vignette|redresse=1.3|Allégorie de la substitution : Dieu foudroie le judaïsme et réserve sa lumière au christianisme. Bas-relief de l'église Saint-Jacques (1839), Gottsdorf, Basse-Bavière.
La théologie de la substitution ou théologie du remplacement, ou encore supersessionisme, est une doctrine chrétienne selon laquelle le christianisme se serait substitué au judaïsme dans le dessein de Dieu. Dans cette optique, le peuple d'Israël autrefois choisi par Dieu a cessé d'être le peuple élu et il est maudit parce qu'il a rejeté et tué le Sauveur, Jésus-Christ. Les dons et les promesses de Dieu à l'« ancien Israël » sont transférés à l'Église, qui devient le « nouvel Israël », le « nouveau peuple de Dieu ». Il s'ensuit que le judaïsme n'a plus qu'une valeur toute relative, en fonction du christianisme, dont il n'est que l'imparfaite préfiguration et le témoin dépassé.
De nombreux historiens ou théologiens, dont Jean-Miguel Garrigues, soulignent que cette « doctrine de la substitution » est la cause de siècles de persécutions que l’Église a infligées ou fait subir au peuple juif en l'accusant de déicide
Le thème de la substitution est présent dans plusieurs passages du Nouveau Testament, selon des modalités sujettes à diverses interprétations, comme chez les Pères de l'Église, notamment Augustin. Elle a déterminé pendant près de vingt siècles les relations entre judaïsme et christianisme.
Cette approche s'oppose à la théologie des deux alliances, qui affirme que l'Alliance de Dieu avec Israël n'a jamais été rompue.
Vetus Israel, Verus Israel
Plusieurs textes du Nouveau Testament, adressés aux chrétiens des deux premières générations, présentent la communauté des disciples de Jésus de Nazareth comme un Israël spirituel. Tel est le cas, en particulier, des Épîtres de PaulÉpître aux Romains 2:28 ; Épître aux Philippiens 3:3.. Le corpus johannique, rédigé une cinquantaine d'années plus tard, contient des affirmations catégoriques à ce sujetÉvangile selon Jean 14:6 ; Première épître de Jean 2:23..
Plus tard, l’Église primitive se singularise encore face aux juifs, elle fonde son hostilité sur l’idée que Dieu a envoyé le Messie à Israël qui ne l’a pas reconnu, et l’a mis à mort. La « doctrine de la substitution » née vers les , ancre l'hostilité envers le peuple déicide, rejeté par Dieu et condamné (les romains dispersent les pharisiens et détruisent le temple de Jérusalem). L’Église est maintenant seule élue de Dieu, les juifs sont bannis.
Parallèlement, le marcionisme est apparu vers 140 sous l'influence de Marcion, il allait encore plus loin en demandant que l’Église rejette l’Ancien Testament car, selon lui, le Dieu de la Loi révélé dans la Bible hébraïque était absolument différent du Dieu de miséricorde de l’Évangile. Marcion fut excommunié à Rome, et le marcionisme condamné comme hérésie en 144.
En tout état de cause, c'est à la même époque, aux alentours de l'année 150, que le christianisme naissant affirme être le « véritable Israël » (Verus Israel) qui remplace (se substitue à) l'« ancien Israël » (Vetus Israel) dorénavant banni et déchu selon cette théologie qui devient doctrine« Verus Israel », L'Origine du christianisme 10/10, par Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, Arte, 2004..
vignette|Entourage de Matthias Stom, Ésaü vendant son droit d'aînesse à Jacob. Ce thème pictural, fréquent dans l'iconographie chrétienne, illustre la théologie de la substitution. La théologie de la substitution prend une place considérable dans l'enseignement patristique : estimant que le peuple d’Israël ne s’est pas converti, puisqu'il n’a pas reconnu le Messie, les Pères de l'Église affirment que son rôle est terminé, et que les chrétiens doivent le remplacer.
Cette doctrine est développée par plusieurs auteurs.
