thumb|Les Trois-Bassins est l'exemple-type d'une commune s'étalant « du battant des lames au sommet des montagnes », en l'occurrence de la côte-sous-le-vent jusqu'au Grand Bénare« Trois Bassins. Les pieds dans l'eau, la tête dans les nuages », Mairie de Saint-Paul..

« Du battant des lames au sommet des montagnes » est une expression française qui sert initialement à définir l'extension géographique des concessions territoriales accordées par la Compagnie des Indes orientales aux colons de l'île Bourbon (aujourd'hui île de La Réunion).

Cette expression y devient ensuite une locution courante, voire une formule figée« Battant des lames », Michel Beniamino, Le Français de La Réunion. Inventaire des particularités lexicales, éditions classiques d'expression française, 1996 . : au sens strict, elle agit comme un complément de manière et qualifie la façon dont sont découpées les terres en étroites bandes qui s'étirent du littoral aux plus hauts reliefs sans jamais s'étaler horizontalement ; au sens large, l'expression fait office d'adverbe de lieu, synonyme de « partout ».

Origines Signification des termes

Lame

thumb|Très exposé aux mers australes, le Cap Méchant de Saint-Philippe est battu par les lames.

Le mot « lame » désigne ici un « mouvement plus ou moins considérable de la mer dû à l'action du vent » ou une « masse d'eau qui se soulève, s'amincit à la crête, écume et déferleTrésor de la langue française informatisé, s.v. Lame. ». Il renvoie donc à une « vague d'une certaine importanceDictionnaire hydrographique international, s.v. Lame. » comme celles que l'on peut effectivement apercevoir très régulièrement en bord de mer à La Réunion.

L'île, par sa position géographique, connaît de fortes houles dont les origines sont multiples. L'une d'elles est le régime des alizés et concerne surtout la côte orientale, la côte au vent. Une autre explication est l'absence de terres émergées entre les mers australes et les falaises du Sud sauvage, ce qui fait que les Cinquantièmes hurlants et les Quarantièmes rugissants peuvent se prolonger jusqu'à La Réunion sans jamais rencontrer aucun obstacle. Une troisième raison est l'inscription du département d'outre-mer français sur la trajectoire des cyclones tropicaux qui naissent au centre de l'océan Indien.

Battant des lames

Le mot « battant » tel qu'il est ici employé n'est recouvert par aucune des définitions que lui donne le Trésor de la langue française informatiséTrésor de la langue française informatisé, s.v. Battant.. D'après Le Français de La Réunion, un dictionnaire écrit par le professeur de littérature Michel Beniamino, ce terme forme en effet une locution nominale disposant d'un sens spécifique lorsqu'il est associé au mot « lames » dans le français de l'île de La Réunion. Ainsi, le « battant des lames » serait « la partie du rivage soumise à l'action des vagues ». Dans ce cas, il s'agirait de quelque chose d'assez proche de ce qu'on appelle l'estran en France métropolitaine.

Cependant, pour une côte bordée par un récif frangeant, le lieu où la lame s'abat est le récif lui-même, non l'estran.

Pour le reste, si Michel Beniamino estime que « bord de mer » reste le meilleur synonyme, d'autres intervenants considèrent que ce terme n'est pas équivalent. C'est le cas de l'auteur d'un mémoire qui a été remis à l'École supérieure des géomètres et topographes en sous le titre Les Spécificités du bornage à l'île de La Réunion et leurs origines. Yannick Smil considère le bord de la mer comme moins exposé aux flots que le « battant des lames »Les Spécificités du bornage à l'île de La Réunion et leurs origines, Yannick Smil, École supérieure des géomètres et topographes, 2002..

Au sommet des montagnes

thumb|Point culminant de l'île, le Piton des Neiges n'est pas le « sommet des montagnes » évoqué dans l'expression originelle.

Les « montagnes » auxquelles renvoie l'expression sont les deux massifs montagneux de l'île, celui du Piton des Neiges et celui du Piton de la Fournaise. Cependant, le « sommet » évoqué dans la version originelle n'est aucun de ces deux pitons. Il s'agirait plutôt du Grand Bénare, ce qui s'expliquerait par son caractère nettement plus familier au moment où la formule fut forgée.

À cette époque, en effet, aucun des deux sommets évoqués ci-dessus n'a encore été approché. D'après les écrits de Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent, la première ascension du volcan actif de l'île remonterait au milieu du . Celle du volcan éteint est encore plus tardive. L'expression renvoie quant à elle aux débuts de la colonisation de l'île, environ un siècle plus tôt.

Apparition historique Contexte originel

Les origines exactes de l'expression ne sont pas clairement établies. Il est cependant tout à fait certain qu'elle fut d'abord employée pour désigner les limites physiques des gigantesques terrains que la Compagnie des Indes orientales concéda aux colons français tout juste établis sur les côtes de l'île à partir de la fin du . Il est donc fort probable qu'elle soit apparue par écrit sur les documents juridiques que ladite compagnie eut alors à produire pour procéder aux concessions en question, un privilège que lui conférait son statut de manufacture royale.

Dès l'origine du peuplement de La Réunion, l'ensemble du territoire insulaire est propriété du Roi. Cependant, les premiers habitants s'établissent comme ils l'entendent en prenant autant de terres qu'ils le souhaitent : il y a alors de la place pour tout le monde. C'est seulement quelques années plus tard que la Compagnie des Indes souhaita fixer les personnes afin qu'elles cultivent la terre plus efficacement. Le gouverneur Vauboulon fut alors le premier à tenter d'organiser une occupation du sol et inaugura le système des concessions. Les premières que l'on puisse retrouver aux Archives départementales remontent au .

