vignette|Représentation d'un « meurtre rituel », cathédrale de Sandomierz, Pologne, ( ).|alt=
Laccusation de meurtre rituel portée à l'encontre des Juifs, également nommée légende de sang (en hébreu : עלילת דם ’alilat dam « accusation de sang »), est une allégation antisémite selon laquelle les Juifs assassineraient des enfants non juifs à des fins rituelles, l'utilisation de leur sang pour la confection de pains azymes pour la Pâque étant la plus fréquemment citée.
Il s'agit de l'une des allégations antijuives les plus anciennes de l'Histoire puisqu'elle précède le christianisme. Il y aurait eu plus de et, probablement, des milliers de rumeurs sous ce même chef : Walter Laqueur (2006) : The Changing Face of Antisemitism : From Ancient Times to the Present Day, Oxford University Press , .
Genèse d'une accusation Le premier cas connu d'accusation de meurtres rituels envers les Juifs émane d'Apion, un écrivain égyptien hellénisé ayant vécu au à Alexandrie, où eurent lieu en l'an 38 apr. J.-C des émeutes antijuives. Il nous est parvenu via l'historien judéen Flavius Josèphe qui les réfute dans son livre écrit vers 93 apr. J.-C Contre Apion (Sur l'antiquité du peuple juif). vignette|Crucifixion de Guillaume de Norwich représentée dans l'église de la Sainte-Trinité de Loddon, dans le Norfolk. Toutefois, et bien que le sénateur romain Cassiodore ait recommandé la traduction des œuvres de Josèphe en latin au , l'accusation ne fut jamais réitérée avant le , y compris par les plus âpres adversaires du judaïsme, dont Agobard, l'évêque de Lyon (), le moine cistercien Rudolphe de Rhénanie (qui invectiva les Juifs en 1146, les qualifiant d' et incitant ses contemporains à les tuer), ni par Bernard de Clairvaux (1091-1153) Jewish Encyclopedia – Blood accusation, par Richard Gottheil, Hermann L. Strack, Joseph Jacobs qui a pour sa part pris leur défense et tenté notamment de restreindre les discours de son ancien disciple Rudolphe, ni par Pierre le Vénérable qui conseilla à Louis VII de considérer les Juifs comme « les pires ennemis de la foi », plus haïssables encore que les Sarrasins.
L'affaire de Guillaume de Norwich est le premier cas connu d’accusation de meurtre rituel lancée par un moine chrétien, Thomas de Monmouth, en 1144. L’enfant, affirme-t-il sur base d’une information transmise par un Juif baptisé, aurait été assassiné car une prophétie annoncerait que les Juifs regagneraient le contrôle de la Palestine s’ils immolaient un enfant chrétien chaque année. Il n’est toutefois pas fait mention dans ce premier cas d’un quelconque usage du sang.
Après cette première affaire, les accusations se multiplient dans la chrétienté. De nombreuses disparitions inexpliquées d'enfants et de nombreux infanticides sont expliqués par ce biais. Une explication théologique est même avancée par Thomas de Cantimpré (vers 1260), affirmant que le sang des chrétiens, particulièrement celui des enfants, serait convoité par les Juifs pour ses « propriétés curatives »Thomas de Cantimpré, Bonum universale de apibus, liber II, cap. xxix, §§ 22-23 (De puella a Iudeis crudelissimie occisa / Cur Iudaei Christianum sanguinem effundant quotannis sur le site de l'Université de Trèves). Selon lui,
Thomas de Cantimpré ajoute qu'il s'entretient fréquemment avec un « Juif très instruit, qui s'est depuis converti à la foi chrétienne » (peut-être Nicolas Donin de La Rochelle, qui initia en 1240 une disputation sur le Talmud avec Yehiel de Paris, laquelle aboutit à la crémation en 1242 d'un nombre important de manuscrits du Talmud à Paris). Ce converti lui laisse entendre qu'« un des leurs, jouissant de la réputation de prophète, vers la fin de sa vie » leur a prédit que les hémorragies (dont les Juifs sont censés souffrir depuis le temps où ils ont interpellé Ponce Pilate, , passage de l'évangile attribué à Matthieu appelé « libelle de sang »), ne peuvent être soulagés que par le « sang chrétien » (« solo sanguine christiano »). Selon Thomas de Cantimpré toujours, les Juifs « toujours aveugles et impies » ont donc pris les paroles de leur « prophète » à la lettre et institué la coutume de répandre chaque année du « sang chrétien » dans chaque province afin de guérir de leur maladie. Cependant, ajoute Cantimpré, ils ont mal compris son propos : par « solo sanguine Christiano », le « prophète » n'entendait pas le sang de chaque chrétien, mais de celui de Jésus le Christ ; le seul vrai remède pour toutes les souffrances physiques et spirituelles des Juifs serait donc la conversion au christianisme.
