dans le contexte de reconstruction post-conflit en France.
Le mouvement de grève dans les chemins de fer
Un grand mouvement social touche les six compagnies de chemins de fer en hiver et au printemps 1920. Il démarre modestement quand les ouvriers des ateliers de réparation ferroviaire de Périgueux, en Dordogne, réclament des lavabos pour se « décrasser » après leur journée de travail. Or, devant le refus de leur direction, ils déclenchent des grèves partielles qui trouvent leur écho au sein de la Compagnie de Paris-Orléans. Un autre déclencheur se situe les 14 et , le responsable de l’atelier du Compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée de Villeneuve-Saint-Georges, Jean-Baptiste Campanaud, demandant un congé pour assister, à Dijon, à une réunion de la commission administrative de l’Union syndicale PLM. Cette autorisation lui étant refusée le 19, il passe outre et est donc est mis à pied le 19 pour 48 heures. Par solidarité, 1500 cheminots arrêtent de travailler, et le mouvement de solidarité s’étend alors aux autres compagnies ferroviaires.
Le , la Fédération syndicale lance un ordre de grève générale. Les premières révocations sont prononcées et les dirigeants syndicaux arrêtés. Le , la contestation gagne d’autres corporations, le mouvement se durcit et des manifestations violentes se déroulent à Paris. Les autorités décident de recourir à la force répressive afin de briser violemment la grève. Plusieurs militants, inculpés de complot contre la sûreté de l’État, sont arrêtés et emprisonnés. Dans les compagnies, la répression est sévère. Au moins cheminots sont révoqués, soit près de 10 % des grévistes et 5 % du total des cheminots.
Cependant, le patronat ferroviaire adopte en même temps une position de conciliation et de réformisme. En effet, parmi les revendications sur la durée et les conditions de travail figurent l’établissement d’une échelle de salaires et d’un statut unique pour le personnel cheminot. Or, les compagnies concèdent la mise en place de ces deux réformes en 1920, ce qui constitue une avancée sociale majeure. Une nouvelle charte réglemente les phases de la carrière d’un agent en commençant par le recrutement et en finissant par la mise à la retraite. Appliqué à partir de , elle comporte des conditions de rémunérations fixées et hiérarchisées (grades et emplois classés avec l’indication de chaque filière) pour l’ensemble des cheminots des six compagnies.
Cependant, l'âpreté du conflit social accélère les contradictions au sein de la Confédération générale du travail au point d'engendrer la scission de la Confédération générale du travail unitaire jusqu’au Front populaire. C’est ainsi que Pierre Semard, salarié du PLM et dirigeant des cheminots de la Drôme et de l’Ardèche, déploie une activité militante de plus en plus intense en faveur des idées du syndicalisme révolutionnaire s'inspirant de la Révolution française et de la jeune Révolution russe et qu'il commence en 1920 à jouer un rôle national. Révoqué du PLM pour fait de grève, il devient alors gérant de la coopérative des cheminots pour subvenir aux besoins de sa famille, mais ayant repris son activité syndicale, il se situe dans le camp minoritaire des révolutionnaires contre les réformistes.
Des banques agitées en février 1920
De plus, le secteur bancaire est touché par une grosse vague de mécontentement social après celle du printemps 1919. À la Société générale, le , à l’immeuble Trocadéro, qui regroupe les services financiers, les deux leaders du Syndicat des employés de banque & de Bourse, François Tournier et Raymond Maurer, appellent les employés à cesser le travail. ils s’opposent au projet de caisse des retraites en préparation et dénoncent l’attitude des représentants de la direction au Conseil du travail, « où les représentants du personnel sont traités en “petits garçons”, où les questions sont parfois éludées et où ils ne veulent pas apportée une collaboration acceptée par obligation »Texte du syndicat, , dossier Grèves de 1920, archives historiques de la Société générale. Et aussi : Procès-verbal de la réunion du Conseil du travail, 3 février 1920, ibidem.. Ils protestent l’octroi d’un traitement minimum annuel aux seuls salariés des agences de Paris en négligeant ceux des services centraux et font part de leurs divergences quant au projet de Caisse des retraites. Une « grève perlée » se profile, avec une succession de grèves partielles au sein des services sans déclaration préalable et sans guère de possibilité de dresser la liste des grévistes pour en retenir le traitement journalier dès lors qu’il s’agirait plutôt d’un exercice du travail au ralenti plutôt qu’une grève intermittente. La tension s’avère élevée, avec des « incidents au Trocadéro et la démission des représentants des employés au Conseil du travail »Procès-verbal du conseil d’administration de la Société générale, 9 février 1920..
