Les Kel Adagh sont un ensemble de tribus touaregs habitant l'Adrar des Ifoghas dans la région de Kidal au Mali et dans les Wilaya de Tamanrasset et d'Adrar en Algérie.

Les personnes désignées préfèrent l’être sous le nom de Kel Tamashaq., vivant dans l'Adrar des Ifoghas (ou Adagh, en langue touarègue, la tamashaq). Le terme Kel Adagh signifie en tamashaq, langue de ces Touaregs, « ceux de la montagne »La construction des noms des populations locales se fonde souvent sur la dénomination de leur espace de nomadisation précédée de l'expression kel, ce qui nous apprend que les Kel Adagh nomadisent dans l’Adagh des Ifoghas.. Les Kel Adagh vivent dans l’espace touareg s’étendant du nord au sud des premiers contreforts de Tin-Missao/Silet à la vallée du Tilemsi et de l’ouest à l’est de Taoudeni à la ligne In-Guezzam In-abangharet.

Description

Présents bien avant la colonisation, les Kel Adagh sont un des seuls groupements touaregs qui ne s’est pas dressé contre la conquête coloniale française du début du de manière officielle mais des résistants isolés ont mené des combats contre la France tel que le célèbre poète-compositeur Alla ag Albachir; dont tous les poèmes ont été interprétés par Tinariwen.

Considérés comme pacifiques à la fin du et au début du , ils deviennent le fer de lance des mouvements touaregs armés au cours du . Ils se soulèvent contre le pouvoir étatique malien après l’indépendance de 1960. Si la révolte de 1963-1964 est violemment réprimée par les autorités, les tensions sociales opposant les Kel Adagh à ces dernières rejaillissent lors de la révolte de 1990.

Historiographie L’histoire des Kel Adagh a été relativement peu étudiée, si ce n’est par des ethnologues et des anthropologues du milieu du . Ces derniers étant spécialisés dans l’étude de l’Afrique noire ou de l’Afrique blanche, la question du champ d’étude de l’histoire des Kel Adagh a été négligée puisque leur passé s’identifie plus à une histoire touarègue qu’à une histoire nordiste ou sudiste. Les travaux de l’historien Pierre Boilley constituent les meilleures sources d’informations. Sa thèse de 1996 portant sur les Kel Adagh rassemble près de 650 pages d’informations qui lui ont été directement rapportées. L’auteur prend en effet leur histoire de 1893 à 1996 à travers l’épisode colonial et l’indépendance du Mali. Il fonde ses recherches sur la lecture des archives et l’écoute de la population. Les sources orales sont essentielles dans l’étude du monde africain.

Les Kel Adagh et la colonisation française (1908 - 1958) La société Kel Adagh a connu de profondes transformations dès l’arrivée des Français. Il est intéressant de comprendre les évolutions subies entre la conquête française et la décolonisation avant de dresser un bilan de la domination coloniale. Nous apprécierons enfin la faiblesse des enjeux de la décolonisation pour les Kel Adagh.

La période commençant avec l’occupation française en 1909 de la région occupée par les Kel Adagh et se terminant au début des années 1930 voit l’évolution de la relation entre les populations locales et les autorités françaises. Les Kel Adagh perçoivent l’occupation française avec méfiance au début de la période alors qu’ils s’allient en collaborant - notamment sur le plan militaire - avec les autorités occidentales à la fin des années 1910.

La présence française permet à la chefferie des Ifoghas d’accroitre ses pouvoirs sur la région. Elle soutient en effet militairement les chefs locaux. Aussi leurs pouvoirs s’élargissent-ils sur la population, les Kel Adagh se rejetant eux-mêmes d’avoir accepté l’occupation française, contrairement à la majorité des autres populations touarègues. La collaboration qui permet aux chefferies de s’imposer plus fortement est nécessaire aux colons français qui cherchent à contrôler la région, ses populations, ses richesses et ses dynamiques, Clauzel, 1962.

