Johannes Reuchlin (ou Reichlin), en français Jean Reuchlin, en grec Καπνίον Kapnion : ce mot grec signifie « fumée ». Le nom Reuchlin est rapproché du mot allemand Rauch, qui signifie aussi « fumée »). Êrasme écrit Capnio, né le à Pforzheim (Saint-Empire) et mort le à Stuttgart, est un humaniste allemand.
Docteur en droit de l'université de Tübingen, il est conseiller du comte (puis duc) de Wurtemberg et vit à la cour de Stuttgart de 1481 à 1515, sous Eberherd V, Eberhard VI et Ulrich VI.
Bon connaisseur du latin et du grec ancien, il se forme lui-même à l'hébreu et à l'araméen, et est le premier hébraïste allemand non juif. Au début du , il intervient dans un débat sur les ouvrages issus de la tradition juive (la controverse avec Johannes Pfefferkorn), étant convaincu, contre l'opinion de ses contemporains, que l'hébreu, langue de l'Ancien Testament, a une valeur spirituelle, notamment à travers la kabbale.
Quittant Stuttgart à la suite de l'assassinat d'un chevalier par le duc, il vit un moment à Heidelberg dans l'électorat palatin du Rhin, puis devient moine augustin à Tübingen. En 1521, il prend parti contre les thèses de Martin Luther, mis au ban de l'Empire en 1520.
Biographie Origines familiales et formation Reuchlin est le fils d'un marguillier laïc de Pforzheim.
En 1470, l'âge de , après avoir fréquenté l'école primaire et la classe de latin du cloître dominicain Saint-Étienne de Pforzheim, il s'inscrit à l'université de Fribourg-en-Brisgau et y étudie la grammaire, la philosophie et la rhétorique à la faculté des Arts.
Reçu comme maître ès arts, il entreprend en 1477 ses premiers travaux académiques.
Il étudie ensuite le grec ancien à l'université d'Orléans et commence à y étudier le droit, obtenant une licence de droit à la faculté de droit de l'université de Poitiers.
Conseiller des comtes puis ducs de Wurtemberg (1481-1515) En 1481, il devient secrétaire et conseiller aulique (Hofrat) du comte de Wurtemberg Eberhard V (« le Barbu »). Il accompagne le duc à Rome de février à avril 1482.
À cette occasion il soumet au pape Sixte IV son projet d'organisation de l’université de Tübingen, qu’Eberhard a fondée en 1477.
Les lectures et les rencontres qu'il fait lors de ce voyage entre Rome et Florence, où il rencontre entre autres Ange Politien, ont sur lui une influence décisive.
Son mariage vers 1484 avec une parente de , de Ditzingen près de Leonberg, lui assure des revenus suffisants pour soutenir une thèse de doctorat en droit (il devient legum doctor, littéralement « docteur des lois ») à l'université de Tübingen et ainsi sa carrière au service d’Eberhard.
Nommé , il est envoyé en mission diplomatique. Lors de la diète de Francfort de 1486, il fait la connaissance d'Hermolao Barbaro, exégète d’Aristote,.
Il est anobli en 1492 par l'empereur Frédéric III.
En 1495, le comte Eberhard V devient duc. Il meurt en 1496, laissant la place à un cousin, Eberhard VI, qui est déposé en 1498 au profit d'un autre cousin Ulrich VI.
Rapprochement de Reuchlin avec le judaïsme Apprentissage de l'hébreu et de l'araméen (1498)
Lors d'un troisième voyage en Italie en 1498, Reuchlin peut se procurer des livres en hébreu et en grec et fait la connaissance de l’imprimeur vénitien Alde Manuce.
Grâce à ce dernier , il apprend l’hébreu et l’araméen et lit dans le texte la Gémara (rédigée en araméen) et le Sefer HaZohar (un des livres de la Kabbale).
L'affaire Pfefferkorn (1505-1515) Johannes Pfefferkorn, un boucher juif de Cologne converti au catholicisme, publie en 1505, sous le nom de « frère Strohmann, dominicain de Cologne » plusieurs pamphlets dont le plus connu est Handspiegel (Le Miroir à main), exigeant de l'empereur Maximilien un mandat pour la saisie et l'autodafé de tous les écrits des Juifs et l'interdiction de tous les livres en hébreu.
En 1510, l'archevêque de Mayence Uriel von Gemmingen charge Reuchlin d'examiner quelle influence la littérature juive a eue sur le christianisme.