Dans son Adversus Judaeos, Tertullien (v. 150-230) emploie métaphoriquement Gn 25:23, et fait de l'aîné des jumeaux Ésaü l'incarnation des juifs et du cadet Jacob celle les chrétiens, le « moindre » (Jacob) devant supplanter son aînéDaniel Boyarin, Mourir pour Dieu, Bayard, 2004, .. Il semble que Tertullien adopte la même démarche typologique que Paul relativement à Agar et Sarah en Ga 4:21-31 Geoffrey D. Dunn, Tertullian's Aduersus Iudaeos: a rhetorical analysis, éd. CUA Press, 2008, , extrait en ligne..
Jean Chrysostome (349-407), patriarche de Constantinople, écrit à son tour un Adversus Judaeos.
Augustin d'Hippone (354-430), tout en affirmant la doctrine du « peuple déicide », définit dans La Cité de Dieu son rôle de « peuple témoin » dont l'utilité est de préfigurer, et de favoriser a contrario, le triomphe du Christ :
Église catholique L'Église catholique, longtemps favorable à la théologie de la substitution, n'a changé de doctrine que dans la seconde moitié du .
Avant Vatican II Dans le catholicisme, la paternité de la théologie de la substitution est généralement attribuée à Paul de Tarse, sur la base de l'interprétation de l'épître aux Galates 3:15-16 et 6:15-16. Cette doctrine est constamment réaffirmée au cours des siècles, notamment au concile de Florence (), jusqu'à l'encyclique Mystici Corporis Christi de Pie XII, qui indique en 1943 :
vignette|redresse=1.2|Ecclesia et Synagoga encadrent le portail du Jugement dernier de la cathédrale Notre-Dame de Paris. À gauche, Ecclesia possède les attributs de la royauté ; à droite, Synagoga, les yeux bandés, le sceptre brisé, ne porte plus de couronne.
Cependant, plusieurs réalités historiques viennent contredire l'idée d'un Israël déchu et voué à la disparition, surtout à partir de l’émancipation des Juifs dans les pays de culture chrétienne, depuis la fin du . En accordant la citoyenneté et l'égalité aux Juifs, les nations européennes démentent l'idée d'un peuple condamné et dégénéré, d'autant plus que les Juifs prospèrent de manière extraordinaire au cours de cette période, excellant dans les sciences, les arts et l'industrie..
D'autre part, la poursuite de la tradition exégétique juive, transmise dans les yeshivot et les maisons d'étude, aurait dû s'interrompre si la substitution avait pleinement réussi. Or force est de constater qu'au moins pour les Juifs, l'« ancienne Loi » n'a jamais été abolie et donne lieu à une littérature extrêmement abondante.
Enfin, la seconde moitié du voit l'ensemble des confessions chrétiennes réagir aux événements : à la découverte des conséquences tragiques du discours antijuif, lors du génocide perpétré par un peuple de culture chrétienne au cours de la Shoah, s'ajoute le retour d'une partie importante du peuple juif sur la Terre d'Israël, avec la création de l'État d'Israël en 1948 et la renaissance de la Terre sainte sous le gouvernement des JuifsGary A. Tobin, Dennis R. Ybarra, The Trouble with Textbooks: Distorting History and Religion, Lexington Books, 2008 , p. 64-67..
Le concile Vatican II Dans la première moitié des années 1960, le concile Vatican II rappelle le dogme du Verus Israel, et donc de la substitution mais en expliquant que le concept de peuple déicide n'est pas valable, point déjà affirmé lors du concile de Trente. Cependant, Vatican II redéfinit, non pas le dogme, mais les relations avec les Juifs en invitant à appliquer une nouvelle pastorale, animée d'intentions pacifiques. Ainsi, la section 4 de la déclaration Nostra ætate rappelle la filiation de l'Église chrétienne avec le judaïsme tel qu'il était au temps de Jésus :
Toutefois, d'après certains commentateurs, l'expression « Nouveau Peuple de Dieu » traduiraitMenahem Macina, La substitution dans la littérature patristique, la liturgie et des documents-clés de l’Église catholique. l'intériorisation qu'aurait faite l'Église de la théologie de la substitution, ou, pour d'autresDominique Cerbelaud, « Questions à la théologie chrétienne après la Shoah », Théologiques, vol.11, , Lire en ligne pourrait à l'inverse permettre des approches théologiques non exclusives.
