vignette|Une page de la Bible de Gutenberg.

Les quatre sens de l'Écriture sont une méthode d'interprétation qui distingue quatre types ou niveaux de lecture dans la Bible. Ce principe du sens quadruple, né au sein du judaïsme, a été repris par le christianisme depuis les Pères de l'Église puis développé au Moyen Âge. Tombé partiellement en désuétude à l'époque moderne, il connaît un regain d'intérêt à partir du .

Dans la tradition juive, cette forme d'herméneutique biblique distingue quatre sens dans les textes bibliques : littéral, allusif, homilétique et mystique. La tradition chrétienne définit ces quatre niveaux en ces termes : littéral, allégorique, tropologique (ou moral), et anagogique.

Historique Origines judaïques et grecques

Philon d'Alexandrie (20 , 45 ) est un juif hellénisé connu pour avoir fait une lecture allégorique de la BibleJUIFS ET CHRÉTIENS : UN VIS-À-VIS PERMANENT | Bernard Dupuy, Gilbert Dahan, Jacques Cazeaux, et al., Chapitre IV. Être juif et parler grec : l’allégorie de Philon. Selon Photios Ier de Constantinople, Philon serait à l'origine de l'interprétation allégorique de la Bible adoptée par les chrétiensAdam Kamesar (éd.), The Cambridge Companion to Philo, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p.73Pour plus de détails, voir Philon d'Alexandrie et l'exégèse.

La question de savoir si l'herméneutique des sens de l'Écriture est une transmission du judaïsme au christianisme ou une influence postérieure du christianisme sur le judaïsme est débattue. .

Toujours est-il que dans la tradition judaïque, il existe quatre niveaux d'interprétation de la TorahAttali Michel, « Les contrées respectables. L'Universel et le Particulier dans la Kabbale », Pardès, 2011/1 (N° 49), p. 113-121. DOI : 10.3917/parde.049.0113. lire en ligne : le Peshat : sens littéral ou obvie ; le Remez : sens allusif (littéralement : allusion) ; le Drash : sens homilétique (rhétorique) et métaphorique ; le Sod (Kabbale) : sens mystique (littéralement : secret).

L'acronyme forme « prds » (PaRDeS). Le Midrash se concentre sur le remez et le drash.

Le sens mystique ou secret (sod) fait l'objet plus particulièrement des études kabbalistiques.

La kabbale chrétienne fut réprimée au Moyen Âge car elle était considérée comme une source d'occultisme ésotérique.

Transmission au christianisme

Au , le théologien Origène, diplômé de l’école théologique d'Alexandrie, a formulé le principe des trois sens de l'Écriture (littéral, moral et spirituel) à partir de la méthode juive d’interprétation (midrash) utilisée par Paul de Tarse dans l’Épître aux Galates chapitre 4Kevin J. Vanhoozer, Dictionary for Theological Interpretation of the Bible, Baker Academic, USA, 2005, p. 283-284. Cette forme d'herméneutique servait à interpréter la Bible lors de la prière, comme l'indiquait Origène en 238 dans une lettre à son disciple Grégoire le Thaumaturge, qui se préparait à partir en mission d’évangélisationcité par B. Secondin, La lettura orante della Parola. « Lectio divina » in comunità e in parrocchia (Wladimir Di Giorgio,Padova, 2001) . (cf. Sources Chrétiennes , ). Il l’exhorte à la Lectio divina : « Consacre-toi à la lecture des Écritures divines. Applique-toi à cela avec persévérance… En te consacrant ainsi à la lectio divina cherche avec droiture et une confiance inébranlable en Dieu le sens des Écritures divines, qui y est renfermé en abondance. » Origène utilise généralement trois sens dans ses commentaires de l'Écriture (littéral, moral et mystique), qui correspondent à la trichotomie humaine « corps, âme et esprit » (De principiis, IV, 11), quoiqu'il suive souvent l'ordre corps-esprit-âme, donc littéral-mystique-moral. Soit le passage de l'Exode (I, 6-7) qui dit : « Joseph mourut (...) et les fils d'Israël grandirent et se multiplièrent. » Le sens littéral (charnel, historique) est : Joseph est mort, puis les fidèles devinrent une grande multitude ; le sens mystique (spirituel, allégorique) est : Joseph annonce Jésus, mort pour que l'Église s'étende sur la Terre ; enfin, le sens moral (qui édifie les âmes) est : la mort du Christ se reproduit dans l'âme de chaque chrétien dont elle fait proliférer la foi (Homélies sur l'Exode, I, 4).

