thumb|300px|Rassemblement vigneron où prennent la parole Ernest Ferroul, maire de Narbonne et Marcelin Albert.
La révolte des vignerons du Languedoc en 1907 désigne un vaste mouvement de manifestations survenu en 1907, dans le Languedoc et dans le Roussillon, réprimé par le cabinet Clemenceau. Fruit d'une grave crise viticole survenue au début du , ce mouvement, aussi appelé « révolte des gueux » du Midi, a été marqué par la fraternisation du d'infanterie de ligne avec les manifestants, à Béziers.
Le vignoble languedocien avant la crise de 1907 Une viticulture de masse La viticulture se développe au grâce à la création du port de Sète et l'achèvement du canal du Midi. Le vin, dont les techniques de conservation ont été améliorées, résiste aux transports et conquiert de nouveaux marchés. Le vignoble s'étend et à la veille de la Révolution française, autour de Béziers, environ 50 % des terres sont couvertes de vigneRegards sur la Commune de 1871 à Narbonne, sur le site bellaciao.org.
thumb|left|L'Assommoir du Père Colombe, édition de 1906 de l'Assommoir d'Émile Zola. thumb|Des travailleurs qui n'ont pas envie de travailler.
En 1853, les lignes de chemin de fer commencent à desservir le Languedoc, ce qui permet à la viticulture régionale de s'ouvrir de nouveaux débouchés, en particulier dans le nord du pays et ses régions industrielles. Les plus gros consommateurs sont les ouvriers dont une part importante du salaire est consacrée à l'achat de vin comme l'explique René CastillonRené Castillon, 19 juin 1907, sur le site de La Vie.
La troisième république, par la loi du avait facilité l'ouverture massive des débits de boissons. Ils se firent surtout dans les quartiers ouvriers des grandes villes, avec une moyenne de trois débits pour cinq immeubles. La consommation de vin et d'alcool monta en flèche. Dans ces établissements étaient servies sous le nom de vin d'exécrables bibines trafiquées ou falsifiées. Les dégâts furent tels que, dans les années 1890, un Jacqueline Lalouette, Alcoolisme et classe ouvrière en France aux alentours de 1900.
Un demi-siècle catastrophique thumb|left|Classement du Moniteur vinicole (2 juillet 1856). thumb|Le phylloxéra, insecte térébrant.Gravure d'époque. En 1856, le Moniteur viticole, organe de presse des Entrepôts de Bercy, siège parisien des négociants en vin, publie un . Hormis le bordeaux, le bourgogne et le champagne, l'ignorance est totale. La quasi-totalité des vins de France est ignorée du négoce parisien et des grandes places de consommation. Pour pallier cette méconnaissance, Achille Larive, directeur de ce journal, lance un . Le , il peut publier les résultats de son enquête.
Dans le numéro suivant, un lecteur tient à préciser que les vins de petits propriétaires sont ignorés.
De plus, dans cette seconde moitié du , la viticulture française fait face à plusieurs crises : l'oïdium, qui se répand aux alentours de 1850 en attaquant les feuilles de la vigne ainsi que les fruits, puis le phylloxéra en 1863, et à la fin du , le mildiou, un autre champignon qui se fixe sur le dos des feuilles. Il produit à la surface de celles-ci des reflets huileux qui entraînent leur chute de façon précoce tout en affaiblissant le cep. Grâce à la bouillie bordelaise, mixant du sulfate de cuivre à de la chaux, et à l’introduction de plants américains utilisés comme porte-greffes naturellement résistants au phylloxéra, la vigne se trouve complètement régénéréeLa vigne et ses problèmes..
thumb|Le Monde illustré , 1870, l'administration fait répandre dans la Seine les vins falsifiés saisis aux Entrepôts de Paris.
Ce qui ne met pas fin à la pratique des vins factices. Dans Le Monde illustré du , un article de Léo de Bernard dénonce le vin falsifié, le petit bordeaux, Avant la loi 1905 sur le site de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes..
Alors que partout ailleurs, surtout dans le Nord-Ouest, la surface plantée en vignes est en régression, elle augmente dans les départements de l'Aude, du Gard, de l'Hérault et des Pyrénées-OrientalesEmmanuel Le Roy Ladurie, 1907, le millésime de la colère. L’Histoire no 320, mai 2007, .. À eux quatre, ils fournissent 40 % de la production française de vin pour atteindre près de 45 % dans la première moitié du Le problème du vin dans le Bas-Languedoc, persee.fr..
thumb|Entre Béziers et Vias, le château de la Gardie, maison de propriétaire terrien.
Le Haut Languedoc, et plus particulièrement le Biterrois et Béziers, autoproclamée , s'enrichit rapidement. De grandes fortunes se forment. De grands propriétaires terriens, issus de l'industrie, de la finance ou des professions libérales, possèdent d'immenses domaines de plusieurs dizaines d'hectares.
Pour faire face à la concurrence étrangère, des vins trafiqués apparaissent sur le marché. Les fraudeurs dénoncés restent impunis. En 1892, les viticulteurs du Midi réclament .
Mais le marché reste en partie occupé par des vins élaborés à partir de raisins séchés importés (type raisins de Corinthe), de vins dits « mouillés » (allongés d’eau), chaptalisés ou même élaborés sans raisin. Si les vignerons accordent une grande importance à cette concurrence déloyale, qui existe, elle ne représente pas plus de 5 % du marché.
Une manifestation a lieu à Montpellier le , une pétition circule qui réunit des milliers de signatures en mettant en cause la fraude et les vins falsifiés. Les premiers appels à faire grève des impôts sont lancés avec le soutien d'élus qui brandissent la menace de démissionner de leurs mandats. Face à eux, le gouvernement radical a une autre analyse qui soutient que la crise viticole prend ses racines dans la surproduction des vins du Midi..