Cela amène Reuchlin à entrer en conflit, par écrits interposés, avec Pfefferkorn. Reuchlin défend sa position opposée à la destruction des livres juifs dans un ouvrage intitulé Augenspiegel (Les Bésicles, 1511). Mais Pfefferkorn est devenu un protégé des Dominicains de Cologne et sa défense de la Kabbale vaut à Reuchlin des ennuis avec l'Inquisition. Le tribunal de l'Inquisition de Mayence en 1513 pour son refus de brûler les livres juifs. Reuchlin fait appel à Rome par l'intermédiaire du médecin juif du pape Bonet de Lattes, ce qui fait traîner l'affaire.
De nombreux pamphlets sont alors publiés, dont celui d’Ulrich von Hutten, les Lettres des hommes obscurs (1515-1517), recueil de pastiches rédigé à partir des thèses de Pfefferkorn et tournant en ridicule les Dominicains dans toute la ChrétientéMichel Péronnet, Le , Hachette U, 1981, ..
Reuchlin reçoit l'appui des autorités romaines : non seulement le concile du Latran (1512-1517) prend position en sa faveur, ne pouvant rien trouver dans le Talmud qui soit contraire au christianisme, mais le pape Léon X juge même hérétique l'idée d'une contradiction entre le Talmud et la doctrine chrétienneSource : Wikipédia germanophone..
Départ de Stuttgart pour Heidelberg (1515) L'assassinat en 1515 de Hans von Hutten (parent d'Ulrich von Hutten) par ou à l'instigation d'Ulrich VI pousse Reuchlin à quitter Stuttgart.
Il trouve asile à Heidelberg chez l'évêque de Worms Jean de Dalberg, chancelier de l'électeur palatin Philippe . Il est même admis à la cour de l'électeur.
Dernières années (1516-1522) Reuchlin passa ses dernières années comme précepteur et conseiller juridique dans la polémique avec les Dominicains. Depuis l'assassinat d'Hans von Hutten (1515) par le duc Ulrich et la fuite de sa femme Sabine de Bavière, il s'abstenait d'intervenir dans le conflit dynastique pour la couronne ducale de Wurtemberg, pour ne pas mêler cette affaire au jugement des Dominicains par le Saint-Siège. À partir de 1516, il vécut comme frère convers de l'ordre des Augustins à Tübingen, puis est ordonné prêtre.
La mort de sa seconde épouse et l'invasion du Wurtemberg par la Ligue de Souabe en 1519 poussèrent Reuchlin à fuir de nouveau, car il redoutait les pillages de la soldatesque. Au mois de novembre, il trouva refuge à Ingolstadt et obtint en 1520 une chaire d'hébreu à l'université par la grâce du duc Guillaume IV. Johannes Gussubelius († 1529) prononça son éloge en préambule de sa leçon inaugurale..
C'est l'année suivante que Martin Luther, lui aussi augustin, apparaît dans l'Histoire : en rendant publiques ses 95 thèses, il lance un mouvement qui prend très vite de l'ampleur : la Réforme protestante. En 1520, Luther est « mis au ban de l'Empire » par la diète et l'empereur Charles Quint, mais trouve refuge chez les premiers princes protestantsLe mot « protestant » date des années 1520 : il désigne au départ les protestierenden Fürsten, les « princes qui protestent » (contre les mesures hostiles à Luther)..
En 1520, le pape interdit la réédition des Lettres des hommes obscurs, probablement parce qu'un courant contre-réformateur (hostile au protestantisme et à l'humanisme) se forme au Vatican.
Au printemps 1521, Reuchlin quitta Ingolstadt, sans doute à cause d'une épidémieLa peste ravagea cette année-là Hambourg et l'Italie du nord. Cf. ., et gagna après bien des peines Tübingen, reprenant la chaire d'hébreu et de grec ancien. Par acte du 12 septembre 1519, il fit legs de sa bibliothèque à son fils adoptif Philipp Melanchthon et le recommanda à Martin Luther ; il ne semble pas avoir répondu par écrit à la lettre de remerciement que Melanchthon lui adressa à cette occasion le 18 mars 1520Cf. ..
Il s'est éteint de malaria au matin du 30 juin 1522 et a été inhumé aux côtés de sa deuxième femme dans l'église Saint-Léonard de Stuttgart.