La constitution dogmatique Lumen gentium (1964) utilise l'expression « nouvel Israël » : De même, la note première du décret conciliaire Optatam Totius (1965) reprend la notion de « nouveau peuple élu » (novi populi electi dans sa version latine Document du concile Vatican II, Optatam Totius : Décret sur la formation des prêtres (version latine originelle) , 1965, extrait en ligne) Document du concile Vatican II, Optatam Totius: Décret sur la formation des prêtres , 1965, extrait en ligne.. Le chapitre 5 du décret Ad Gentes (1965) insiste également sur le « nouvel Israël » Document du concile Vatican II, Ad Gentes : Décret sur l'activité missionnaire de l'Église , 1965, extrait en ligne :
Après le concile, la doctrine du « Nouvel Israël » reste donc inchangéeMenahem Macina, La substitution dans la littérature patristique, la liturgie et des documents-clés de l’Église catholique, article cité supra. .
La récusation de la théologie de la substitution
À la source, l'évangile selon Matthieu (5:17), rapportant une parole du Christ, présente les Juifs comme garants de la Loi, et les chrétiens comme chargés d'accomplir la Loi : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. »
En ce sens, l'allocution adressée par le pape Jean-Paul II aux dirigeants des communautés juives d'Allemagne (Mayence, ) évoque le Jean Duhaime (2016). « L’ancienne Alliance jamais révoquée » dans les interventions récentes des papes. Théologiques, 24(2), 147–166. lire en ligne.
Francis Deniau, évêque de Nevers, et président du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, a déclaré en 2004Actualité des dons de Dieu au peuple juif, Réflexion de Mgr Francis Deniau, évêque de Nevers sur l'émission diffusée les 16 et 17 avril 2004 lire en ligne :
Le rejet de la théologie de la substitution est loin de rapprocher l'Église d'un syncrétisme. La foi catholique trouve sa forme classique dans le « Credo » qui intervient après l'homélie. Sa deuxième phrase (« Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles ») affirme la spécificité du christianisme.
Église orthodoxe
Églises protestantes
De nombreuses Églises se réclamant du protestantisme ont également fait progressivement le choix de s'éloigner de la théorie de la substitution à partir du , jugée comme trop exclusive ou insuffisamment nuancée.
Des théories de remplacement ont donc commencé à être avancées, telles que :
les théologies de l'Alliance ; le restaurationisme, qui peut lui-même avoir différentes variantes.
Les Églises pentecôtistes adhèrent plutôt à la théologie de la substitutionDonald Stamps, La Bible, Esprit et Vie, 2012, version de Louis Segond 1910 retravaillée et enrichie par Donald Stamps, pages 1858, 1859 et 2067..
Notes et références
Voir aussi Bibliographie Thérèse M. Andrevon (dir.), Permanence d'Israël et silence de la théologie, Parole et Silence, 2020 Conférence des évêques de France, Service national pour les relations avec le judaïsme, Déconstruire l'antijudaïsme chrétien, éditions du Cerf, , 160 pages, avec la collaboration d'Éric de Moulins-Beaufort, président de la CEF, et de Haïm Korsia, grand rabbin de France, chapitre 19 « La nouveauté de l'évangile conduit-elle à la substitution ? » Raphaël Draï, « Le dialogue judéo-chrétien et le paradigme anti-juif », Cités, 2008/2 (n° 34), p. 103-115 Jean-Miguel Garrigues, op, L'Impossible Substitution : juifs et chrétiens (), Les Belles Lettres, 2023 (1969)
Jean-Marie Lustiger, La Promesse, Parole et Silence, 2002. . Sens (revue), , septembre 2004, /452. Article de Francis Deniau. Bernard Sesboüé, sj, Jésus-Christ, l'unique médiateur. Essai sur la rédemption et le salut, Desclée, 1988 Marcel Simon, Verus Israël : Les relations entre chrétiens et juifs dans l'Empire romain (135-425), Boccard, , 1983, Ekkehard W. Stegemann, Le Déchirement. Juifs et chrétiens au premier siècle 1996. Le sujet de l'épître aux Romains et Romains 9:11. Pages 113-125.