La coopération viticole, symbole du Midi Rouge
thumb|Le village de Maraussan et ses vignes thumb|À Maraussan, les vignerons reçoivent à la cave commune les délégations des sociétés coopératives de consommation, leurs clientes thumb|La façade des Vignerons libres et sa devise Tous pour chacun, chacun pour tous Au début du , pour faire face à la mévente des vins de l'Hérault et mieux écouler leur production, l'idée d'un regroupement de viticulteurs germe dans quelques communes du Biterrois. Les deux premières à mettre en place une coopération pour vendre leurs vins sans intermédiaire sont Maraussan et Mudaison en 1901Histoire de la coopération sur le site des Vignerons coopérateurs de l'Hérault. La coopérative de vente de Maraussan fut créée le par 128 viticulteursLa cave de Maraussan sur le site languedoc-roussillon.culture.gouv.fr. Cette initiative se révélant judicieuse, elle va inciter Marseillan (1903), Siran (1907), puis Marsillargues et Frontignan (1910) à faire de même.
La coopérative de vente de Maraussan fut la première, en 1905, à juger nécessaire de mettre en place une vinification commune en construisant un bâtiment spécifique. Le rôle joué par Élie Cathala, un limonadier biterrois habitué des circuits de distribution, et Maurice Blayac, président du syndicat agricole et du crédit mutuel, fut déterminant pour réaliser cet objectif. Ce regroupement de la production et le contrôle de sa vinification permit d'offrir une gamme de vins à des prix diversifiés en fonction de la qualité. Une initiative que vint saluer sur place Jean Jaurès.
Le , lors de sa visite aux nouveaux bâtiments, le tribun socialiste expliqua que les paysans devaient se réunir au lieu de refuser de s'entraider par cette comparaison: Jean Jaurès, L'Humanité du dimanche, 7 mai 1905, .Citation de Jean Jaurès, gardaremlaterra.free.fr.
Une grande majorité de ces petits vignerons coopérants du Languedoc et du Roussillon sont de sensibilité socialiste, voire communiste (mise en commun des outils de production et des bénéfices de la vente, principe de base des caves coopératives), formant ainsi un . La majorité des élus locaux, issus de communes rurales ou du milieu viticole, sont les représentants politiques de ce Midi Rouge et en ce début de ont fait leur le slogan de Jaurès .
La construction d'un bâtiment spécifique à la vinification fut décidée par l'assemblée générale du . Sa capacité de production était de et elle avait à sa disposition 29 cuves en ciment de chacune, pour la vinification et le stockage.
Les Vignerons libres restent le symbole de la coopération viticole et de l'espoir qu'elle suscita. La façade de la cave est toujours ornée de la devise . Elle est inscrite sur la liste des monuments historiques par arrêté du .
Crise de surproduction thumb|left|Dessin de Marcel Capy Dernière nouvelle, on vient de vendre une demi-pièce de vin dans le midi ! À la crise de surproduction, s’ajoute la concurrence étrangère (l’Espagne et l’Italie ont elles aussi des excédents à écouler), et celle des vins algériensLes vins algériens des années coloniales. Les années 1902 et 1903 avaient connu de faibles récoltes, dues à la météorologie : 35 à d’hectolitres. Les cours sont alors de , puis de l’hectolitre.
thumb|Le vin à l'heure
En 1904 et 1905, toujours à cause de la météorologie, les récoltes sont extrêmement abondantes dans toute l’Europe : la hausse de production est de 96 % en France, de 48 % en Espagne, de 16 % en Italie, les trois principaux producteurs européens. Alors que le seuil de mévente se situe à d’hectolitres, la production est de Le Roy Ladurie, . De 1900 à 1906, la viticulture du Languedoc produit de 16 à d'hectolitres. C'est dans ce contexte que le gouvernement autorise en 1903 la chaptalisation des vins d'importation. La production se maintient à un niveau élevé les années suivantes : d’hectolitres en 1905, 52 en 1906, 66 en 1907. Le prix de l’hectolitre de vin passe à 6 ou .
Le vin languedocien se vend de plus en plus mal. Les récoltes abondantes font gonfler des stocks devenus impossibles à écouler. Dans les troquets, on vend même le vin « à l'heure » : on paye et on boit tout le vin que l'on veut… ou que l'on peut boireLa révolte des vignerons de 1907 sur le site emilezola.fr.
Face à ce marasme, les vignerons réagissent. Un Comité régional de défense viticole des intérêts du Midi est constitué le . Mais au Parlement, ni Gaston Doumergue, député du Gard, ni Félix Aldy, député de l'Aude, ne réussissent à sensibiliser leurs collègues sur la question viticole et leurs propositions visant à la défense du vin naturel sont rejetées par les parlementaires.
Au cours de 1905, une manifestation rassemble à BéziersLe Roy Ladurie, 1907 à Vendargues. Un certain Marcelin Albert lance alors sa , qui recueille quatre cents signatures : .
Les évènements de 1907 thumb|Ouvriers agricoles au chômage. En 1907, la crise est là. Les viticulteurs languedociens s’estiment de plus en plus menacés et mettent en cause l'importation des vins d’Algérie qui arrivent par le port de Sète et la chaptalisationRévoltes vigneronnes 1907, Languedoc, 1911, Champagne.
Ludovic Massé, Le vin pur, Paris, Flammarion, 1945, réédition L'Arbre vengeur, 2026, ..
thumb|left|Chargement de vins dans le port d’Oran à destination de la France.