Œuvres Avec Érasme, Johannes Reuchlin est considéré comme l'humaniste par excellence. Influencé par son aîné hollandais Rudolph Agricola, il s'impose comme le représentant du néoplatonisme allemand. En tant qu'humaniste, il se fait adversaire résolu de la scolastique obscurantiste et de l’Inquisition qui lui est liée. Reuchlin est aussi kabbaliste. Il définit la kabbale ainsi : « La cabale n'est rien d'autre (pour parler à la façon pythagoricienne) qu'une théologie symbolique où les lettres et les noms sont non seulement des choses, mais encore la réalité des chosesReuchlin, De l'art cabalistique.. »
Il fait connaître les fondements mystiques et théologiques des Oracles chaldaïques et de la Kabbale que vient de révéler le fondateur de la kabbale chrétienne, Pic de la Mirandole (1486), dont il est un fervent admirateur.
Il écrit dès 1494 le De Verbo mirifico , un dialogue entre le philosophe épicurien Sidonius, le juif Baruchias et le chrétien Capnion. Les trois hommes discutent le seul mot qui puisse accomplir des miracles, le Verbe même. C'est, selon Reuchlin, le nom de Jésus orthographié YHSWH. Pour Reuchlin, le nom de Jésus, traduit en hébreu, présente les cinq lettres du pentagramme YHSVH ou IHSUH : il équivaut aux quatre lettres du nom sacré de Yahvéh יהוה, le tétragramme sacré, YHWH ou IHUH, où, au milieu, vient s’insérer un shin (un « s »), une consonne entre deux voyelles de part et d'autre ; ainsi, le Nom interdit, ineffable, devient dicible. Trois étapes dans les Noms de Dieu se dessinent, selon Reuchlin : aux temps de la nature Dieu s'appelait par le trigramme Sadaï (SDI), aux temps de la Loi (sous Moïse) Dieu s'appelait par le tétragramme sacré prononcé Adonaï (ADNI), enfin, au temps de la grâce (sous Jésus), Dieu s'appelle par le pentagramme Jhesu (IHSVH). In natura SDI, in lege ADNI, in charitate IHSVH (Dans la nature SDI, dans la Loi ADNI, dans la charité IHSVH) (De verbo mirifico, folio g7). À cette époque, les connaissances de Reuchlin sur la Kabbale restent encore incomplètes.
Comme les connaissances de Reuchlin en matière de Kabbale dépassent encore largement celles de ses lecteurs, ces derniers lui demandent des explications. Reuchlin écrit donc, en 1506, ses Rudimenta hebraicae linguae (Rudiments de l'hébreu), composé d'une grammaire imitée de celle de R. David Kimhi et d'un vocabulaire. Il est en effet impossible de comprendre les techniques employées par les kabbalistes, dans l'interprétation de l'Écriture, sans la connaissance de l'hébreuCf. J. Reuchlin, La Kabbale, Archè-Edidit, 1995, livre III, : ..
Le De arte cabbalistica (De l'art cabbalistique), en 1517, reste son œuvre la plus célèbre. Son but est de faire découvrir à Charles Quint et au pape Clément VII les mystères de la kabbale. Elle se présente comme une discussion entre Simon, un kabbaliste juif, Philolaus, un philosophe pythagoricien, et Marrane, un musulman converti. Elle reprend les thèmes de De Verbo mirifico, mais il s'agit du premier exposé systématique d'un courant de pensée issu de la Kabbale. Pour cet ouvrage, il utilise les œuvres classiques de Joseph ibn Gikatilia, Ginnat Egoz (Le Jardin des noix) et le Sha‘arey Orah (Les Portes de lumière), les textes les plus rares, restés manuscrits, de l'école de Gérone. En particulier, il signale les trois procédés de la science ou combinatoire des lettres : 1) la gematria (donner une valeur numérique à des mots et les identifier à d'autres mots de même valeur : echad, un = ahabah, amour = 13, car alef = 1, etc.), 2) le notorikon (utiliser les lettres d'un mot comme initiales d'un autre mot : ADAM = Adam, David, Messie), 3) la temura (traduire un mot par un autre mot suivant un système de substitution : Sheshak = Bavel, Babylone).
Le "monde divin" est le premier degré de l'être ; il est constitué par ce que les kabbalistes juifs appellent Ein-Soph (Infini), et par les dix sephiroth de l'arbre kabbalistique, hypostases engendrées par l'Infini.