Le Disciple est un roman de Paul Bourget (1852-1935) paru en 1889, écrit entre et . Roman d'analyse et d'éducation pour les générations nouvelles de l'époque, le chef-d'œuvre de Paul Bourget est aussi un roman à thèse puisque l'écrivain y dénonce la responsabilité du maître à penser et accuse la science moderne de s'être substituée à la religion sans fournir de morale.
Œuvre de transition qui occupe une place centrale dans la production littéraire de Paul Bourget, le livre clôt la période durant laquelle l'écrivain se consacre au roman d'analyse, tout empreint de fine psychologie humaine et d'étude des mœurs, pour annoncer l’avènement du roman à thèse, moraliste et engagé en faveur du catholicisme, puisqu’à partir du Disciple, en 1889, Paul Bourget amorce son retour à la foi pour se convertir définitivement en 1901.
En participant aux deux formes de romans (roman d'analyse et roman à thèse), Le Disciple, roman « hybride »Le terme est de Henri Klerkx ()., marque également une coupure importante dans la vie sentimentale et sociale du romancier qui, à cette époque, se marie et rompt avec ses amis (les Cahen d'Anvers notamment) et son milieu.
Genèse du roman
Affaire Chambige thumb|upright=0.7|left|alt=Portrait de profil en grisaille d'Henri Chambige, portant moustache et courte barbe, veste grise et col noir, cheveux coiffés en arrière.|Henri Chambige en 1888 (L'Illustration).
Le , Henri Chambige, étudiant en droit de vingt-deux ans est découvert inanimé, mais en vie, dans une villa de Sidi-Mabrouk, près de Constantine.. Deux balles lui ont déchiré la joue. Une femme mariée, de trente ans, gît à ses côtés, la tempe trouée par plusieurs coups de revolver. Inculpé d'assassinat, Chambige déclare qu'ils ont voulu en finir avec la vie. Il l'a donc tuée de sa main et a ensuite tenté de se suicider. Paul Bourget et Henri Chambige se connaissent avant 1888. et l'idée vient à l'écrivain de s'inspirer de ce drame pour en tirer un roman. même s'il craint d'y trouver la preuve que les écrivains « à la mode », lui en particulier, contribuent à fausser l'esprit de la jeunesse et .. Paul Bourget mène une véritable enquête pour son roman : il consulte les comptes rendus de la presse et les impressions d'audience lors du procès. Le Temps et La Gazette des Tribunaux lui apportent un complément d'information.. Le romancier s'appuie également sur les points de vue formulés par certains écrivains et notamment celui de Maurice Barrès qui paraît dans Le Figaro du : La Sensibilité d'Henri Chambige.
Toute sa vie pourtant Paul Bourget refuse d'admettre qu'il pensait à Chambige lorsqu'il a conçu le personnage de Greslou. Plusieurs biographes de Paul Bourget, , Albert Autin, Albert Feuillerat, son beau-frère, se font l'écho des démentis du romancier sur l'influence supposée de cette affaire retentissante sur son roman, .Malgré les dénégations de l'auteur, la presse laisse entendre que le lien entre l'affaire et le roman est évident : L'Illustration annonce avec ironie, dans sa rubrique « almanach prophétique » du décembre 1888, la prédiction suivante, pour janvier 1889 : .. L'écrivain a cependant largement exploité l'affaire de Sidi-Mabrouk. et ses emprunts sont tels que le centre de gravité du roman en est déplacé : Adrien Sixte était au départ le titre choisi du futur roman mais très vite, la confession de Greslou/Chambige occupe les trois cinquièmes du volume.. Finalement le fait divers que constitue ce drame de cour d'assises. se charge de signification au point de « devenir un grand procès de l'intelligence ». et le romancier de s'affirmer comme le directeur de conscience des nouvelles générations.
Une autre affaire, la mort mystérieuse de l'archiduc Rodolphe et de sa maîtresse Marie Vetsera, survenue à Mayerling offre quelque ressemblance avec l'affabulation du Disciple. Bourget doit également se défendre d'avoir exploité cette douloureuse histoire dans son roman, ..
