L'affaire Philippe Daudet est une affaire criminelle relative au suicide de Philippe Daudet, fils de l'écrivain, journaliste et homme politique, membre de l'Action française, Léon Daudet. Le , Philippe Daudet, âgé de quinze ans, meurt des suites d'une blessure par balle à la tête alors qu'il circulait en taxi. L'affaire partage l'opinion publique, entre les thèses du suicide et de l'assassinat. Le , la cour d'appel de Paris retient le suicide et rend une ordonnance de non-lieu. Sa mort a suscité de vives polémiques lancées par L'Action française et par la famille Daudet contre les anarchistes, la police et la Troisième République, s'opposant aux conclusions de l'enquête. L'affaire se prolonge jusqu'en 1931.

Historique

Contexte Marius Plateau, secrétaire général de la Ligue d'Action française et des Camelots du Roi est assassiné le . Le procès de son assassin anarchiste, Germaine Berton, doit débuter le devant la cour d'assises de la Seine. Originellement, l'accusée voulait tuer soit Charles Maurras, soit Léon Daudet.

La victime Philippe Daudet est né le dans le 7ème arrondissement de Paris. Il est le premier fils de Léon Daudet et de sa seconde épouse Marthe Allard. Au printemps 1921, âgé de treize ans, il fugue en direction de Marseille, plutôt que de rejoindre son frère et sa sœur au jardin du Luxembourg. Face à ce tempérament, ses parents se résignent à lui . Son père fait prévenir la police de la probabilité d'autres fugues et l'emmène consulter le professeur Babinsky, spécialiste des maladies du système nerveux.

En 1922, Philippe Daudet fugue à deux reprises. Il est considéré comme un .

Fugue inachevée vers le Canada

Le , Philippe Daudet, âgé de quinze ans, quitte le domicile familial, rue Saint-Guillaume, en emportant une importante somme d'argent ( de ses propres deniers et volés à ses parents). Au lieu de se rendre à l'école Bossuet, il prend le train pour Le Havre et tente d'acheter une traversée en bateau vers le Canada. Son pécule étant insuffisant, il a espéré, semble-t-il, travailler à bord du bateau pour compléter le prix du billet. Les représentants du navire le refusèrent d'autant plus qu'il n'avait pas de papiers d'identité.. Pendant deux jours, il erre dans le port et tente d'acheter un pistolet. Il écrit à ses parents, puis déchire ses lettres. L'une d'entre elles témoigne déjà de ses intentions suicidaires :

Le jeudi , il abandonne ses livres à l'hôtel , puis rentre à Paris.

Retour à Paris vignette|244x244px|Portrait de Philippe Daudet (non daté). Le jeudi après-midi, il arrive à la gare Saint-Lazare et se rend au bureau du journal anarchiste Le Libertaire. Il se présente sous un faux nom à son administrateur Georges Vidal. Philippe Daudet lui aurait confié sa sympathie pour l'anarchisme de même que son intention de commettre un attentat soit contre Raymond Poincaré (président du Conseil), soit contre Alexandre Millerand (alors président de la République), soit contre son père. Vidal l'en aurait dissuadé, le prenant soit pour un fou, soit pour un agent provocateur. Philippe Daudet fait un don de au journal et reste à dîner. Un militant nommé Gruffy l'héberge pour la nuit, auquel Philippe Daudet lui aurait confié des histoires « typiques de l'exagération de l'adolescence »., notamment .. Il n'aurait pas obtenu l'aide escomptée des anarchistes pour mener à bien son projet.

La veille de sa mort Le vendredi , les anarchistes lui indiquent qu'il peut se procurer un pistolet, , chez un ami libraire, Pierre Le Flaoutter, au 46 boulevard Beaumarchais. Ce dernier, amant de Germaine Berton, est un receleur d'armes et accessoirement un indicateur de police. Aucune preuve ne permet d'attester que Philippe Daudet se soit procuré une arme à cet endroit, ce jour-là. Le Flaoutter soutint même que Philippe Daudet le visita seulement le lendemain.

