Les Compagnies franches de la Marine furent un ensemble d'unités d'infanterie autonomes rattachées à la marine royale et vouées à servir indifféremment en mer et sur terre. Ces troupes constituaient la principale force militaire de France pouvant intervenir et tenir garnison en outre-mer de 1690 à 1761, date de leur radiation.

La lente maturation des troupes de la marine La genèse thumb|right|300px|Compagnies Franches de la Marine d'outre-mer L'origine la plus lointaine des forces coloniales françaises remonte à la création par le cardinal de Richelieu de cent compagnies ordinaires de la mer, en 1622. Ces unités sont alors destinées à servir de soldats de bord aux vaisseaux de la marine royale. Désertions, naufrages, manque d'argent et d'intérêt réduisent considérablement les effectifs initiaux. Richelieu crée alors en 1626 le régiment de La Marine, dont il est propriétaire et commandant honoraire. Arborant le pavillon blanc, le régiment s'illustre par ses combats le long des côtes provençales jusqu'aux îles de Lérins, au large de Cannes, et dans le golfe de Gascogne.

Richelieu crée d'autres régiments pour soutenir l'effort de colonisation français en Nouvelle-France, mais avant tout et surtout aux Antilles, les premiers colons français prenant pied à la Guadeloupe et à la Martinique dans les années 1630. Ces régiments n'ont pas une durée de service des plus longues : régiment du Havre (1636-1642), régiment des Isles (il tint garnison aux îles de Ré et d'Oléron en 1636-1663), et enfin le régiment des Galères basé à Toulon. Louis XIII crée le régiment Royal des Vaisseaux (1638-1643). Ce dernier est refondé par le cardinal Mazarin sous le nom de régiment des Vaisseaux-Mazarin (1644). Il devient ensuite le régiment Vaisseau-Provence (1658), puis le régiment Royal-Vaisseaux (1669). En 1669, Jean-Baptiste Colbert, secrétaire d'État de la Marine et ardent développeur de la marine royale et de l'effort colonial, créa deux régiments : le régiment Royal-La Marine, et le régiment de l'Amiral, qui répartissent leurs compagnies entre Dunkerque, le Havre, Brest, Rochefort et Toulon. Ils arborent pour la première fois l'uniforme gris-blanc et la veste bleue.

Néanmoins, les années 1670 résonnent du conflit d'intérêts entre Colbert et François Michel Le Tellier de Louvois, respectivement secrétaire d'État à la Marine et à la Guerre. Les quatre régiments des Troupes de Marine cités plus haut passent ainsi de la coupe du secrétariat à la Marine à celui de la Guerre. En cause, les besoins militaires des guerres successives du règne de Louis XIV et la volonté de Louvois de contrôler toutes les unités françaises constituées. Les régiments ayant quitté la Marine ne conservent de leur ancienne fonction que leurs noms. Pendant la Révolution, La Marine, Royal-La Marine, Royal des Vaisseaux et le régiment de l'Amiral (rebaptisé régiment de Vermandois) s'intègrent définitivement à l'armée de terre, devenant respectivement les , , et de ligne en 1791.

La Marine royale a fière allure en 1671 : la France peut aligner 196 vaisseaux. Colbert décide donc la création de 100 compagnies de "soldats-gardiens" destinés à défendre navires et arsenaux. Mais ces hommes sont de nouveau dirigés vers l'armée de terre par Louvois en 1673. À partir de cette date, les officiers de marine sont obligés de recruter eux-mêmes leurs troupes. Grâce à des « levées » dans les ports de guerre ou de commerce, similaires à la « presse », les officiers garnissent leurs navires de défenseurs. Mais le système trouve vite ses limites. Les recrues sont bien souvent indisciplinées, inexpérimentées... et sont libérées ou désertent à l'issue de leur première campagne, ruinant des mois d'entraînement et forçant les officiers à recourir de nouveau aux levées. C'est un cercle vicieux qui fait que la marine ne dispose donc pratiquement pas de soldats d'expérience jusqu'en 1682.

Trois ordonnances Pour remédier à ce triste état de fait, le pouvoir royal décide la création de nouvelles troupes coloniales, à l'initiative de Jean-Baptiste Colbert de Seignelay, successeur de son père au secrétariat de la Marine. Celui-ci demande à l'intendant militaire de Rochefort la création d'un corps de soldats "toujours prêt à embarquer", de "gens braves et capables de bons services". Sont ainsi créées six "compagnies de la marine" dépendant du secrétaire d'État de la Marine. Composées de 50 hommes chacune, les unités sont dispersées entre Brest, Rochefort et Toulon, qui deviennent les principaux ports de guerre français. Ce sont des "gardiens de port" demi-soldes affectés à la surveillance des ports et vaisseaux royaux. Disposant de quatre mois de congé par an, ils restent chez eux en temps de paix à condition de se rendre trois à quatre fois par an aux "montres et revues", des séances d'exercice et d'inspection s'étalant sur trois jours. Ils sont commandés par un lieutenant de vaisseau et deux enseignes. Échappant à la mainmise de Louvois, ils sont définitivement dépendants du secrétariat à la Marine.

L'ordonnance royale du complète ce système par la deuxième fondation des « soldats-gardiens ». Chaque port est désormais doté de six « escouades » de 50 soldats-gardiens et six compagnies de 50 demi-soldes, soit 300 hommes de chaque type, portant à un total théorique de 600 soldats par port. Voici un extrait de l'ordonnance présentant le fonctionnement de ces troupes de marine : « Quand les Soldats-gardiens du port embarqueront, ceux à demi-solde seront appelés pour servir à leur place et toucheront alors la solde entière ». Le nombre de compagnies de soldats-gardiens par port est porté à dix, soit 500 hommes en 1686, puis onze compagnies soit 550 hommes en 1687. 150 hommes, soit trois compagnies, sont affectés au Havre la même année. Les unités d'un même port sont sous le commandement d'un capitaine de vaisseau.