C’est pour répondre à ces objectifs que les Occidentaux sécurisent la zone d’échange touarègue. Le Sahara est beaucoup plus contrôlé : la sécurité des Kel Adagh s’en trouve ainsi renforcée. La paix imposée limite les pillages et permet aux troupeaux de s’accroitre. Le trafic caravanier transsaharien se développeCf Travaux de Clauzel sur l’évolution du commerce caravanier pendant la période coloniale.. La région occupée s’enrichit grandement au cours de cette période. En revanche, le contrôle des nomades par les administrateurs coloniaux s’avère difficileJ. Lagarde, La nomadisation des Ifoghas et son contrôle (1943 - 1945) in Bernus/Boilley/Clauzel/Triaud, 1993.. Pour y remédier, l’administration coloniale utilise le pouvoir des chefferies pour gérer les régions.

L’implantation occidentale chez les Kel Adagh donne naissance aux conditions d’une crise sociale qui éclate plus tard au cours du . Le prestige des chefferies Kel Adagh chute quelques décennies après l’acceptation de la collaboration engagée avec les autorités françaises, ce dernier étant mal accepté par l’ensemble du groupe social. Ainsi, l’installation des Français sur le territoire occupé par les Touaregs Kel Adagh au début du ouvre une période de domination de la population locale sur son territoire. Quel bilan dresser de la colonisation pour la société Kel Adagh ?

Un sombre bilan s’esquisse après 50 ans de présence française au Mali. Si l’accroissement des richesses et le renforcement de la sécurité sont souvent évoqués pour légitimer l’exploitation occidentale, le bilan est très négatif pour la population Kel Adagh. La communauté n’a pas été préservée, son homogénéité a été amoindrie et sa hiérarchie sociale remise en cause. La écrit Pierre Boilley en 1996Pierre Boilley, Les Touaregs Kel Adagh”, Paris, Karthala 1996.

Le besoin d’ordre des autorités françaises a pétrifié la population locale. Les migrations vers le Sud ont été contenues par l’administration. La France a posé ici les bornes d’un territoire dont elle s’est octroyé la possession. La faiblesse du contrôle des déplacements nomades par la France soulève l’instabilité du régime en place : l’équilibre colonial semble en effet reposer sur l’importante pluviométrie de l’époque coloniale qui n’a pas provoqué de fortes tensions entre les autorités coloniales et les nomades.

L’époque de domination française provoque la naissance d’une société figée dont les hiérarchies sont stabilisées. Les chefferies en crises, les chefs sont déconsidérés aux yeux de la communauté alors que les nobles souffrent d’un déclin de leur autorité. De plus, le système de construit par les administrateurs laisse aux chefs une marge d’interprétation importante des directives du pouvoir central. Les relais locaux sont discrédités. L’administration coloniale française a donc progressivement vidé la hiérarchie des élites Kel Adagh de sa substance. La réalité vécue par les Touaregs change radicalement. La société est rendue autonome à la fin de la période coloniale, alors même que son cœur, comme les relations qu’elle entretient avec les autres sociétés locales, est pétrifié.

La décolonisation du Mali n’est pas vécue par les Kel Adagh comme par la majorité des populations locales de l’époque. S’ils ne sont pas animés par un désir d’indépendance à l’égard de la puissance française, le désintérêt dont ils font preuve à l’égard du fait politique est central dans la question de l’autonomie qui leur est accordée.

Les épisodes de décolonisations ne sont pas véritablement suivis par les nomades. Les Kel Adagh ne revendiquent pas d’indépendance à l’égard de la domination française. Les populations touarègues du Nord Mali n’ont pas subi les mêmes formes d’exploitations et d’humiliation que les populations du Sud. Les Kel Adagh n’ont pas été humiliés. Contre quelle inégalité se révolter ? La collaboration entre cette population et les Français n’a pas provoqué de profondes injustices.

