Les minim (hébreu mishnaïque : מינים « Minéens ») sont, dans la littérature rabbinique, des Juifs hétérodoxes, hérétiques, séditieux ou dissidents.

Le terme désigne selon l'époque les sadducéens, les gnostiques, les premiers chrétiens d'origine juive (les notzrim ou nazôréens), les karaïtes ou tout autre groupe s’éloignant du judaïsme traditionnel par les croyances ou les pratiques.

Les allusions talmudiques aux minim font l’objet d’une étude particulière dans les milieux académiques, beaucoup y voyant les témoignages juifs les plus importants de la séparation entre judaïsme et christianisme.

La question du mîn L'étymologie du mot mîn Après la destruction du Temple (70), le mouvement pharisien/tannaïte se donne peu à peu comme exclusif et majoritaire. Dans la littérature rabbinique, ses opposants sont alors désignés par divers termes techniques et notamment par celui de minSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, § « La question du min », 60-71.. Toutefois, cette désignation existait avant cette période, même si elle est assez rarement employée. Min est le singulier du terme minim sujet de cet article. Avant 70-90, au singulier, min signifie « espèce »Ce qui ressort d'une intéressante étude sémantique menée par H. Cazelle dans toutes les langues sémitiques, c'est que min signifie « espèce ». Plus précisément, sa conclusion est que d'une manière générale la « notion fondamentale [exprimée par le mot min] serait celle de propagation d'un être vivant dans une même nature. ».

Il est assez difficile de savoir quel champ sémantique recouvre le terme mincf. L.L. Grabbe, « Orthodoxy in First Century Judaism ? », dans Journal for the Study of Judaism, n° 8, 1977, 149-153.. Dans la littérature biblique de langue grecque, min est rendu par génos, qui signifie également « espèce »cf par exemple dans la Septante en Genèse 1,11 1,12 1,21 1,24 et 1,25 ; 6,20; 7,14.. Simon Claude Mimouni fait observer que « le grec « génos » traduit aussi l'hébreu « 'am », lequel renvoie à la notion de groupe ou de famille et, par extension, à celle de peuplecf par exemple dans la Septante en Genèse 17,14.. » Dans les Manuscrits de la mer Morte et la littérature du mouvement du Yahad (unité, alliance), souvent identifié comme étant les esséniens ou comme l'une de leurs quatre tendances, le terme min est attesté avec le sens de « catégorie » ou de « variété »cf par exemple 1QS 3,14 ; CD 4,16-17 et 12,14.. « Par la suite, le terme min paraît avoir désigné l'espèce qui se différencie, d'où, par une certaine extension plutôt péjorative, la « mauvaise espèce ». » Appliqué par analogie à certaines personnes ou groupement juifs, le sens est alors très proche d'« hétérodoxe » (vs. ).

Chez Flavius Josèphe, qui écrit vers 75-95 mais à Rome, le terme génos est employé pour désigner une « secte », c'est-à-dire un groupement particulier de la nation judéenneUne fois pour les Sadducéens et six fois pour les Esséniens.. Chez les pères de l'Église, le terme génos est attesté chez Justin de Naplouse sous la forme dérivée de génistaiJustin de Naplouse, Dialogue avec Tryphon, 80,4.. Dans la littérature rabbinique, le terme min désigne à la fois le groupe (ou la secte) et le membre du groupe (ou de la secte).

Selon Mimouni, « il paraît donc possible de traduire min par hérétique, du moins pour le sens qu'il paraît avoir pris dès le de notre ère. »

Le sens de mîn, minim, minout Le mot min ne caractérise donc pas un groupe particulier ; il qualifie simplement un groupe quelconque en dissidence ou en polémique à l'égard d'une certaine orthodoxie des pratiques et croyances juives. Dissidence ou polémique qui peuvent concerner de multiples aspects, et en particulier des aspects religieux ou politiques, la distinction entre ces deux domaines étant inexistante dans le judaïsme de l'époque. D'un point de vue collectif, on rencontre le terme minout.

« Ainsi, l'étiquette assez vague de min recouvre selon le temps et le lieu, des réalités assez diverses. » L'étiquette ne désigne pas un hérétique particulier et, pour tenter de préciser de quel type d'hérétique il est question dans un passage déterminé, on ne dispose que du contexte, souvent lui-même très difficile à déterminer faute de connaître le milieu, le temps, le lieu de la situation décrite et de la rédaction du passage qui utilise le mot.