vignette|Fresque dans l'église Saint-Paul à Sandomierz, Pologne. Elle représente une scène de l'histoire de Simon de Trente et fut commandée à la suite de deux diffamations de sang à Sandomierz en 1698 et 1710.
En 1255, le chroniqueur du meurtre rituel du Petit saint Hugues de Lincoln fait mention de rites de magie noire pratiqués sur le cadavre post mortem. En 1475, le rituel sacrificiel prétendument pratiqué sur Simon de Trente comporte l'ensemble de ces éléments, décrits de façon précise.
Les victimes prétendues, voire dans certains cas imaginaires, du sacrifice humain, qu'elles soient enfants ou adultes, font souvent l'objet d'un culte local comme martyr et sont, dans un petit nombre de cas, canonisées par l'Église.
Les Juifs ont tant à craindre de ces accusations et de leurs retombées, que le Golem de Prague, l'une des grandes figures des légendes juives d'Europe centrale, aurait été créé par le Maharal de Prague pour protéger les Juifs des rumeurs malveillantes en faisant peur aux médisants. L'humour juif en garde également quelques traces amères« Grand émoi dans ce village, une jeune fille a été découverte morte, les Juifs seront sûrement suspectés de l'avoir assassinée. Soudain, le rabbin sort radieux : “Bonne nouvelle, la victime est juive !” » - Humour antifasciste..
Les tenants et aboutissants des accusations évoluèrent dans le temps, et si les premières étaient motivées par le zèle religieux à « châtier » les Juifs qui persistaient dans leur « perfidie », les suivantes se doublaient souvent d'une visée sous-jacente d'ordre économique ou politique.
Au Moyen-Orient, ces accusations étaient largement inconnues, jusqu'à l'affaire de Damas en 1840. Elles se sont fortement répandues ensuite, dans les milieux chrétiens comme musulmans.
Bien que largement discréditées, ces accusations persistent de nos jours dans la frange intégriste de croyants chrétiens et musulmans (voir infra).vignette|Illustration imaginaire de « meurtres rituels d'enfants » par des Juifs. Figure extraite de Mœurs, usages et coutumes au Moyen Âge et à l'époque de la Renaissance, Firmin Didot, Paris, (1871). Légende de l'image :
Les faits derrière les rumeurs vignette|Bois polychrome montrant le martyre du petit Simon, Chiesa San Pietro à Trente (1515). À la question de savoir quel événement a marqué les esprits chrétiens au point de ressortir une vieille fable qui n'avait jusque-là trouvé aucun écho y compris parmi les détracteurs les plus incisifs du judaïsme, le professeur Israël Jacob Yuval de l'université hébraïque de Jérusalem répond dans un article publié en 1993, suggérant que les chrétiens pourraient avoir vu au , lors des massacres des communautés juives rhénanes à la suite de l'appel à la première croisade, des Juifs égorger leurs propres enfants pour leur éviter des tortures, le viol ou l'esclavage, avant de mourir eux-mêmes en martyrs, en sanctifiant le Nom divin. Cette façon d'agir extrême était connue de la tradition juive, les Zélotes s'étant suicidés en masse à Massada en 74 de notre ère, et Rabbi Akiva ayant lui aussi choisi la voie du kiddoush hashem en 135 de notre ère. Mais, tel que la perçoit le chroniqueur chrétien : Cité par Josy Eisenberg, Une histoire des Juifs, , éd. Le Livre de Poche.
