thumb|Évolution du revenu par tête (int. $ PPP) de quelques pays entre 1925 et 1940thumb|Évolution du PIB de quelques pays entre 1929 et 1939

La Grande Dépression en France est une période de crise économique et de marasme économique qui touche la France après le krach de 1929 aux États-Unis. Il s'agit de la plus importante dépression économique du . Elle n'affecte la France que tardivement, à partir de 1931.

Comme dans de nombreux autres pays, elle provoqua chômage, pauvreté et troubles politiques. La crise touche toutefois la France de manière singulière : elle démarre avec un décalage de deux ans par rapport aux États-Unis, elle est de plus faible ampleur que dans les pays européens, mais elle dure également plus longtemps. Elle s'accompagne d'une confusion persistante quant aux réponses politiques, qui y sont apportées.

Contexte historique Conséquences économiques de la Première Guerre mondiale thumb|upright=1.75|Carte d'ensemble des zones détruites pendant la Première Guerre mondiale dans le nord et l'est de la France.

La France est le pays le plus touché par la Grande Guerre, avec de morts et de disparusPierre Miquel, La Grande Guerre, Fayard, 1983, .. 10 % de la population active masculine est décimée. Or, la France avait déjà une démographie plus faible que ses voisins avant 1914, et la grippe espagnole s'abat en même temps sur le pays. Ainsi, la France fait face à un déficit de population que seule l'immigration peut combler. À cela s'ajoute une destruction importante de l'industrie (réduite à 55 % en 1919 des capacités de 1913) et de l'agriculture (40 % des capacités).

Les destructions matérielles sont importantes et affectent durement les habitations, les usines, les exploitations agricoles et les autres infrastructures de communication comme les ponts, les routes et les voies ferréesStéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, La Grande Guerre, .. Une vaste zone ravagée de prend le nom de « zone rouge ». Dans le nord et l'est de la France, 11 départements seront classés en zone rouge. L’agriculture y sera en maints endroits interdite avant le désobusage et déminage. Trois millions d’hectares de terres sont ravagées par les combats. Certains villages de la Meuse, de la Marne et du Nord sont rayés de la carte et ne peuvent être reconstruits à leur emplacement. Des villes sont bombardées comme Reims, qui voit sa cathédrale sévèrement touchée Spencer Tucker, World War I : Student Encyclopedia, Santa Barbara, 2005, .. Cela fragilise considérablement la capacité productive du pays.

Situation économique des années 1920

Les années 1920 sont marquées par les querelles sur les dettes interalliées et les dommages de guerre réclamés à l’Allemagne. Le plan Dawes, amendé par le plan Young, met théoriquement fin à la question des réparations mais n'est jamais mis en application « Young Plan » in Encyclopædia Britannica, 2006. Consulté le 14 juillet 2006 dans Encyclopædia Britannica Premium Service. La France, qui a été le lieu du champ de bataille et a connu d’immenses destructions, voit sa dette atteindre 180 % du produit intérieur brut à la fin de la guerre.

Si la décennie commence dans la crise, elle s'accompagne aussi d'un boom culturel, notamment à Paris avec la Génération perdue, l'Art déco, le surréalisme, le jazz, etc. Ce dynamisme parisien et l'apport des colonies aident le pays à se relever, quoique le pays reste économiquement affaibli.

La dévaluation de Raymond Poincaré en 1928 restaure la confiance et stabilise l'économie sur une trajectoire favorable. L'absence de l'[hyperinflation], qui existait alors en Allemagne, et les taux d'intérêt à long terme sur la dette indiquent que le « miracle Poincaré » doit être nuancé. Le franc-or est rétabli, même si les accords de Gênes de 1922 ont créé un système de Gold Exchange Standard, où les rôles principaux sont tenus par la livre sterling, maîtresse du commerce international depuis le , et le dollar américain, qui commence à la supplanter.