Selon Mimouni, « la question se complique d'autant plus que la censure chrétienne, catholique, s'appliquera, aux pour les manuscrits et au pour les imprimés, à remplacer, dans certains passages des textes rabbiniques, le terme min par d'autres désignations. »

« Ceux du dehors » En grec, l'expression « ceux du dehors » (οἱ ἐκτός, var. οἱ ἔξοι) se trouve dans le Nouveau Testament pour désigner des adversaires de Paul (I Cor. 5,12-13 ; Col. 4,5 ; I Thess. 4,12, v. aussi I Tim. 3,7), et on trouve déjà dans le Siracide un emploi du terme au sens de « ceux (des juifs) qui ne font pas partie de notre communauté »« Ceux qui étudient avec zèle (…) se rendent capables d'être utiles à "ceux du dehors" (τοῖς ἐκτός) par leur parole et leurs écrits. » (prologue, verset 5).. Ce texte est du petit-fils de Ben Sirac, l'auteur de la traduction de l'ouvrage de son grand-père, à Alexandrie vers 130 avant notre ère, et il peut désigner, par exemple, ceux des juifs alexandrins qui ne s'intéressaient pas trop aux écrits palestiniens rédigés en hébreu…

Des textes patristiquesCfr. G.W.H. Lampe, A Patristic Greek Lexicon, Oxford, Clarendon Press, 1961. reprennent l'expression grecque dans le sens de « païens », mais le texte le plus significatif se trouve dans les Constitutions apostoliques, dans le même contexte euchologique que celui de la Prière des dix-huit bénédictions : les mémentos de la prière eucharistique, ainsi que les proclamations diaconales (VIII 12, §46 et VIII 10, §17), qui ont une source commune avec la Prière des dix-huit bénédictionsPour un exposé plus détaillé de cette question, v. Stéphane Verhelst, Les Traditions judéo-chrétiennes dans la liturgie de Jérusalem, spécialement la Liturgie de saint Jacques frère de Dieu, Leuven, Peeters, 2003, .. « (Prions) pour ceux qui sont dehors et les égarés, afin que tu les fasses revenir au bien. » Il s'agit alors, probablement, comme le terme « égarés », d'hérétiques chrétiens.

Il faut lui comparer le titre « évêque de ceux de l'extérieur » (episkopos tôn ektos) donné à Constantin le GrandVie de Constantin, IV,24, v. Daniel De Decker et Ginette Dupuis–Masay, « L'"épiscopat" de l'empereur Constantin », dans Byzantion, n° 50, 1980, p. 118-157, spécialement, sur ἒξω, .

Selon certains, le mot min en hébreu, une préposition qui veut dire « hors de », vient donc d'une adaptation, dans un milieu judéo-grec, de l'expression οἱ ἔξοι, « ceux du dehors », à la faveur du substantif hébreu mîn qui veut dire « espèce, race, nation » (dans la Bible en grec : genos). Il prend alors résolument le sens d'« hérétiques », ce qui est bien l'intention de Gamaliel II dans sa formulation de la « bénédiction des séparés » (v. birkat ha-minim). Daniel Boyarin soutient en ce sens que le terme minim apparaît chez les « Rabbis du » parallèlement au développement de l'hérésiologie chez les Pères de l'ÉgliseDaniel Boyarin, La Partition du judaïsme et du christianisme, Paris, Cerf, coll. « Patrimoines Judaïsme », 2011, « Introduction », ..

Identité des minim Identité des minim jusqu'à la compilation des Talmud Toutes les tentatives pour coller sur les minim une étiquette unique ont échoué. Josua Höschel Schorr « est arrivé aux conclusions suivantesVoir J.H. Shorr, dans He-Halutz, n° 7, 1865, 80-88.: les minim mentionnés dans la Mishnah, la Tosephta, la Baraïta, le Midrash et le Talmud de Jérusalem désignent en général des chrétiens ou des judéo-chrétiens; les minim mentionnés dans le Talmud de Babylone sont parfois des chrétiens, parfois des manichéens, parfois encore des zoroastriens. En d'autres termes, si dans le Talmud le maître amoaraïte qui intervient vit en Palestine, le min serait chrétien ; s'il vit en Babylonie, le min serait manichéen ou zoroastrien. »

