Le terme d'origine allemande aktionsart (, prononcé : , pluriel : ) Les substantifs prennent une majuscule en allemand. En allemand, est féminin. s'applique en linguistique à la manière dont est conçu le déroulement du procès et à son découpage en phases, tels qu'exprimés, soit par le verbe lui-même, soit par sa forme grammaticale Duden: Die Grammatik, 7. Aufl., Mannheim 2005, . Il est parfois traduit en français par ordre de procèsTraduction proposée par J. Brunel (Bulletin de la Société de linguistique de Paris, 1942-1945, tome 42), caractère de l’action, mode d'actionDavid Cohen, L'aspect verbal, PUF, 1989 ou modalité d'actionMaguerite Guiraud-Weber, L'aspect du verbe russe, Université de Provence, 1988 (anglais : manner of action), mais fréquemment aussi employé tel quel.

Les différentes aktionsarten se distinguent en fonction de leur sens, donc sur des critères sémantiques. Dans le cadre de la dérivation de verbes à partir d'autres verbes, l'aktionsart peut être exprimée par certains morphèmes, ce qui fait de l'aktionsart une catégorie pour la formation des mots, la morphologie dérivative d'une langue. Dans ce sens, le concept d'aktionsart prend, particulièrement en linguistique anglo-saxonne, la dénomination d'aspect lexical (lexical aspect). Lorsqu'on regroupe systématiquement les aktionsarten en catégories grammaticales dans la construction des formes verbales, on parle d'aspect, ou d'aspect grammatical (grammatical aspect). L'aspect exprime de son côté différentes aktionsarten.

Historique du concept Les concepts d'aspectMot calqué sur le grec ancien (eidos, Dionysios de Thrace, ) ou plus précisément sur le terme vieux slave dérivé видь (vid’, Meletij Smotrićkyj 1619)). et d'aktionsart ont été utilisés au à propos de phénomènes similaires, parfois même en tant que synonymes. En 1908, le slavisant Sigurd Agrell (1881-1937), qui travaillait sur le polonais, a formulé pour la première fois une différenciation des deux concepts : .

Cette définition s'est largement diffusée en slavistique ; en remplacement de l'emploi du terme Aktionsart pour dénoter la signification fondamentale d'un verbe, le slaviste Alexander Isatschenko a proposé en 1962 le concept de « caractère verbal » (Verbalcharakter) Alexander Isatschenko: Die russische Sprache der Gegenwart, Halle (Saale) 1962.. Toutefois chez les linguistes en général, le concept d'aktionsart s'est développé pour en venir à caractériser aussi bien l'aktionsart « sémantique » que la classification (particulièrement en philologie classique) des distinctions sémantiques entre les différentes formes conjuguées Bayer-Lindauer:Lateinische Grammatik, 1974 ..

Wendt Heinz F. Wendt: Das Fischer Lexikon – Sprachen, Frankfurt am Main 1987, . par exemple effectue une distinction entre les aspects, déterminés selon un point de vue subjectif, et les aktionsarten, qui concerneraient le « déroulement objectif », et renvoie par exemple à la réalisation occasionnelle également de l'aspect sous forme de deux mots différents dans les langues slaves.

Dans la linguistique moderne s'est finalement répandue la distinction entre, d'une part, l'aspect en tant que concept grammatical concernant les formes fléchies et la syntaxe, d'autre part, l'aktionsart en tant que concept lexical concernant les formes dérivées et la classification sémantique des verbes Bernd Kortmann : The triad „tense – aspect – Aktionsart“, Brüssel 1991.. Certains ont pu aller jusqu'à proposer d'abandonner complètement le concept d'aktionsart et de n'effectuer de distinction qu'entre la « catégorie grammaticale de l'aspect », la « classification aspectuelle des verbes », et les « verbes aspectuels »Hans-Jürgen Sasse : Aspect and Aktionsart, Brüssel 1991.. La discussion autour de l'emploi du terme d'aktionsart n'est toujours pas close aujourd'hui.