Contexte politique et crise du boulangisme thumb|upright=0.7|alt=Le général Boulanger part à l'assaut d'un bâtiment qu'il montre du doigt, la tête tournée vers les assaillants qui le suivent. Un canon fait feu. Un drapeau français flotte au vent et la foule, haranguée par le général impétueux fait mine de le suivre pour l'assaut.|La crise du boulangisme. En 1887, la Troisième République connaît de dangereux soubresauts et l'hostilité redouble contre le parlementarisme à la suite du scandale Wilson, entraînant la démission de Jules Grévy. Le général Boulanger menace alors de marcher sur Paris. Paul Bourget, qui éprouve une grande hostilité pour les protagonistes des deux camps, méprise autant les républicains que les chefs boulangistes, , et Bibliothèque universitaire de Fels, Institut catholique de Paris, journaux intimes de Paul et Minnie Bourget, ..
Cette situation explique le « pessimisme effrayant » du romancier dont Henry Bordeaux se fait l'écho lorsqu'il brosse le portrait de son ami et .. Tous ces événements ancrent le romancier dans l'idée que République est synonyme de gâchis et que le suffrage universel conduit à l'aventure. L'éloge de la monarchie transparaît dans le roman, au travers du personnage du comte André de Jussat-Randon. Les romans de Bourget sont souvent des dénonciations de la République. Bourget écrit en effet l'année qui suit la parution du Disciple le roman Un cœur de femme, œuvre dans laquelle son mépris du suffrage universel est à nouveau perceptible..
Manuscrit thumb|upright=0.7|alt=Croquis sur page bleue représentant un personnage en pied, de profil. Il marche avec un bâton. De nombreuses annotations tout autour du dessin, de la main de Bourget.|Exemple de croquis par Paul Bourget sur un des manuscrits préparatoires ; ici autoportrait en Grèce. Le manuscrit du Disciple a longtemps appartenu aux collections de la bibliothèque du marquis du Bourg de Bozas. Ce dernier a été voué à la bibliophilie par un accident biographique : il était en effet l'héritier de l'avocat de Charles Baudelaire et bibliophile lui-même : Gustave Louis Chaix d'Est-Ange.. Jusqu'en 1891, l'écrivain donnait d'autre part les manuscrits de ses œuvres à ses connaissances ou à ses amis. Le testament de Paul Bourget interdit la publication de ses inédits et journaux intimes (, disait l'écrivain).. Le manuscrit original de cette œuvre majeure est entré à la Bibliothèque nationale de France en 1996 (vente Drouot du ) pour compléter le fonds Paul Bourget, entré par donation en 1989 ( 19749 – 19771), , dossier : collections patrimoniales.Une date différente d'entrée dans les collections nationales du manuscrit est donnée par Antoine Compagnon : vente Drouot, le 5 février 1993. ..
Paul Bourget a inséré dans ce manuscrit (qui est habillé d'une reliure de ) les schémas préparatoires, les échafaudages de son roman qui permettent d'en faciliter sa critique génétique ; ce sont des plans et des « anatomies » explique l'écrivain. Ce premier jet était écrit pour la Nouvelle Revue et comporte donc des parties plutôt que des chapitres. Les plans et anatomies nous renseignent sur les personnages ; un inventaire de leurs traits moraux apparaît. Bourget n'a cependant pas l'imagination des formes. ; comme il craint de ne pas « voir » ses personnages, il dessine leur profil sur des feuillets isolés. Pour la dernière scène du Disciple, très technique puisqu'il s'agit de la description d'un incident de séance au cours de la procédure, il écrit en présence d'un substitut pour éviter toute erreur de procédureLes ultimes feuillets de la dernière partie du Disciple sont annexés selon Michel Mansuy à un exemplaire du roman qui a appartenu à Geneviève Halévy, épouse d'Émile Strauss, et qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale (réserve) sous le ..
