Un targoum (pluriel : targoumim) est une traduction de la Bible hébraïque en araméen. Le mot désigne en hébreu toute traduction, mais s'emploie plus étroitement pour un ensemble de textes juifs de l'époque rabbinique, qui relèvent moins de la traduction au sens ordinaire que d'une manière particulière de rendre l'Écriture, joignant au texte son interprétation.

Des targoumim ont été composés sur presque tous les livres de la Bible hébraïque, à l'exception de ceux qui sont eux-mêmes rédigés en partie en araméen. Le targoum Onkelos pour le Pentateuque et le targoum des Prophètes furent reçus comme officiels en Babylonie ; à côté d'eux subsistent plusieurs témoins dits palestiniens, dont le targoum Neofiti, identifié en 1956, ainsi que des targoumim sur les Écrits. Les plus anciennes traductions araméennes conservées proviennent de Qumrân, mais leur rapport aux targoumim rabbiniques est discuté.

Le targoum accompagnait la lecture publique de l'Écriture à la synagogue, récité de mémoire par un meturgeman distinct du lecteur, et la littérature rabbinique en règle le rythme comme le contenu, certains passages étant lus sans être traduits. Il tenait aussi une place dans l'enseignement. Cet usage a disparu partout sauf chez les Juifs du Yémen, à mesure que reculait la connaissance de l'araméen.

La date de composition des targoumim est l'une des questions les plus discutées de la recherche, parce qu'elle commande l'usage qu'on peut en faire, en particulier pour l'étude des origines chrétiennes. La datation haute défendue par Paul Kahle et ses élèves a été réfutée dans les années 1960 et 1970, et la discussion s'est déplacée sur le terrain de la chronologie des dialectes araméens ; les textes apparaissent aujourd'hui comme stratifiés, où des formulations très anciennes voisinent avec des révisions tardives.

Longtemps marginaux du côté chrétien, les targoumim sont utilisés par quelques hébraïsants médiévaux, puis imprimés à partir du dans les Bibles rabbiniques et les polyglottes, non sans susciter la méfiance des autorités ecclésiastiques.

Étymologie Le mot targoum est un nom attesté en araméen et dans les états tardifs de l'hébreu, au sens de « traduction ». Le verbe quadrilitère tirgem, « traduire », n'apparaît qu'une fois dans la Bible hébraïque : introduisant la partie araméenne du Livre d'Esdras, Esd 4,7 mentionne une lettre « traduite » (meturgam) en araméen..

Le terme a une postérité hors du judaïsme. L'arabe désigne l'interprète par tourdjoumân ou turǧumān (), dérivé de tarǧama, « traduire ». De ce mot vient le français « truchement » ; drogman en procède également, mais par une autre voie, l'arabe d'Égypte targumān ayant donné le grec byzantin δραγούμανος, d'où l'ancien provençal drogoman et l'italien dragomanno..

Usage du terme vignette|Version de Jérémie en hébreu et en araméen. Le scribe a copié chaque verset deux fois, d'abord en hébreu (texte massorétique avec vocalisation et notes tibériennes) puis en araméen (Targum Jonathan avec vocalisation supralinéaire babylonienne), Yémen, 1475 (Cliquer pour feuilleter) En hébreu comme en araméen, targoum est un terme général signifiant « traduction », applicable au rendu de n'importe quel texte dans n'importe quelle langue, même si la traduction en araméen est le plus souvent visée ; cet emploi général subsiste en hébreu israélien contemporain.. Flesher et Chilton la définissent comme une traduction qui joint à un rendu très littéral du texte original un matériau ajouté de manière continue, sans rupture apparente entre les deux, citant Flesher et Chilton 2011, p. 22.. Le verbe tirgem signifie d'ailleurs aussi bien « traduire » qu'« expliquer », et le terme s'applique également au rendu oral des lections bibliques à la synagogue, celui qui s'en charge étant appelé hammeturgem, « celui qui traduit ». Employé comme désignation d'un ensemble de textes, le mot a un sens beaucoup plus étroit : les traductions araméennes de livres de la Bible hébraïque faites par des Juifs à l'époque rabbinique. Flesher et Chilton soulignent qu'il ne s'agit pas seulement d'une étiquette pour les traductions juives anciennes de l'Écriture, mais de la désignation d'une manière particulière de rendre l'Écriture.