Le même jour, il rend visite à l'explorateur Louis-Frédéric Rouquette dont les écrits sur l'Alaska et sur le Grand Nord lui ont inspiré son projet de fugue.. Il rentre ensuite au Libertaire et confie à Georges Vidal une liasse de poèmes et une lettre cachetée adressée à sa mère, à envoyer si quelque chose arrivait.

Le suicide de Philippe Daudet vignette| dans Détective du 4 juin 1931. Le samedi , il aurait visité de nouveau le magasin de Le Flaoutter et reformulé ses désirs d’assassinat politique. Le Flaoutter aurait tenté de l'en dissuader et lui aurait demandé de revenir dans l'après-midi pour prendre un exemplaire du recueil Les Fleurs du mal de Baudelaire. Le libraire prévient aussitôt le contrôleur général Lannes de la Sûreté générale d'un possible attentat. Le fonctionnaire missionne huit inspecteurs et commissaires, ainsi que quatre policiers, pour cueillir Philippe Daudet lorsque celui-ci se représentera à la librairie. Vers 16h30, Philippe Daudet monte dans un taxi et demande à être conduit au cirque Medrano. En chemin, le chauffeur, dénommé Bajot, jette un coup d'œil derrière lui et s'aperçoit que son passager est affaissé sur le siège. Il s'arrête à hauteur du 126, boulevard de Magenta et constate qu'il est blessé d'une balle à la tête..

Philippe Daudet meurt deux heures plus tard à l'hôpital Lariboisière, anonymement. Le dimanche matin, en lisant dans Le Petit Parisien un entrefilet relatant ce suicide, Léon Daudet se demande s'il ne s'agit pas de son fils. Elle prie un ami de la famille, le docteur Bernard, de se rendre à l'hôpital : le docteur reconnaît le jeune homme, qui est ensuite reconnu par son père. Le suicide ne fait alors aucun doute pour la familleLe procureur général Scherdlin dit dans son réquisitoire de 1925 : « Il convient surtout de retenir que, jusqu'à la publication du numéro spécial du Libertaire, M. Léon Daudet avait accepté l'idée que son fils s'était suicidé. » .. Léon Daudet demande au Parquet d'autoriser l'inhumation sans autopsie. Lors de l'enterrement, pour permettre les funérailles religieuses à Saint-Thomas-d'Aquin, avant l'inhumation au Père-Lachaise dans le caveau familial, le docteur Bernard certifie que le suicide s'est produit alors que l'enfant avait l'esprit dérangé. Daudet ment à ses proches en leur disant que son enfant est mort d'une méningite foudroyante.

Les obsèques Le , Philippe Daudet est inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Dans l'assistance, sont présents : Joseph Kessel aux côtés de François Mauriac, de Jean Cocteau et d'Henry Torrès, adhérent du parti communiste et avocat de Germaine Berton.

L'affaire thumb|L'Action française du .|259x259px Le scandale commence le , lorsque la manchette d'un numéro hors-sérieNuméro 253 bis. Le journal, qui va devenir quotidien, est encore hebdomadaire à cette date. du Libertaire fait l'effet d'une bombe : « La mort tragique de Philippe Daudet, anarchiste ! Léon Daudet étouffe la vérité ».

Georges Vidal donne un récit détaillé des circonstances dans lesquelles a disparu le jeune homme dont il fait un héros de l'anarchie et s'en prend violemment à Léon Daudet accusé d'avoir étouffé la voix de son fils et d'être responsable de sa mortS. Giocanti, op. cit., .. La dernière page reproduit des poèmes de Philippe Daudet. Le , dans un autre article, il revient sur le geste de l'adolescent qui se serait suicidé en passant devant la prison où Germaine Berton, sa maîtresseLe grand secret de Germaine Berton., attend son jugement et souligne « son admiration, je dirai plus son amourGeorges Vidal, Devant la calomnie, Le Libertaire, , . » pour la jeune anarchiste. Le journal publie une lettre signée de onze surréalistes, dont Aragon : « Nous sommes de tout cœur avec Germaine Berton et Philippe Daudet ; nous apprécions à sa valeur tout véritable acte de révolteCette lettre est reprise dans Tracts surréalistes et déclarations collectives, éd. José Pierre, Éric Losfeld, 1980. ».