Le successeur de Seignelay, Louis Phélypeaux de Pontchartrain, signe l'ordonnance royale du qui renforce l'ensemble existant par le renfort d'une compagnie de 100 apprentis-canonniers à Brest, Rochefort et Toulon, d'une compagnie de 50 "bombardiers" et de six escouades de 50 soldats-gardiens supplémentaires à Brest, Rochefort, Toulon et au Havre. L'ensemble de ces unités sont regroupées sous le nom de "troupes de la Marine". Principaux intéressés dans le service en mer, les soldats-gardiens peuvent former jusqu'au tiers des équipages des vaisseaux sur lesquels ils embarquent.

L'ordonnance royale du réorganise entièrement les troupes françaises destinées à l'outre-mer. Elle autorise la création de quatre-vingts compagnies franches de la marine intégrant au sein des mêmes unités de nouvelles recrues en plus des effectifs des soldats-gardiens, gardiens de port demi-soldes, apprentis-canonniers et bombardiers.

Missions, compétences et répartition en Europe et aux colonies thumb|droite|300px|Compagnie franche de la marine en exercice Des unités particulières L'entraînement de base des compagnies a été fixé par un texte de 1704 appelé Exercices pour les Compagnies franches de la Marine. Malgré son nom, le contenu était semblable aux Exercices pour toute l'infanterie française, paru en 1703. L'entraînement des militaires des Compagnies franches ne différaient donc pas de celles des autres fantassins royaux : maniement du mousquet, combat à l'épée, manœuvres collectives, rondes, patrouilles, parades. Ces soldats avaient pour atouts la polyvalence et la souplesse d'emploi. Ils devaient pouvoir assurer indifféremment la défense des vaisseaux de combat et des ports de guerre du Royaume. les fantassins des compagnies franches étaient en outre aptes et habitués aux opérations mer-terre (l'expression « opérations amphibies » serait anachronique), tenant le rôle de troupes d'assaut lors de débarquements sur des rivages ennemis. Détail important : contrairement à d'autres unités françaises, ils étaient pour la plupart habitués aux voyages en mer et aux différents climats rencontrés aux colonies. Ce facteur réduisait certaines complications médicales, le mal de mer notamment, ou techniques, par exemple les manœuvres de débarquement.

Les hommes recevaient également une formation de canonnier en plus de leur entraînement de fusilier. Sachant ainsi se servir eux-mêmes des pièces d'artillerie, ils évitaient le recours à d'autres spécialistes. En mer, ils devaient également avoir quelques compétences de marin, ou les acquéraient sur le tas. Les soldats laissaient en effet à l'équipage les "manœuvres hautes", s'occupant des "manœuvres basses", de la mousqueterie et du service des pièces. Ils étaient enfin entraînés au maniement de la grenade. Cette arme peu commune sur les champs de bataille au était très utilisée lors des combats navals. Elle était particulièrement redoutable lors des abordages, tant pour ses effets meurtriers sur les ponts, espaces relativement étroits et encombrés, que pour son effet psychologique.

Le service outre-mer et ses spécificités thumb|right|230px|Règlement du Roy pour les Capitaines et autres Officiersdes Compagnies franches de la marine du 29 septembre 1693. Outre le service des armes et de quelques manœuvres à bord des navires royaux, les soldats de marine sont voués au service outre-mer. Ils assurent dans les colonies les mêmes missions qu'en Europe, d'autant plus que les guerres du Vieux Continent y ont des répercussions. Mais la situation est ici naturellement bien différente : pendant la première moitié du , les Compagnies seront quasiment les seules "troupes réglées", les seules unités militaires régulières à être présentes en permanence partout dans l'empire colonial français. De par leurs compétences, elles en forment bien vite le noyau défensif aux côtés des milices, luttant selon les latitudes contre des "descentes" de nations rivales, de pirates et d'indigènes hostiles, voire contre des révoltes d'esclaves.

Loin des théâtres de guerre européens réglés et temporisés par "l'art de la guerre", la marge d'action des militaires est par considérablement étendue en outre-mer. En Nouvelle-France et aux Indes, des détachements des compagnies sont présents loin dans l'intérieur des terres, occupant des postes isolés dans l'immensité des territoires français ou sous influence française. En témoignent les forts disséminés le long de la vallée du Mississippi jusque dans l'ouest d'une subdivision de la Nouvelle-France qualifiée de Canada en passant par les Grands Lacs. Rappelons que les soldats viennent de France et sont invités à s'installer là où ils sont affectés, ce qui les conduit par la force des choses à nouer des liens avec les colons et les amérindiens . Ces contacts fructueux les intègrent peu à peu dans la société locale dont ils adoptent certaines coutumes et techniques. En matière militaire, les fantassins postés en Nouvelle-France et en Louisiane ajouteront à leurs spécialités la « guerre de guérilla » ou « petite guerre ». Oubliant la bataille rangée, les soldats de marine mènent une guerre de harcèlement aux côtés des miliciens français né en Nouvelle-France et des tribus amérindiennes alliées contre les établissements anglais ou les tribus leur étant opposées.

Outre ces missions de défense, les fonctions des militaires des Compagnies franches s'étendent et se diversifient selon les régions et les situations. On voit ainsi les fantassins parfois employés à l'exploration, à la construction, à la taille de la canne à sucre, à la protection du commerce des fourrures, au maintien de l'ordre ou au creusement de canaux comme ceux de La Nouvelle-Orléans.

Garnisons, embarquements et effectifs