Indices économiques Statistiques de base sur l'économie française, 1920-1938 (d'après Saint-Étienne, 1984)PIB réel (à prix constants) 1929 = 100Production industrielle 1929 = 100Taux d'escompte (Banque de France)Prix de gros 1929 = 100Prix à la consommation 1929 = 100192065535,738361192164495,795755192274635,115449192378695,006954192486805,998062192587806,539070192688876,5811591192787835,2210191192892933,531029019291001003,50100100

Du krach de 1929 à la propagation en France

Krach de 1929 et début de la stagnation lang=fr|thumb|300px|Graphe du Dow Jones, octobre 1928 –octobre 1930

L'explosion de la bulle spéculative américaine en 1929 donne lieu à un krach à la bourse de New York entre le jeudi et le mardi . Cet événement marque le début de la plus grande crise économique du . Du fait de l'interconnexion des banques américaines avec les banques européennes, la crise américaine se propage progressivement au système bancaire européen.

La transmission est toutefois très progressive, en ce que la France apparaît en 1930 comme un îlot de prospérité parmi les pays occidentaux. Fin 1929, le chômage est passé à 1,3 million de personnes en Grande-Bretagne et 1,8 million en Allemagne, tandis que le nombre moyen de demandes d'emplois non satisfaites en 1930 est de 13 000 en France.

La dépression s'installe ainsi lentement, avec un plafond de production atteint en 1930. On observe à cette date les premiers frémissements. La chute de l'activité économique occidentale réduit les prix de gros, mais cela a pour corollaire positif la baisse du coût pour les consommateurs. Les importations fléchissent, les exportations chutent fortement, et la balance commerciale redevient fortement déficitaire.

Dévaluation de la livre de 1931 et amplification de la crise C'est la dévaluation de la livre anglaise de 1931 qui agit comme l'étincelle qui déclenche la véritable chute de l'économie française. En effet, à la fin de l'été 1931, la crise « anglo-saxonne » parait terminée et devoir suivre le scénario de 1921. Une reprise n'est pas encore perceptible, mais toutes les indices d'une stabilisation s'affichent. Les prix de détail ne baissent plus aux États-Unis, et les cours des matières premières ont cessé leur chute libre.

Cependant, après la nuit du 19 au , la livre sterling est décrochée de l'or et devient une monnaie flottante : le Royaume-Uni n'était plus capable d'assurer la conversion de sa monnaie en or car ses encaisses d'or fondaient et devenaient trop faibles par rapport au déficit commercial. La livre se déprécie rapidement sur le marché des changes, renchérissant les productions des pays dont la monnaie ne se dévalue pas au même moment. Cela est dû à ce que le Royaume-Uni étant alors le pivot de toute l'économie mondiale, avec Londres comme place financière qui gouvernait toute la finance. Tout le commerce international était alors libellé en livres.

Premiers effets économiques en 1931 et 1932 La dévaluation de la livre marque l'entrée en crise de la France. Sa production industrielle baisse de 23 % par rapport à 1929. La France reste toutefois la plus dynamique parmi ses voisins et concurrents, car à la fin de 1931, la baisse de la production industrielle sur la moyenne de 1929 est de 42 % en Allemagne, 37 % aux États-Unis, 33 % en Belgique, 27 % en Italie et 23 % en France. Toutefois, prise individuellement, la situation française est mauvaise : le taux de couverture des importations par les exportations passe de 81% en 1930 à 66% en 1932, et la production industrielle a baissé de 17% entre et .

Le PIB commence à chuter dès 1930. Une étude de la Banque de France en 2022 montre que la panique bancaire qui a lieu entre 1930 et 1931 est responsable d'un tiers de la chute du PIB français sur la période. Le chômage apparaît, avec une multiplication par dix, passant de 18 000 à 190 000 demandeurs d'emploi. En 1932, le chômage dans le secteur industriel est déjà passé de 2% à 15% ; le chômage total est cette année-là de 250 000.