Léon Daudet réagit violemment. Dès le , L'Action française titre sur six colonnes : « L'assassinat de Philippe Daudet ». Abandonnant la thèse du suicide, Léon Daudet adhère à celle du meurtre avec préméditation. La mort de son fils est une vengeance politique. Présenter Philippe comme gagné à l'anarchie est . Il décide de mener sa propre enquête () et porte plainte contre X pour homicide volontaire et détournement de mineur.vignette|368x368px|Bande dessinée sur l'affaire Philippe Daudet, Les Documents nationaux, avril 1929.

Pendant plus d'une année, le juge d'instruction poursuit ses investigations tandis que L'Action française mène aussi son enquête. Au début de 1925, apprenant que le juge d'instruction va rendre une ordonnance de non-lieu, Léon Daudet dépose le une nouvelle plainte qui cette fois vise nommément le commissaire Colombo qui aurait, selon lui, été l'exécuteur, ainsi que trois hauts fonctionnaires de la Sûreté Générale (dont le Contrôleur général Lannes, beau-frère de Poincaré) et Le Flaouter. Le juge d'instruction est dessaisi et une nouvelle instruction est confiée à un magistrat de la cour d'appel. Les résultats de cette nouvelle enquête sont tout aussi négatifs et, le , la cour, après avoir examiné les arguments de Léon Daudet (au nombre de sixLes arguments de Léon Daudet sont discutés dans cet ordre par le procureur général Scherdlin dans son réquisitoire. . : invraisemblance du suicide, contradictions du chauffeur de taxi, absence de balle dans le canon du pistolet, découverte suspecte de la douille de la cartouche dans le taxi dix jours après le drame, absence de trace de balle dans le taxi, invraisemblances contenues dans le récit de la surveillance du devant la librairie Le Flaouter où dix policiers expérimentés laissent Philippe Daudet sortir de la librairie) retient la thèse du suicide et rend une ordonnance de non-lieu. Le Procureur général a conclu son réquisitoire en estimant que les anarchistes connaissaient l'identité de Philippe et avaient résolu d'exploiter sa présence parmi eux « en le faisant arrêter comme anarchiste pour provoquer ainsi un scandale retentissant ». Philippe Daudet, ayant fini par éventer la machination, se serait tué de désespoir « parce que le suicide lui apparaissait comme la seule solution possibleRéquisitoire du procureur général Scherdlin . ».

Léon Daudet surenchérit dans l'accusation en dénonçant la responsabilité de la police, dans fondée sur .

L'Humanité estime à ce moment que : L'Humanité, , cité par E. Weber, op. cit., p. 196..

Condamnation, emprisonnement et exil de Léon Daudet vignette|311x311px|Reddition de Léon Daudet et Joseph Delest dans Le Petit Journal illustré du 26 juin 1927. Léon Daudet continue à affirmer que son fils a été assassiné et placé, mortellement blessé, dans le taxi. Il se méfie de la justice en raison de l'acquittement de Germaine Berton., qui a revendiqué le meurtre du royaliste Marius Plateau. La Cour de cassation rejette son pourvoi.

Il écrit alors de nombreux articles dans L'Action française où il dénonce violemment la Sûreté générale, le chauffeur de taxi Bajot, le libraire Le Flaouter et même le gouvernement républicain. Ces attaques diffamatoires, confuses et violentes, lui causent des ennuis judiciaires. Léon Daudet fait l'objet d'une plainte en diffamation de la part du chauffeur de taxi BajotEugen Weber estime que la déposition du chauffeur de taxi comporte , tout en estimant la thèse de Léon Daudet. qu'il a accusé sans preuve d'être un agent de la police, ce qui lui vaut d'être condamné à d’amende et cinq mois de prison, de même que Joseph Delest.