Résumé
thumb|upright=0.7|left|alt=Portrait de face, mi-buste, moustache.|Paul Bourget en 1880, eau-forte par Robert Kastor. En 1885, le philosophe Adrien Sixte reçoit la visite d'un jeune homme de vingt ans, Robert Greslou, qui lui soumet un manuscrit d'une grande qualité. Enthousiaste dans un premier temps de l'athéisme du psychologue déterministe Sixte, Robert Greslou part en Auvergne occuper un poste de précepteur chez le marquis de Jussat-Randon et tente une application de la méthode expérimentale de son maître sur Charlotte de Jussat, jeune vierge de la noblesse auvergnate..
Deux ans plus tard, la fille du marquis, éprise du jeune homme, se rendant compte que cette liaison était pour le jeune précepteur une expérience scientifique dénuée d'amour sincère, se suicide avec la fiole de poison achetée par son amant. Robert Greslou est accusé du meurtre puis emprisonné. Ce dernier garde le silence et ne se défend pas de l'accusation portée contre lui. Depuis sa cellule, il écrit à Adrien Sixte une longue confession qui, sous forme d'analepse, constitue la première partie du roman. Le penseur est convoqué chez le juge qui se demande dans quelle mesure l'influence du philosophe a pu détruire le sens moral de son disciple.
Un premier réflexe conduit Adrien Sixte à s'absoudre mais en parcourant la confession de son disciple, il finit par reconnaître que le jeune étudiant a bien trouvé dans ses œuvres les raisons qui l'ont conduit à agir ainsi. Greslou, souhaitant offrir réparation au frère de Charlotte, se précipite vers lui mais le comte André de Jussat, obéissant à la morale de l'honneur, exécute le jeune étudiant.
Personnages Adrien Sixte Adrien Sixte, à la fois penseur, savant et moniste conteste, comme Taine, l'existence de la matière. C'est aussi un psychologue, émule de Théodule Ribot qui emprunte également à Émile Littré puisque le vieux philosophe Sixte ne vit que pour ses idées, refusant toute compromission religieuse.. Mais il est honnête et reconnaît devant le juge d'instruction que ses écrits ont pu influencer Greslou dans sa décision tragique.. Il revient à la religion dans la dernière page du récit.
Robert Greslou Robert Greslou, disciple d'Adrien Sixte, est le personnage central du roman. C'est un jeune intellectuel dépravé, qui a perdu la foi et qui s'est converti aux théories déterministes.. Paul Bourget veut le disqualifier aux yeux d'une certaine jeunesse. Il a fait naître en Charlotte l'amour puis le vertige de la destruction. Il est lucide et tourne en dérision les valeurs morales et sociales, le Bien, le Mal, la Patrie, la Justice. Ses maîtres sont Alfred de Musset qui a tué le Christ en lui ou Stendhal qui lui a proposé l'exemple inquiétant de Julien Sorel et même Spinoza qui a fourni aux mauvais penchants de Greslou une justification inquiétante.
Comte André de Jussat Le frère de Charlotte de Jussat est un officier de cavalerie, noble, royaliste et catholique. À l'occasion du drame, Robert Greslou change de maître et, abandonnant le sien, Adrien Sixte, athée et déterministe, se tourne vers le capitaine de cavalerie, censé être un modèle de vertu, d'honneur et de droiture..
Technique littéraire thumb|upright=0.8|alt=Le chercheur est photographié en contre plongée avec dans le fond la façade principale d'un bâtiment. Chemise blanche col ouvert, lunettes.|Richard Hibbitt, chercheur et universitaire britannique, au Plantier de Costebelle, la maison hyéroise de l'écrivain Paul Bourget, en septembre 2010 Crédit photographique : Le Plantier de Costebelle.. Dans le débat sur la définition du roman qui oppose, au début du , Paul Bourget à Albert Thibaudet., l'auteur du Disciple défend l'idée du schéma du roman français traditionnel., c'est-à-dire d'une œuvre qui raconte une histoire, une intrigue, et dans laquelle chaque passage concourt au dénouement final avec .. Dans cette suite d'épisodes qui a pour but d'acheminer l'histoire vers sa conclusion, les personnages . et mobilisés pour la démonstration finale..