Au , le théologien Augustin d'Hippone a développé cette doctrine qui est devenue les quatre sens de l'ÉcritureChad Brand, Eric Mitchell, Holman Illustrated Bible Dictionary, B&H Publishing Group, USA, 2015, p. 206-207.

Jean Cassien, cité par Karlfried Froehkich, a systématisé les quatre sens au . Il indique, dans sa Conférence (§ 8) : « Les quatre figures se trouveront réunies, si bien que la même Jérusalem pourra revêtir quatre acceptions différentes : au sens historique, elle sera la cité des Hébreux ; au sens allégorique, l’Église du Christ ; au sens tropologique, l'âme humaine »; au sens anagogique, la cité céleste, 'qui est notre mère à tous'Karlfried Froehlich, Early Christian Interpretation, The Oxford Companion to the Bible, éd. Bruce Metzger, M.D. Coogan, Oxford, 1993.

Dans la conception des Pères de l’Église, les définitions de l'allégorie et de la tropologie étaient très proches, jusqu'au Moyen Âge où l'Église a établi une distinction plus claire entre le sens spirituel allégorique, le sens moral tropologique et les styles d'interprétationAlister E. McGrath, Christian Theology: An Introduction, John Wiley & Sons, USA, 2011, p. 132.

Au début du , l'auteur chrétien Bède le Vénérable décline explicitement les « quatre niveaux de sens des Écritures » : narratif, allégorique (dogmes et mystères de la foi), tropologique (moral, homilétique) et anagogique (spirituel, céleste, le plus souvent eschatologique)Gershom Scholem, Le nom et ses symboles, Paris, Cerf, 1983, pp. 120-124.

Au , Bernard de Clairvaux utilise les quatre niveaux dans ses Sermons sur le CantiqueBernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique, tome 2, Sermons 16 à 32, tome 3, Sermons 33 à 50. Texte latin des Sancti Bernardi Opera (SBO) par Jean Leclercq, Henri Rochais et Charles H. Talbot. Introduction, traduction et notes par Paul Verdeyen et Raffaele Fassetta. Paris, Les Éditions du Cerf (coll. « Sources chrétiennes » 431 et 452), 1998 et 2000, 495 et 407 p..

Au , selon Henri de Lubac (1896-1991), le dominicain Augustin de Dacie résume en un distique (pièce littéraire composée de deux vers) célèbre l’herméneutique systématisée chez Thomas d’Aquin : Littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid agas, quo tendas anagogia Henri de Lubac , « Sur un vieux distique : la doctrine du quadruple sens », dans : Mélanges offerts au R.P. Ferdinand Cavallera, Toulouse, Bibliothèque de l’Institut catholique, 1948, pp. 347-366Henri de Lubac, Exégèse médiévale : les quatre sens de l’Écriture, t. I, Paris, Aubier-Montaigne, 1959, . (la lettre enseigne les faits, l'allégorie ce que tu dois croire, la morale ce que tu dois faire, l'anagogie ce que tu dois viser).

Le principe des quatre sens a été repris par Jérôme, Augustin, Bède le Vénérable, Scot Erigène, Hugues de Saint-Victor et Richard de Saint-Victor, Alain de Lille, Bonaventure, Thomas d'AquinMichel Leter, Apories de l'herméneutique, 1991. Thomas d'Aquin ne présente pas une série de quatre sens, mais une dualité, la lettre et l'esprit ; l'esprit se divise en allégorie, tropologie, anagogieThomas d'Aquin, Somme théologique, I, qu. I, art. 10..

Ce principe s'est particulièrement développé lors de la renaissance du , avec l'introduction de la philosophie d'Aristote en Occident, la naissance de la théologie scolastique (Abélard et Hugues de Saint-Victor), et la naissance des universités. C'est au que la doctrine des quatre sens de l’Écriture, qui préconise une interprétation plurielle du texte de la Bible, atteint son apogée.

Les réformateurs opposent à cette doctrine l'unicité du sens littéral, liée chez eux à la clarté de l'Écriture.