Logique derrière le principe

vignette|La ravine Saint-Gilles et ses cascades servirent de limite entre deux concessions dès 1699 au moins. Très rapidement, les concessions sont partagées entre les ayants droit et le sol est découpé en plusieurs lots. Or, à La Réunion, tout au long de son histoire, c'est la coutume de Paris qui sert de référence en matière de succession. Elle stipule le partage égal des biens entre tous les héritiers, quel que soit leur âge relatif et leur sexe.

Du fait de la variation du climat en fonction de l'altitude et donc des différences quant aux possibilités de mise en valeur, les découpages sont faits dans le sens de la pente afin de faire bénéficier chacun des descendants d'une palette complète et équitable : terres planes faciles d'accès dans les plaines proches des voies royales et de la mer, terres agricoles et à défricher à mi-hauteur et terres plantées de bois pour la construction ou la combustion un peu plus haut. L'étage intermédiaire peut lui-même être divisé selon trois affectations distinctes : la partie la plus basse reçoit les cultures vivrières, la partie la plus élevée les parcours d'élevage tandis que le centre est consacré aux plantations de café« Approche de la multifonctionnalité de l'agriculture à La Réunion. Les modèles agricoles, la relation agriculture-emploi et la perception des CTE par les acteurs locaux », Philippe Bonnal, Marc Piraux, Jean-Louis Fusillier et Dominique Guilluy, INRA, Cemagref et CIRAD..

L'opération de découpage perpendiculairement à la côte était d'autant plus facile qu'il existe de nombreuses ravines difficilement franchissables qui parcourent La Réunion depuis les hauteurs et qui strient les flancs de cette île en forme de cône. Chaque terrain peut donc être délimité par deux torrents« Quel espace public pour une jeune société civile ? Le cas de l'île de La Réunion », Michel Watin, Les Annales de la recherche urbaine., à la manière de la concession allant du bord de la mer au sommet des montagnes que le gouverneur La Cour attribua à Chauveau et Grimaud le entre la ravine Saint-Gilles et la ravine des SablesL'île de La Réunion, Jean Dufos du Rau, 1960.. Les cours d'eau forment des frontières naturelles à peu près incontestables en aval.

Problèmes de mise en œuvre Problèmes sur le littoral

thumb|Les concessions s'étendant jusqu'aux plus hauts sommets sont amputées de leur frange littorale au début du . Des difficultés survinrent lorsque les autorités souhaitèrent l'établissement d'une réserve de cinquante pas géométriques le long du littoral insulaire. En effet, cette restriction n'avait pas été formellement stipulée lors de nombreuses opérations préalables : ce n'est qu'à compter de 1736 qu'elle fut clairement mentionnée durant les transactions. Aussi, il fallut un arrêt du Conseil supérieur de Bourbon daté du pour lever toutes les objections et définir de façon sûre l'obligation d'une réserve royale au bord de la mer. La création de cette bande sur tout le littoral fit perdre à l'expression son sens premier en éloignant du « battant des lames » la limite inférieure des terrains concédés.

Conflits en altitude

Une ravine se formant souvent par la jonction de plusieurs talwegs, le choix de l'affluent à retenir pour le bornage des terrains dans les hauteurs n'était pas toujours aisé et conduisait souvent à des conflits. Ce problème était aggravé par le fait que certaines des ravines en question comptaient plusieurs dénominations, ce qui constituait une source de confusion possible.

Pour le reste, ce fut surtout la question de ce que signifiait « au sommet des montagnes » qui fut la plus débattue. Si la signification était évidente dans la région de Saint-Paul, dont le planèze est dominé par le Grand Bénare, l'expression devint par la suite « une clause de style » employée sans relation aucune avec la situation réelle dans les régions où le relief était plus torturé. Plusieurs acceptions furent alors débattues : le point qui semblait être le plus haut, vu depuis le littoral ; le bord extérieur des remparts des cirques naturels de Mafate, Salazie et Cilaos, les trois dépressions du centre de l'île ; le point culminant du territoire, soit le sommet du piton des Neiges.

vignette|En 1830, Théodore Cazeau fut le premier à bénéficier d'une concession loin à l'intérieur des terres. Il installa son habitation à Salazie en un lieu appelé Mare à Poule d'eau. L'enjeu de ce débat qui opposa l'administration aux concessionnaires à la fin des années 1820 et au début de la décennie suivante revenait à déterminer s'il restait ou non des terres susceptibles d'être distribuées. Les autorités souhaitaient ouvrir de nouvelles concessions dans le cirque de Salazie, ce qui fut chose faite en 1830, mais aussi au cœur de la plaine des Palmistes et de la plaine des Cafres, une réalité en 1834. Les cultivateurs considéraient quant à eux que leurs parcelles s'étendaient jusqu'au sommet de la montagne la plus élevée de l'île, de sorte que toutes les concessions se rejoignaient en un point unique.

Cette dernière interprétation ne pouvant avoir de réalité physique sur le terrain, l'administration établit une distinction entre les expressions « sommet des montagnes » et « sommet de la montagne », qu'elle employait indifféremment jusqu'alors. Ainsi, un arrêt du Conseil de contentieux administratif du définit la première comme désignant le point culminant de plusieurs plans successifs, alors que la seconde ne renverrait qu'à la crête du premier plan. Un jugement du tribunal de Saint-Denis du disposa ensuite que « le sommet des montagnes » était la crête en dernier plan vue de la mer, et qu'il n'y avait pas lieu de différencier l'emploi du singulier ou du pluriel dans l'expression. Ce jugement fut confirmé par un arrêt du de la Cour de Bordeaux.