Vue d'ensemble des aktionsarten Les concepts spécifiques à la base de l'aktionsart ne sont pas toujours distingués précisément les uns des autres et varient en fonction de chaque spécialisation linguistique. Les critères de définition des aktionsarten sont eux aussi controversés. La vue d'ensemble qui suit est basée sur le point de vue de Metzler.

le duratif (également dénommé aterminatif, continuatif, cursif) décrit un évènement qui dure, donc un état. Ex : en italien ero « j'étais » (duratif) vs. fui « je fus » (ingressif): « je devins ». Le terme constitue en outre une appellation générale pour les aktionsarten qui décrivent un état de façon globale, même si l'évènement lui-même se compose d'un certain nombre d'évènements ponctuels. le délimitatif décrit un évènement qui dure un certain temps sans restriction temporelle, comme en russe читать (tchitat) « lire » → почитать (potchitat) « lire un peu » le progressif (ou continuatif ; en anglais également continuous) exprime un procès en cours, souvent en relation avec un événement ponctuel ; par exemple en anglais, I was eating, « j'étais en train de manger ». Dans certaines langues le progressif est une catégorie aspectuelle. Dans les langues romanes et en allemand, une périphrase aspectuelle facultative est en outre en train de se développer actuellement. le perduratif décrit un procès qui dure ou un état appelé à se terminer ; par exemple en russe спать (spat) « dormir » → проспать всю ночь (prospat' vsju notch) « passer toute la nuit à dormir ». l'itératif (aussi : fréquentatif, multiplicatif, parfois aussi habituatif ou habituel) décrit un procès qui se répète, habituel ; par exemple en latin vocare « appeler » → vocitare « avoir l'habitude d'appeler ».

le ponctuel regroupe les aktionsarten qui décrivent un évènement délimité, soudain, ou encore le point de départ ou de conclusion d'un procès : le momentané (instantané) désigne un évènement unique, se déroulant en un instant. le semelfactif (lat. semel, une fois) désigne un événement singulier, unique ; il s'oppose à itératif. Par ex. en allemand klopfen « frapper, donner des coups » → anklopfen « frapper » (à la porte). l´ingressif, ou initif, désigne le début d'une action (contraire dégressif) ; par ex. en italien avevo « j'avais » (duratif) vs ebbi « j'eus, je reçus ». l´inchoatif (en anglais inceptive) désigne l'entrée graduelle dans un état, ou le début graduel d'une action ; par ex. en grec ancien (eraō) « j'aime » → « je me suis mis à aimer ». l´évolutif désigne la phase initiale d'un procès et son développement ; par ex. en allemand keimen, « germer » → aufkeimen « commencer à germer, à poindre ». le mutatif (ou transformatif) désigne un changement d'état ; par ex. en allemand erkranken « tomber (devenir) malade ». l´égressif (ou effectif) désigne la fin d'un procès ; par ex. en allemand blühen « être en fleur » → verblühen « se faner ». le résultatif indique la conclusion ou le résultat d'un procès ; par ex. en grec ancien (thnēskein, duratif) « être mort » → (tethnēketai, résultatif) « avoir décédé ». le finitif désigne la fin (soudaine) d'un procès, par ex. en allemand schwinden « faiblir, s'amenuiser » → verschwinden « disparaître ». le complétif désigne la menée à son terme d'un procès ; par ex. en russe писать (pisat') « écrire » → пописывать (popisyvat') « finir la rédaction de ». le distributif désigne une succession d'une même action (du point de vue du sujet ou de l'objet) ; par ex. en russe болеть (bolet') « souffrir, être malade » → переболеть (perebolet) « être malade l'un après l'autre » le gnomique (du grec ancien (gnōmē), « avis, connaissance » désigne une action délimitée, accomplie à de multiples reprises et considérée pour sa signification générale, proverbiale ; par ex. Qui va à la chasse perd sa place.