Cependant, le professeur Yuval a estimé, en analysant les rapports chrétiens de ces évènements, qu'ils étaient déformés, et de nature à suggérer que si les Juifs peuvent tuer leurs propres enfants, ils peuvent aussi sans problème tuer des enfants chrétiens. Il rejette quant à lui la possibilité des histoires de crime rituel, d'une part parce que de tels sacrifices n'existent pas dans la tradition juive, Dieu lui-même arrêtant la main d'Abraham après avoir éprouvé sa foi, et d'autre part en raison de la nature précaire de l'existence de la minorité juive dans l'Europe chrétienne, précarité qui l'incitait à la discrétion et à la modération. Pour le professeur Yuval il s'agit d'une invention chrétienne Et si ce n'était pas bon pour les Juifs ? by Lily Galili; Ha'aretz du 18 février 2007.
Le Shevet Yehouda, une chronique du rédigée en Italie par Salomon ibn Verga raconte une histoire permettant de comprendre les mécanismes de l'accusation. Un jour, le roi de France reçut une plainte au sujet d'un Juif accusé de « crime rituel ». On l'a torturé, il a avoué, tout est en « ordre ». Demandant à un ambassadeur musulman , le roi s'attire alors une cinglante réplique : de . Le souverain s'emporte : . Un témoin avance alors une autre explication au fait que les Juifs ne s'adonnent pas aux crimes rituels en islam : Patrick Boucheron, « Sous le croissant et sous la croix. Les juifs au Moyen Âge », de Mark R. Cohen : destins juifs au Moyen Âge, Le Monde, 3 octobre 2008.
Pratiques réelles du judaïsme concernant le sang et les sacrifices Les descriptions de torture et de sacrifice humain, dans les accusations antisémites de rituel sanglant vont totalement à l'encontre de l'enseignement réel du judaïsme et du culte. De la façon la plus évidente, les Dix Commandements dans la Torah interdisent le meurtre. De plus, l'utilisation du sang dans la cuisine juive est strictement interdite par les règles alimentaires de la cacheroute. Le sang des animaux abattus ne doit jamais être consommé. Il doit justement être vidé de l'animal et jeté aux ordures ou recouvert de sable (Lévitique 17:12-13Lévitique 17:12-13.). Selon Vayiqra, le Livre du Pentateuque qui décrit en détail les rituels sacrificiels, le sang obtenu des animaux sacrifiés peut uniquement être placé sur l'autel du Grand Temple de Jérusalem (qui n'existait déjà plus à l'époque des premières accusations de meurtres rituels par les chrétiens). De plus, l'homme n'est pas considéré comme un « animal cacher ».
Alors que le sacrifice animal était une pratique du judaïsme ancien, le Tanakh (Ancien Testament) et l'Halakha (l'ensemble des lois et prescriptions religieuses) interdisent formellement le sacrifice humain et le considèrent comme l'un des péchés qui différencient les païens de Canaan des Hébreux (Deutéronome 12:31Deutéronome 12:31.), (2 Rois 16:32 Rois 16:3.). Les Juifs avaient justement l'interdiction de pratiquer de tels rituels et étaient punis en cas de transgression (Exode 34:15Exode 34:15.), (Lévitique 20:2Lévitique 20:2.), (Deutéronome 18:12Deutéronome 18:12.), (Jérémie 7:31Jérémie 7:31.). En outre, la pureté rituelle dans le judaïsme interdisait à un prêtre de se trouver dans la même pièce qu'un cadavre humain (Lévitique 21:11Lévitique 21:11.).
Les partisans des accusations de meurtres rituels, comme le fasciste britannique Arnold Leese, auteur, en 1938, de « », et ses sympathisants contemporains, prétendent que la preuve des meurtres rituels est contenue dans les textes sacrés juifs. Un site néonazi mentionne le Psaume 137 comme preuve que les Juifs pratiquaient le meurtre rituel de jeunes enfants en citant de façon isolée le vers : (Psaumes 137:8).
Les accusations de meurtre rituel au cours de l'Histoire Selon Walter Laqueur,
Les exemples présentés ci-dessous ne reprennent que les accusations les plus connues, qui ont contribué à forger le mythe.
Premières mentions