En suivant cette ligne, R. Kimelan a distingué le sens du terme min dans la littérature des Tannaïm de celle des Amoraïm de Palestine et de celle des Amoraïm de BabylonieVoir Reuven Kimelan, « Birkat Ha-Minim and the Lack of Evidence for an Anti-Christian Jewish Prayer in Late Antiquity », dans E.P. Sanders, A.I. Baumgarten et Alan Mendelson (dir.), Jewish and Christian Self-Definition, vol. 2 : Aspects of Judaism in the Graeco-Roman Period, Philadelphia, Fortress Press, 1981, 226-244., ce qui « l'a conduit aux conclusions suivantes : dans la littérature des Tannaïm, le terme min est utilisé pour désigner des juifs dont la manière d'appliquer certaines halakhot dévie de la « norme », comme la façon de mettre les tephillin sur le front et le brasMishna, Megillah IV, 8. — ces juifs sont à distinguer des païensTalmud Baba Mesi`a II, 33 ; Talmud Houllin II, 20.; dans la littérature des amoraïtes de Palestine, le terme min est utilisé pour désigner des juifs « sectaires »Talmud de Jérusalem, Sanhedrin X, 6, 29c. — en revanche les chrétiens d'origine païenne sont désignés par l'expression ummot ha`olam qui signifie « nations du monde »Pesiqta Rabbati V, 1 ; Cantique Rabba II, 3, 5 ; Midrash Tanhouma sur Exode. » ; le problème devient confus lorsqu'on aborde la littérature des Amoraïm de Babylonie où le terme min est utilisé pour désigner un païen et où l'expression « min parmi les nations » est difficile à interpréter. « Dans le Talmud de Babylone, le terme min peut également désigner différentes catégories de juifs y compris ceux qui sont « chrétiens ». »

« De cette analyse, il résulte que dans la littérature de Palestine, tant à l'époque des Tannaïm qu'à celle des Amoraïm, le terme min a été utilisé pour désigner des juifs sectaires, c'est-à-dire des opposants au judaïsme pharisien/tannaïte, mais jamais des non-juifs, alors que dans la littérature de Babylonie ce terme est utilisé pour désigner parfois des non-juifs. »

Identité des Minim après la compilation des Talmud

Dès le , le terme Minim (espèces) fut utilisé par les Sages du Talmud pour désigner toutes sortes de dissidents à l'orthodoxie pharisienne, par exemple ceux qui prétendaient accorder aux Dix Commandements prééminence sur le reste de la TorahSimon Claude Mimouni Les chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Albin Michel, 2004. Dan Jaffé Le Talmud et les origines juives du christianisme. Cerf, 2007.

Au , Moïse Maïmonide énumère dans son Mishneh Torah (Hilkhot Teshouva 3:7) cinq sortes de Minim, qu'il définit comme : Celui qui dit qu'il n'y a pas de Dieu, et que nul ne dirige le monde Celui qui dit qu'il y a un dirigeant du monde, mais qu'ils sont deux ou plus Celui qui dit qu'il y a un Maître du monde, mais pourvu d'un corps et d'une image Celui qui dit qu'Il n'est pas le Seul Premier et Créateur de tout Celui qui honore une divinité en dehors de Lui, afin qu'elle serve d'intermédiaire entre lui et le Maître du Monde.

Maïmonide enseigne également (Mishneh Torah, Hilkhot Tefilla 2:1) que la Birkat haMinim fut composée contre les apikorsim, terme relativement vague dont le sens premier est « Juifs devenus hérétiques par contact avec la philosophie hellène », mais employé indifféremment contre toutes sortes d'hérétiquesDans MT Hilkhot Teshouva 3:8, il énumère trois sortes d'Apikorsim, qu'il définit comme : Celui qui dit qu'il n'y a pas de prophétie, que nulle science n'arrive du Créateur vers le cœur des hommes. Celui qui désavoue la prophétie de Moïse Celui qui dit que le Créateur ne connaît pas les actes des hommes..Toutefois, des manuscrits conservés à la bibliothèque de Rome et à l'université de Cambridge (ces derniers provenant de la Guéniza du Caire et portant la signature de Maïmonide lui-même), portent également Minim.