les aktionsarten qui expriment un degré d'intensité ou d'autres fonctions qualitatives : l´atténuatif décrit une qualité affaiblie ou plus inoffensive que le verbe de base ; par ex. en italien cantare « chanter » → canterellare « fredonner ». le causatif décrit le fait de faire en sorte qu'une action ait lieu : par ex. en allemand fallen « tomber » → fällen « faire tomber ». Il est exprimé en sanskrit, dans les langues sémitiques et en turc par des formes conjuguées. le factitif décrit une action qui influe sur une autre action, par ex. faire construire. l´intensif-itératif décrit un procès comme pénible ou difficile ; par ex. en russe писать (pisat') « écrire » → выписывать (vypisyvat') « tracer des lettres avec effort ». l´intensif-semelfactif décrit un évènement unique et violent par rapport à la signification du verbe de base ; par ex. en russe толкать (tolkat') « pousser, heurter » → толкнуть (tolknut') « pousser brusquement, bousculer ». le diminutif-itératif décrit un évènement qui se répète régulièrement, mais avec une faible intensité ; par ex. taper → tapoter. le cumulatif indique que l'action se rapporte à une quantité d'objets, par ex. en russe нарвать (narvat') « cueillir » → нарывать (цветов) (naryvat' cvetov) « cueillir des fleurs en quantité ». le total indique que l'action englobe la totalité d'un objet, ou l'ensemble des objets ; par ex. en russe писать (pisat) « écrire » → исписывать (ispisyvat) « remplir (d'écriture) ». le désidératif désigne le souhait de réalisation d'une action ; par ex. en latin edere « manger » → esurire « vouloir manger, avoir faim ». Le désidératif en sanskrit n'est d'ordinaire pas défini comme une aktionsart. le conatif possède une fonction sémantique voisine de celle du désidératif ; il désigne une tentative, un effort en vue de la réalisation d'une action, par ex. en latin abibat « il essayait de partir, il voulait s'en aller ».

Modes de réalisation des aktionsarten

Les aktionsarten dans la formation des mots L'aktionsart peut faire partie intégrante de la signification d'un verbe, c'est-à-dire que le verbe réalise globalement la catégorie d'une aktionsart ; lorsque l'aktionsart n'est pas formellement apparente, on suppose qu'elle est codifiée lexicalement. Les verbes qui n'expriment pas d'aktionsart spécifique sont appelés neutres du point de vue de l'aktionsart (aktionsartneutral), comme les verba simplicia, les verbes fondamentaux des langues slaves. La question de savoir si en allemand, tout verbe exprime une aktionsart, ou seulement certains d'entre eux, ou seulement les verbes dérivés, fait l'objet de discussionsHelmut Glück (Hrsg.): Metzler-Lexikon Sprache, Stuttgart 1993, .

Par exemple, le verbe ruhen (se reposer, être au repos) décrit un état (duratif), tandis que le verbe finden (trouver) décrit un évènement unique (ponctuel). Le verbe aufgehen (se lever) décrit une modification d'état (mutatif), alors que öffnen (ouvrir) représente la cause d'une situation (causatif). Il existe, en allemand comme en français, des couples de verbes qui décrivent des aktionsarten différentes d'un procès : sterben (mourir) → töten (tuer, causatif), « faire en sorte que quelqu'un meure » ; rufen (appeler, crier) → schreien (intensif) « crier fort, hurler ».

Le langage a développé divers moyens morphologiques pour construire des verbes ressortant d'aktionsarten différentes. Parmi ceux-ci on peut citer (pour l'allemand) : l'altération du radical (stehen « être debout » → stellen « faire en sorte que qqch soit debout » ; l'infléchissement (Umlaut) de la voyelle du radical (fallen « tomber » → fällen « agir de manière à faire tomber qqch »), ou l'apophonie (Ablaut) – souvent avec umlaut (trinken « boire » → tränken « donner à boire, faire boire qqn ») ; la suffixation de certains phonèmes ou syllabes au radical (husten « tousser » → hüsteln « tousser faiblement et répétitivement, toussoter ») ou l'ajout de syllabes ou de mots, auquel cas le résultat est décrit comme un mot composé (laufen « courir » → loslaufen « se mettre à courir, partir en courant » / weiterlaufen « continuer à courir »). Les langues slaves ont développé un système complexe pour exprimer les aktionsarten au moyen de dérivations morphologiques, de sorte que dans ces langues, les classifications sont extrêmement différenciées.