Le taux de grévistes est élevé dans les services de l’immeuble Trocadéro tout au long de la dizaine de jours pendant laquelle la grogne s’exprime à des taux d’intensité variables et inégaux. La direction doit reconnaître une défaite relative puisque c’est bel et bien une majorité des salariés parisiens qui choisissent de faire grève, en solidarité avec le syndicat mais peut-être aussi afin d’exprimer sa déception devant ce qu’ils considèrent comme des concessions insuffisantes, notamment en ce qui concerne les revenus en ces temps encore inflationnistes.
Le mouvement de grève partielle se déploie du 5 au . Une grève générale est même organisée pour le afin de dénoncer les mesures d’exclusion prises contre quelques dizaines de salariés militants. Une fois la reprise du travail effectuée, les salariés grévistes sont réintégrés ; néanmoins, on décide de la « non-réintégration de plusieurs agents considérés comme meneurs » : 39 salariés du Trocadéro ne sont pas réintégrés à la date du . C’est que « tout sera à recommencer dans deux mois si les meneurs rentrent »Note manuscrite ou brouillon, autour de la mi-février, dossier Grèves de 1920, archives historiques de la Société générale., comme cela aurait été le cas dans des grands magasins puisque le pessimisme et le doute sont ressentis. Comme de nombreuses entreprises de l’époque, la Générale s’initie à la lutte des classes et à la guerre sociale. Ses dirigeants ne tolèrent pas de voir les procédures de discussion et donc de conciliation contournées par un mouvement militant ; en revanche, ils acceptent bien volontiers des discussions entre partenaires de confiance.
Or, un courant de la Chambre syndicale des employés de banque et de Bourse affirme sa volonté d’intensifier la lutte : il s’agirait de quitter la Fédération des employés et de rejoindre une nouvelle Fédération de la finance au sein de la CGT, qui regroupe les salariés de la Banque de France, des banques et aussi des perceptions du ministère des Finances. Léopold Faure, secrétaire du syndicat des employés de Banque et de Bourse et directeur du Journal syndical des employés de Banque et de Bourse et de l’Officiel de la Banque et de la Bourse. C’est l’expression ultime de la combativité des dirigeants syndicaux dans le monde de la banque en 1920. Faure est déçu par l’esprit de compromis qui s’exprime parmi les responsables du syndicat, plutôt soucieux de négocier des accords avec la Générale. Aussi, en , il démissionne et crée, en , la Fédération de la Finance est constituée et en devient le secrétaire général, avant de lui faire joindre la CGTU, la confédération procommuniste.
La Société générale répond favorablement à la demande des leaders syndicaux en octroyant une somme compensatoire, « une allocation correspondante à leurs appointements et indemnités de vie chère et de charges de famille, jusqu’à concurrence de trois mois à compter du »Note de synthèse du conflit social de février 1920, , dossier Grèves de 1920, archives historiques de la Société générale., et ce, jusqu’à ce qu’ils trouvent un nouvel emploi. Puis ils font preuve d’esprit d’ouverture, voire de « réconciliation » puisqu’un accord de « compromis » est signé le : « La Société générale, par mesure d’humanité, est disposée à reprendre, chez elle ou dans ses filiales à Paris, quelques-uns des agents non réintégrés qui, en raison de leur ancienneté, peuvent éprouver des difficultés particulières à se replacer autre part. »Note manuscrite, sans date, dossier Grèves de 1920, archives historiques de la Société générale.