Georges Menahem, né le , est un sociologue et économiste français, par ailleurs militant altermondialiste. D’abord physicien, il a pris du recul dans les années 1960 sur ses recherches en laboratoire et a mis en évidence quelques-uns des déterminants institutionnels de la production des savoirs scientifiques. Devenu sociologue, ses hypothèses concernant l’existence de plusieurs types d’organisation familiale ont été reconnues dans le monde international de la sociologie de la famille. Ses travaux dans le domaine des biographies familiales ont approfondi la connaissance de la fragilité des personnes ayant rencontré des problèmes durant leur enfance ; il a de plus mis en évidence un fait méconnu, à savoir que le deuil de la mort des parents ou du couple parental joue un rôle protecteur en matière de risque et de santé. Georges Menahem est enfin un économiste dont les approches des comportements microéconomiques ont été considérées comme novatrices dans le domaine des prises de risque en matière de santé tandis que ses travaux macroéconomiques sur la sécurité économique dite "démarchandisée" issue de la protection sociale ont reçu un accueil international notable.
Un parcours associant des approches diversifiées Georges Menahem s'est d'abord formé en mathématiques et en physique, en suivant la trace de son oncle maternel, Jacques Labeyrie, alors physicien au CEA. Ses premières recherches ont porté sur la radioastronomie à la station de radioastronomie de Nançay et à l'observatoire de Jodrell Bank, puis sur la physique du solide dans un laboratoire de l'Université Grenoble-I. Mais un grave accident l'a obligé à abandonner les sciences exactes.
Après 1975, ses premiers travaux d'enquête par interviews en sciences sociales ont concerné la sociologie des sciences puis la sociologie du travail. À partir de 1978, il s'est tourné vers la sociologie de la famille, puis celle des trajectoires biographiques, en s'appuyant en premier lieu sur une approche dite "quantitative", à savoir sur l'exploitation de grandes enquêtes statistiques : au départ de ses travaux, il a utilisé les enquêtes du CREDOCEnquête "Fécondité et conditions de vie" réalisée en 1981 et réunissant 3000 questionnaires de femmes conjointes ou personnes de référence" ; puis il a pu mettre à l'épreuve ses hypothèses concernant la typologie des structures familiales en les confrontant avec de grandes enquêtes de l'INSEE, ceci en tant que chercheur au CNRS et successivement chargé de mission à la division "Conditions de vie des ménages" de l'INSEE puis maître de recherche à l'IRDES. Ces travaux statistiques l'ont conduit à construire une typologie des modes d'organisation des familles, puis à formuler des hypothèses sur les liens du choix des conjoints avec leur passé familial, d'où d'autres résultats qu'il a validés à l'aide d'une approche plus "qualitative", à savoir une série d'entretiens qualitatifs. Ces divers résultats l'ont conduit, après 1990, vers un nouveau domaine, la sociologie de la santé. Il a alors développé dans le cadre de l’IRDES et en collaboration avec des médecins et des psychiatres des recherches dans ces deux derniers domaines à propos des déterminants de la santéVoir notamment l'article « Maladies, recours aux soins et attitudes à l’égard du risque » et, notamment, des logiques de recours aux soins des personnes en situation de précaritéVoir notamment l'article « Précarité, risque et santé ».
Militant ouvrier dans les années 1970, à la Compagnie des compteurs de Montrouge, Georges Menahem a renouvelé ses approches militantes en participant en 1998 aux démarrages de l’association ATTAC et en étant notamment membre de son conseil scientifique depuis 1999. Suite aux sollicitations de Valérie Cabanes, il a aussi contribué après 2013 aux démarrages de l'organisation internationale End Ecocide on Earth.
Activités scientifiques Georges Menahem est directeur de recherche au CNRS honoraire. Après avoir effectué des recherches en radioastronomie et en physique jusqu'en 1964, il a apporté des éléments nouveaux dans différents domaines de la sociologie, successivement du travail, de la famille et de la santé. Depuis la fin des années 1990. il a construit une batterie de nouveaux concepts en sciences économiques dans une nouvelle théorie qu'il a intitulée "la demande de sécurité", laquelle a connu de nombreuses traductions voire des déformations dépendant des divers contextes internationaux. Enfin, il poursuit maintenant à la Maison des sciences de l'homme Paris Nord (MSHPN) des travaux portant sur les comparaisons internationales des indicateurs économiques et de la soutenabilité écologique des sociétés.
De l'étude des déterminants du développement scientifique à l'analyse des savoirs ouvriers Les premiers travaux sociologiques de Georges Menahem ont porté sur les déterminants de deux types très différents de connaissance issues les unes du développement scientifique et, les autres, de la confrontation avec un univers du travail.