La France reste toutefois résiliente, car le taux de chômage demeure moins élevé en 1932 que dans les pays les plus touchés, les États-Unis (36 %) et l'Allemagne (44 %). Les chiffres officiels du chômage sur l'ensemble de la population active au milieu des années 1930 donnent un taux de 7,5 %.

Des politiques publiques sont mises en place dans le pays. Le gouvernement du moment réagit par un plan de dépenses alimenté par des « crédits spéciaux » : la loi du prévoit de nouvelles dépenses, qui sont financées par la même somme en obligations du Trésor. La seule bonne nouvelle est que le coût de la vie a baissé de 10 %, et le niveau de vie n'a pas été affecté. L'or rentre et fuit Londres : l'excédent de la balance des paiements le fait rentrer et, à l'inverse, le déficit le fait sortir.

En revanche, la dévaluation permet aux Britanniques de repartir d'un bon pied. La production industrielle est en hausse de 10 %, et le chômage baisse de .

Indices économiques PIB réel (à prix constants) 1929 = 100Production industrielle 1929 = 100Taux d'escompte (Banque de France)Prix de gros 1929 = 100Prix à la consommation 1929 = 10019291001003,501001001930971002,7287100193193882,1174100193289782,506589

1933-1936 : rechutes et grande déflation Dévaluation du dollar et rechute dans la dépression Le dollar subit une dévaluation au printemps 1933. Le en effet, le dollar est détaché de l’or. Le cours du dollar flotte alors librement, ce qui cause sa dévaluation. Si un dollar achetait 25,50 francs au printemps, il n'achète plus que 18,25 francs en juillet. Le franc s'apprécie ainsi, ce qui réduit la compétitivité des productions françaises. De manière symétrique, cette dévaluation favorise l'économie américaine, dont la production industrielle passe de l’indice 54 en mars à 91 en juillet.

Les pays victimes de cette dévaluation sont avant tout la France et ses partenaires du « bloc-or » : leurs prix augmentent comparativement de 25 à 30 % sur le marché mondial, rognant sur les marges des entreprises, réduisant la rentabilité, et augmentant donc le chômage dans ces pays. Cette situation provoque un nouveau retournement de conjoncture généralisé, effectif dès l'été 1933 : les déficits publics commencent à nouveau à enfler en même temps que tous les indices fléchissent.

Les gouvernements chutent les uns après les autres, et on fait appel à un revenant « l’ermite de Tournefeuille », Gaston Doumergue, chargé de remettre de l’ordre dans la République, qui est en danger lorsque la rue commence à bouger à la suite de l'affaire Stavisky. Il engage le pays dans une forme de déflation par une suite de décrets lois ( et 1934) et une réforme fiscale en mai. Ces derniers prévoient une réduction des effectifs de fonctionnaires et la baisse des salaires nets par l’instauration d’un prélèvement de 5 %. Les pensions des anciens combattants sont diminuées.

Paul Reynaud se singularise en opposant déflation et dévaluation. Notant que toute l’affaire est liée au différentiel des prix entre la France et les marchés internationaux, il propose une dévaluation adaptée pour rétablir les équilibres sans passer par les souffrances de la déflation. En attendant, tous les indices sont à la baisse. Le le gouvernement Doumergue tombe, et le nouveau gouvernement Flandin est opposé, pour des raisons idéologiques, à toute dévaluation. Ce n’est pas le cas ailleurs. Le gouvernement belge se résout à dévaluer de 28 % le . Une fois encore, l’opération est favorable au pays qui dévalue (qui accroît ses exportations et fait entrer des devises de ses partenaires) et défavorable aux autres (qui accroissent leurs importations et subissent des sorties de devises vers le partenaire adoptant la dévaluation).

La France se trouve dans une situation de plus en plus intenable. Le le cabinet Flandin est mis en minorité.

Décrets-lois Laval et déflation