L'usage synagogal du targoum araméen s'est ensuite perdu : la connaissance de l'araméen a disparu chez presque tous les Juifs, à l'exception des lettrés, au profit de l'espagnol, du français, de l'allemand ou de l'arabe. Seuls les Juifs du Yémen ont conservé l'emploi des targoumim araméens dans le culteFlesher et Chilton 2011, p. 480..

Le targoum dans la liturgie et l'enseignement

La récitation à la synagogue Les origines de la pratique restent obscures, faute de témoignages directs. L'essentiel de ce qu'on en sait vient de déclarations rabbiniques hétérogènes par leur contenu, leur intention et leur provenance, qui couvrent près d'un millénaire et dont il est souvent impossible de dire si elles visent la Palestine ou la Babylonie ; ces textes sont d'ailleurs prescriptifs et non descriptifs, et disent ce qui doit se faire plutôt que ce qui se faisait. Ouvrage en accès ouvert sous licence CC BY-NC 4.0.. Sur la base du traité Meguila de la Mishna, Ze'ev Safrai date des années d'Ousha, au milieu ou à la fin du , l'origine de la récitation du targoum pendant la lecture publique : les déclarations rabbiniques antérieures ne le mentionnent jamais. L'argument est e silentio, mais le nombre de prescriptions qui apparaissent à partir de cette période le rend plausible, même si Willem Smelik doute que l'usage ait été alors répanduVerrijssen 2026, p. 6-7..

La plupart des chercheurs tiennent le targoum pour une pratique d'abord orale, non par principe mais pour des raisons matérielles : l'alphabétisation était rare et la production de manuscrits coûteuse. Cette oralité pesait sur celui qui la portait, la récitation exigeant une mémoire sûre du texte et une compréhension fine de l'hébreu, alors dépourvu de la vocalisation que porte le texte massorétiqueVerrijssen 2026, p. 5..

Un récit du Talmud de Jérusalem (y. Meguila 4,1) livre trois règles. Un homme traduisait appuyé contre un pilier : on lui rappelle que la Torah ayant été donnée dans la crainte et le respect, sa traduction doit être délivrée de même. Un hazzan traduisait sans que personne ne le relaie : on lui objecte que la Loi ayant été donnée par un intermédiaire, le lecteur et le traducteur ne peuvent être la même personne. Un enseignant traduisait à partir d'un livre : on lui répond que ce qui a été transmis oralement doit le rester, et par écrit ce qui a été transmis par écritVerrijssen 2026, p. 7-11..

La Tosefta (t. Meguila 3,13) précise la répartition des rôles selon le livre lu, et la Mishna le rythme : le lecteur ne lit pas moins de trois versets de la Torah, mais n'en donne qu'un à la fois au traducteur, trois pour les Prophètes ; on peut sauter des passages dans les Prophètes, non dans la Torah, et seulement dans la mesure où le traducteur n'a pas fini (m. Meguila 4,4). Selon Steven Fraade, l'effet combiné de ces règles était de faire entendre à l'assemblée l'équivalent sonore d'un texte bilingue disposé en colonnes ou en interlinéaireVerrijssen 2026, p. 10, 12-13..

Certains passages échappaient à la traduction publique. L'affaire de Ruben (Gn 35,22) est lue mais non traduite, de même que le second récit du veau d'or (Ex 32,21-24) ; la bénédiction sacerdotale (Nb 6,24-26) et l'affaire de David et Amnon (2 S 13) ne sont ni lues ni traduites (m. Meguila 4,10). L'interdiction ne vise que la récitation publique : ces passages figurent bien dans les targoumim conservésVerrijssen 2026, p. 15-16..