Quasi-abandon à l'époque moderne

Luther, après une période (1515-1516) où il fait un usage personnel de la théorie des quatre sens, abandonne les quatre sens traditionnels en 1519Jean-Denis Kraege, [https://books.google.fr/books?id=hx3tjJL5ZmMC&pg=PA107&lpg=PA107&dq=Luther+%22all%C3%A9gorique%22&source=bl&ots=Tzocm9Q26-&sig=kqbYdQnFP00Y6uJkiFUSIJj14tM&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjgmOXd4evNAhWJ2RoKHdTuAdIQ6AEIHjAA#v=onepage&q=Luther%20%22all%C3%A9gorique%22&f=false L'Écriture seule. Pour une lecture dogmatique de la Bible : l'exemple de Luther et de Barth, p. 108-109].

Un mouvement similaire s'amorce dans le monde catholique, mais la lecture selon les quatre sens est encore attestée au , dans le prologue du commentaire sur l'ensemble de l'Écriture du jésuite Cornélius a Lapide, et le distique d'Augustin de Dacie par Menochius. Aux , le système est tombé en désuétude dans l'herméneutiqueGilbert Dahan, Lire la Bible au Moyen Âge, Essais d'herméneutique médiévale, Droz, p. 199-200.

Regain d'intérêt au Les papes Léon XIII et Pie XII ont publié des encycliques sur les études bibliques.

Léon XIII, dans Providentissimus Deus (1893), bien conscient que « l'on ne saurait nier que les Livres Saints sont enveloppés d'une certaine obscurité religieuse, de sorte que nul n'en doit aborder l'étude sans guide », met en garde contre une interprétation exclusivement littérale en soulignant l'importance du sens allégoriqueProvidentissimus Deus, Lettre encyclique de sa sainteté le pape Léon XIII, lire en ligne.

Pie XII, dans Divino afflante Spiritu (1943), insiste sur l'inspiration des Écritures tout en autorisant la méthode historico-critiqueSoulen, Richard N. Soulen, R. Kendall Soulen, Handbook of Biblical Criticism (3rd ed.), 2001, Louisville, Kentucky, Westminster John Knox Press, p. 49..

En 1992, le Catéchisme de l'Église catholique (§ 115 à 119) se réfère au principe des quatre sensLes sens de l'Écriture selon le catéchisme de l'Église catholique., qui correspond à la Lectio divina..

Dans le courant néo-évangélique, la théologie évangélique modérée a fait son apparition dans les années 1940 aux États-UnisRobert H. Krapohl, Charles H. Lippy, The Evangelicals: A Historical, Thematic, and Biographical Guide, Greenwood Publishing Group, USA, 1999, p. 197. L’étude de la Bible est accompagnée de certaines disciplines comme l’herméneutique et l’exégèse, dont les quatre sens de l'Écriture George Demetrion, In Quest of a Vital Protestant Center: An Ecumenical Evangelical Perspective, Wipf and Stock Publishers, USA, 2014, p. 128Roger E. Olson, The Westminster Handbook to Evangelical Theology, Westminster John Knox Press, USA, 2004, p. 49. Des théologiens modérés sont devenus davantage présents dans les instituts de théologie évangélique et des prises de positions théologiques plus modérées ont été adoptées dans les églises évangéliquesJames Leo Garrett, Baptist Theology: A Four-century Study, Mercer University Press, USA, 2009, p. 45Robert Warner, Reinventing English Evangelicalism, 1966-2001: A Theological and Sociological Study, Wipf and Stock Publishers, USA, 2007, p. 229.

À la suite des travaux de Henri de Lubac sur l'exégèse médiévale, la théorie des quatre sens semble renaître chez les théologiens contemporainsLes quatre sens de l’Écriture : la résurrection cachée d’une lecture de la Bible. Urs von Balthasar écrivait en 1970 : « Les quatre sens de l’Écriture célèbrent leur résurrection cachée dans la théologie d'aujourd’hui : en effet le sens littéral apparaît comme celui qu’il faut faire émerger en tant qu’historico-critique ; le sens spirituel en tant que kérygmatique, le sens tropologique en tant qu’essentiel et le sens anagogique en tant qu’eschatologique »Urs von Balthasar « Con occhi semplici. Verso una nuova coscienza cristiana » (« Avec des yeux simples. Vers une nouvelle conscience chrétienne », Herder-Morcelliana, 1970).

Pluralité des sens