La direction militaire de l'orientation du développement scientifique
D'abord, il a mis en lumière l'importance des dites "conditions externes" du développement des sciences, avec en particulier la mainmise au cours du vingtième siècle des militaires sur l'orientation du développement scientifiqueVoir en particulier son livre La Science et le militaire publié au Seuil en 1976 et, en particulier, son analyse des conditions de la naissance de la recherche opérationnelle, du laser et de l'océanographie.. Il s’est notamment interrogé sur trois points : les relations entre la communauté scientifique et les institutions militaires ; les fondements du pouvoir exercé par la science dans les sociétés industrialisées ; la nature et les ressorts du pouvoir militaireCf. "L'industrie, la technologie et le pouvoir militaire" par Dominique Verguèse dans le Monde du 11 août 1976. Les propos de ce premier livre, La science et le militaire publié au Seuil, ont été repris par Maurice T. Maschino dans son article « Le crépuscule des mandarins », notamment quand il a écrit “ le chercheur lui-même s’abuse sur le sens de son entreprise : « Il croit travailler sur les infrarouges et il ne fait que préparer de nouveaux systèmes de détection de missiles ou de guérilleros thaïlandais, écrit Georges Menahem. Il est persuadé qu’il ne fait que s’intéresser au langage des poissons océaniens et il contribue à la mise au point de procédés de brouillage des sonars adverses. Dans la majorité des cas, l’origine comme le résultat de son activité lui échappentM.T. Maschino, « Le crépuscule des mandarins », dans Le Monde diplomatique, septembre 1976, page 21. Une étude des savoirs ouvriers dans un chantier naval Dans un tout autre domaine de l'épistémologie des connaissances, Georges Menahem est revenu sur son expérience du travail en usine en menant avec deux sociologues, Yves Lescot et Patrick Pharo, une analyse approfondie des savoirs ouvriers. Au cours des années 1978-1980, ils ont pu interviewer une vingtaine d'ouvriers qualifiés d'un chantier naval situé à Nantes, les Ateliers et chantiers de BretagneCf. Yves Lescot, Georges Menahem et Patrick Pharo, Les Savoirs ouvriers, Éditions ACT, Paris, 1980, 164 p.. Ils y montraient notamment en quoi les connaissances ouvrières sont développées et organisées comme de véritables savoirs sociaux utilisés en premier lieu en tant qu'instruments de lutte contre les formes particulières de leur exploitation.
Plusieurs sociologues français, notamment le professeur Benjamin CoriatCf. Coriat, Benjamin (1991), Penser à l’envers : travail et organisation dans l’entreprise japonaise, éditions Christian Bourgois, Paris, Isaac JosephCf. Joseph, Isaac (1990), « La rationalité ouvrière revisitée », Sociologie du travail, vol. 32, n°2 et Philippe ZarifianCf. Zarifian, Philippe (1995), Travail et communication. PUF, Paris, ont abordé des problématiques proches de celles de Georges Menahem concernant les savoirs ouvriers et la rationalité pratique des travailleurs. D'autre part, le thème des « savoirs du travail » a été repris dans des médias spécialisés tel Le Monde de l’Éducation au début des années 1980Cf. Le Monde de l’Éducation, 25 novembre 1982 : dossier « Les savoirs du travail ».
De la sociologie de la famille à la sociologie de la santé
Après avoir analysé les conditions objectives de la production, Georges Menahem s'est plus consacré à partir des années 1975 aux modes de vie des familles en France. L'extension de cette recherche sur des données statistiques à la fois biographiques et médicales lui a permis de s'intéresser à l'importance du vécu des familles dans la détermination de l'état de santé des individus.
De la typologie théorique des familles à l'étude empirique de leurs modes d'organisation
Dès 1982, deux sociologues suisses spécialistes de la famille et du divorce, le professeur Jean Kellerhals et Pierre-Yves Troutot, ont noté l’importance des analyses des « mutations de la famille » avancées par Georges Menahem dans sa publication de 1979. Dans son long article à la fois historique et sociologique paru dans "L’Homme et la société"Georges Menahem, « Les mutations de la famille et les modes de reproduction de la force du travail », Georges Menahem, L'Homme et la société, 1979, 51-54, , ce dernier a en effet analysé les correspondances des nouveaux rapports socioéconomiques avec les transformations de l’organisation familiale. Pour les interpréter, il a formulé l’hypothèse d'une succession de trois types d’organisation des familles coexistant aujourd'hui et qui structureraient la vie des ménages : La famille patrimoniale structurée d’abord en fonction de l'autorité d'un pater familias préservant les impératifs de la reproduction d’un patrimoine économique (petite exploitation agricole, artisanale, ou profession libérale, etc.). La démographe Catherine Bonvallet a remarqué à ce propos que selon Georges Menahem, « le type patrimonial d'organisation familiale, associé à l'enjeu de sauvegarde et d'extension d'un patrimoine familial, détermine une organisation domestique hiérarchisée dans le cadre de laquelle sont mobilisées les énergies d'un ménage, voire d'une lignée sous l'autorité d'un pater familias détenteur à la fois des titres de propriété et de la direction des opérations de production et de reproduction »Cf. Catherine Bonvallet, « La famille-entourage locale », Population, 2003/58, page 26.. La famille conjugale organisée pour assurer la dite "reproduction de la force de travail" de l’homme salarié, dont J. Kellerhals et P-Y. Troutot, ont souligné la parenté avec l’analyse marxiste de l'unité familiale par à la fois Althusser et MenahemCf. l'article sur “Divorce et modèles matrimoniaux“ de Jean Kellerhals et Pierre-Yves Troutot in Revue française de sociologie, XXIII, 1982, pp. 195-222, où ils précisent que « l'unité familiale (...) est le lieu essentiel de la reproduction de la force de travail, matérielle et symbolique (cf. Althusser ; mais aussi Menahem, 1979) ». Dans une telle famille, le principal apporteur de revenus — que les sociologues féministes nomment “Mr gagne-pain“ — a la fonction de chef de famille, ce qui implique une schématisation des rôles masculins - centrés autour de la virilité - et féminins - axés autour de la soumission passive -, ceci aussi bien dans les familles ouvrières que dans celles de cadres supérieursCaractère illustré par exemple dans l'émission de radio-France dénonçant les formes intériorisées de soumission féminine explicitées avec virulence par Virginie Despentes dans King Kong Théorie.