Le targoum dans l'enseignement Le targoum appartenait au programme scolaire. La Mishna autorise un mineur à lire la Torah et à traduire (m. Meguila 4,6), ce qui suppose un apprentissage précoce, même si Smelik y voit aussi l'indice d'une pénurie de lecteurs qualifiésVerrijssen 2026, p. 13.. Le Talmud prescrit par ailleurs à chacun de préparer sa parasha hebdomadaire en lisant deux fois le texte hébreu et une fois le targoum (Berakhot 8a-b) : c'est une obligation privée, mais aussi la préparation qu'on peut supposer à celle du meturgeman.. Les manuscrits sténographiques de la Guéniza du Caire, qui ne notent que les premiers mots ou les premières lettres de chaque verset, ont pu servir d'aide-mémoire à cette fonction.

Le targoum n'est pas seulement une traduction : il vaut comme interprétation autorisée et relève de la Torah orale, ce que la tradition fonde sur Ex 34,27, l'écrit d'un côté, l'oral de l'autre. À ce titre il était étudié aux niveaux supérieurs, et cité dans les discussions talmudiques comme une autorité exégétiqueHoutman 2014, p. 83-84.. Alberdina Houtman rappelle enfin une hypothèse de Philip Alexander : les targoumim Onkelos et Jonathan, très concordants avec l'hébreu, ont pu servir d'appui à l'apprentissage de l'hébreu par des élèves dont l'araméen était la langue maternelle, l'hébreu ayant cessé d'être parlé vers 200.

Les traductions araméennes de Qumrân Les fragments targumiques découverts parmi les manuscrits de la mer Morte constituent les plus anciennes traductions araméennes de la Bible conservées.. Trois manuscrits ont été identifiés comme tels.

Deux proviennent de la grotte 4. Le premier, 4Q156 ou 4QtgLev, se réduit à deux fragments correspondant à Lv 16,12-15 et Lv 16,18-21.. Le second, 4Q157 ou 4QtgJob, conserve des restes de Jb 4,16 à 5,4. Tous deux ont été édités par Józef Milik dans le sixième volume des Discoveries in the Judaean Desert.

Le troisième, 11Q10 ou 11QtgJob, provenant de la grotte 11, est de loin le plus étendu : trente-huit colonnes couvrant, avec des lacunes, de Jb 17,14 à 42,12García Martínez et Tigchelaar, ouvrage cité, p. 1184-1209.. Il a été publié en 1971 par Johannes van der Ploeg et Adam van der Woude, avant de faire l'objet d'une édition dans les Discoveries in the Judaean Desert.

Ces textes ont pesé très tôt dans la discussion sur la date de mise par écrit des targoumim. Dès 1966, avant même la publication de 4QtgLev, Roger Le Déaut y voyait la démonstration de l'existence de traductions araméennes écrites au plus tard au de notre ère, et rapportait, d'après une communication orale de Milik transmise par Alejandro Díez Macho, que les fragments du Lévitique offraient une traduction littérale comparable à celle d'Onkelos, en araméen d'empire, et paraissaient remonter au avant notre ère..

L'appréciation de ces textes a depuis changé. Ils établissent que des Juifs traduisaient des livres bibliques en araméen, peut-être à des fins d'enseignement, mais leur rapport aux targoumim rabbiniques n'a rien d'évident : la continuité verbale entre les uns et les autres est insignifiante, et leur technique de traduction interdit d'y voir des précurseurs directs. Une comparaison des versions araméennes de Job a montré que le texte de Qumrân est typologiquement proche de la Peshitta syriaque et distinct du targoum rabbinique de ce livre ; il ne présente pas l'adhérence aux traits formels du texte hébreu qui caractérise les targoumim. Ces traductions pourraient ainsi relever d'un développement distinct, sans lien direct avec les targoumim postérieurs. L'auteur renvoie notamment à David Shepherd, Targum and Translation: A Reconsideration of the Qumran Aramaic Version of Job, Assen, Van Gorcum, 2004..

Le corpus targumique Des targoumim ont été composés sur presque tous les livres de la Bible hébraïque, à l'exception de ceux qui sont eux-mêmes rédigés en partie en araméen, Esdras-Néhémie et le livre de DanielJoosten 2016, p. 143.. Le texte hébreu qu'ils reflètent est très proche du texte massorétique, à l'exception du targoum de Job de Qumrân, qui s'en écarte parfois.

Targoumim du Pentateuque

Targoum Onkelos