La faiblesse de la participation électorale illustre ce désintérêt de la population à l’égard du fait politique et de la décolonisation. Jusqu’en 1951, la vie politique est absente de la région. L’élargissement du corps électoral de 1951 ne sensibilise pas les Kel Adagh au vote. La forte abstention des élections législatives de 1951-1952 en témoigne. Le candidat du RPF, seul candidat français face aux listes PSP et US-RDA est élu avec 86 % des voix. L’abstention chez nomades est de 87 %. L’on ne vote pas à l’époque pour un parti ou une idéologie, mais pour la personnalité qui l’incarne. Les Touaregs Kel Adagh apprécient le candidat soutenu par la France. Lors des élections de 1956, les nomades représentent 90 % du corps électoral, mais ne rassemblent que 0,6 % des voix. L’avis des nomades n’est nullement représenté.

Alors que les Kel Adagh se désintéressent totalement des événements politiques, les élections du au Soudan permettent la victoire de l’Union Soudanaise, portée par Modibo Keïta. Ce dernier augmente la proportion de nomades dans la représentation électorale mais leur participation n’augmente que de 1 %. La population du Mali et du Soudan acquiert l’indépendance en 1960 sans que les Kel Adagh aient fait quoi que ce soit pour l’obtenir. L’abstention Kel Adagh s’explique par trois raisons. Tout d’abord, les difficultés matérielles sont importantes. Il n’est pas toujours souhaitable de parcourir deux semaines de chameau en plein désert pour aller voterClauzel, 1989, . Ensuite, les Touaregs ne souhaitent pas que les femmes votent. Représentant près de 40 % du corps électoralClauzel, id., l’abstention est exacerbée. Enfin, les informations circulent mal entre l’État et certaines régions occupées, comme celles de Kidal, alors même que l’intérêt du vote semble dérisoireGabriel Féral, ancien administrateur colonial, raconte à Pierre Boilley : ..

L’installation française au Mali au début du a profondément changé la condition de la société Kel Adagh. Le bilan dressé de 50 ans de domination occidentale est catastrophique pour les Touaregs, qui voient leurs hiérarchies sociales fissurées, leurs chefs discrédités et leurs fonctionnements remis en question. Les Touaregs Kel Adagh ne réalisent pas à l’époque l’ampleur de ces transformations. Ils ne s’insurgent contre aucune inégalité et se désintéressent du fait politique, mal compris et jugé inutile. Les Kel Adagh obtiennent l’indépendance sans l’avoir espérée. La nouvelle forme de domination face à laquelle ils doivent faire face avec l’indépendance du Mali donne naissance à un embryon de revendications d’identité touarègue. Comment se développent-ils ?

Les Kel Adagh et la revendication identitaire La déclaration d’indépendance du Mali provoque la naissance des premières revendications sahariennes. Les Kel Adagh prennent conscience des dominations successives dont ils sont victimes et sont amenés à se révolter en 1963-1964. Certains événements locaux et l’absence de considération de l’État central à l’égard des Kel Adagh conduisent progressivement à révolte de 1990.

Les Kel Adagh et l’État Malien de la décolonisation à la révolte de 1990 Naissance ou construction d’une identité saharienne ? (1957 - 1963) L’indépendance du Mali conduit les Kel Adagh à s’interroger sur le sort qui est réservé à leur société et au territoire qu’ils occupent. Une revendication identitaire touarègue est progressivement construite : le Sahara devient le cœur des enjeux contemporains. La création d’un ministère du Sahara en France en 1957Max Lejeune, unique ministre du Sahara, fut aussi nommé délégué général de l’OCRS et des nombreux débats parlementairesLes premiers PJL sont ceux de Pierre July, Edgar Faure, Paul Reynaud, Jean de Lipkowski. Ils tendent à diviser la zone saharienne en trois grands espaces exploitables par la France. Les annales de l’AN permettent de compléter ces informations. soulèvent l’importance de la gestion de cette région disputée localement au potentiel énergétique fort.