L'intégrisme est un courant au sein de l'Église catholique, particulièrement en FranceLe phénomène existe ailleurs mais sans être connu sous cette étiquette ; cf. ., dont l'appellation remonte au début du , lors de la crise moderniste, lorsque le courant conservateur de cette Église oppose aux partisans d'une ouverture au monde moderne un catholicisme dit « intégral » qui défend le maintien des vérités catholiques traditionnelles telles qu’elles ont toujours été enseignées.
Ces tenants de la « Tradition », se désignant eux-mêmes comme des « catholiques intégraux »., sont appelés « intégristes » par le courant progressiste qui se voit, lui, désigné sous le vocable de « moderniste » dans des appellations qu'aucun des deux courants ne revendique ni n'assume.
D'usage souvent polémique et péjoratif, le terme « intégriste » se réfère généralement à des courants traditionalistes qui affirment représenter l'orthodoxie catholique et la Tradition « authentique » dans un cadre sociologique qui, de la résistance générale à la société moderne, a glissé progressivement vers une résistance à la transformation interne de l'Église catholique. Cette résistance pousse certains de ses tenants jusqu'au schisme, à l'instar de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X qui, pour beaucoup, incarne le termeÉmile Poulat, ..
L'intégrisme se distingue du fondamentalisme. Celui-ci regroupe les courants réactionnaires – particulièrement protestants – qui se réfèrent à la littéralité des textes sacrés, même s'il partage avec l'intégrisme des processus comparables.. Par analogie, le terme « intégrisme » peut désigner plus généralement toute attitude doctrinale de conservatisme intransigeant mais il demeure difficilement traduisible et n’a d’équivalent dans d’autres langues que par décalque du français.
Le champ sémantique du vocable s'est ainsi étendu dans des usages impropres désormais répandus, toujours à connotation péjorative, comme ceux de l'« intégrisme musulman » – pour désigner le fondamentalisme musulmanOu « islamisme » – ou encore d'« intégrisme laïque »..
Histoire Étymologie Le terme est attesté pour la première fois en Espagne dans une acception politique pour désigner une faction carliste minoritaire radicale apparue en Catalogne et au Pays basque dans les années 1880 et qui prétendait combattre les idées libérales en menant une politique inspirée du Syllabus de 1864Il s'agit du Parti intégriste – de Ramón Nocedal, dont la devise était « La unidad católica, íntegra, pura ».. Il désigne alors une intransigeance extrême en vue d'imposer ses règles à la totalité de la société et régenter la vie de chacun selon celles-ci.. Condamné pour son extrémisme par Pie X, ce mouvement restera sans suitePlus précisément, il sera relayé par le catalanisme catholique cf. ..
Le mot apparaîtra dans son acception religieuse en France dans les années 1910 — bien qu'il n'y soit entériné dans les dictionnaires que vers 1950 —., dans le contexte de la crise moderniste qui voit s'opposer âprement les tendances favorables et opposées à la modernité au sein de l'Église catholique. Dans un contexte historique particulièrement troublé qui a notamment occasionné la disparition des États pontificaux en 1870, les autorités vaticanes, réduites au seul pouvoir spirituel, combattent la transformation politico-culturelle d'un monde en voie de sécularisation - voire de laïcisation - issu de la Réforme, de la philosophie des Lumières et de la Révolution française et y opposent en réaction la conception d’un modèle de catholicisme antirévolutionnaire dit « intégral » qui sera bientôt qualifié d'« intégrisme » par ses opposants.
Dès son apparition l'emploi du terme portera de multiples significations et servira parfois à qualifier des concepts ou des réalités contradictoires, par exemple par son usage par des catholiques progressistes pour désigner un christianisme « totalement vécu », pour reprendre l'expression d'Eugène Duthoit, ou encore souligner la volonté d'« authenticité et d'universalité christique », comme l'écrit Teilhard de Chardin en 1919. Mais ce sont là des usages ponctuels et sans postérité.
Racines
À la fin du , le « catholicisme intégral » entend être une alternative au libéralisme et au socialisme en apportant ses propres réponses aux besoins de la société contemporaine, sans transiger avec la doctrine et les « erreurs [du] temps » que relève le Syllabus de Pie IX en 1864. « Social » par essence, il s'oppose au « catholicisme libéral » qui transige davantage avec la société moderne et marque sa sympathie pour la libre recherche intellectuelle, la démocratie politique et socialeD'après la typologie de Georges Weill, Cité par ..
Le catholicisme intégral est donc « intransigeant ». C'est des velléités d'organisation de la société que résultera — au terme de nombreuses vicissitudes — le « catholicisme social », fruit de la tentative d'application de l'intégralisme à la société et de sa confrontation aux réalités sociales du peuple, au nom de la défense du peuple chrétien contre les erreurs modernes que dénonce le Syllabus, qui propose l'Église comme seule voie de salut. C'est ainsi que verront le jour une série de mouvements issus du clergé ou d'organisations de jeunesses se dévouant à l'action sociale de terrain qui, sensibilisés aux malheurs du temps, contribueront à donner corps à la démocratie chrétienne.
Les deux courants – intégral et social – puisent donc paradoxalement leur origine à la même source, le souci de combattre le désordre social occasionné par l'émergence de la bourgeoisie par des voies révolutionnaires, dont résulte la « subversion socialiste ». C'est dans le cadre de cette dichotomie – dont le rapport de forces entre les pôles profite alternativement à l'une ou l'autre tendance – qu'émerge l'intégrisme.
Idéologie Progressivement, l'intégrisme va désigner le courant qui se réfère à un moment de l'histoire de l'Église catholique dont la forme est considérée comme parfaite, intemporelle et immuable. et qui se traduit par une conception figée de l’orthodoxie et un refus de l'histoire en mouvement, confondant « la dévotion au passé avec la fidélité à l'éternel » selon le mot d'Étienne Borne. Opposé à toute forme de libéralisme intellectuel et religieux, ainsi qu'au libéralisme politique puis au socialisme et au communisme qui en sont les fruits, l'intégrisme est une idéologie qui se pose en système qui veut organiser la vie collective en répondant aux questions par un retour à la tradition catholique pure et entière, conformément à cette orthodoxie censée apporter une réponse à chaque problème dans un catholicisme aux limites fixées une fois pour toutes. René Rémond relève en outre que la désignation d'un « ennemi à abattre » – une forme abstraite de menace incarnée sous des vocables qu'il crée, comme « modernisme » ou « américanisme » pour le concrétiser – est un des traits constitutifs de l'intégrisme qui permet de renforcer son propre système idéologique..
Cependant Émile Poulat souligne que le vocable renvoie davantage à l’histoire qu’à l’idéologie qu’on veut lui faire porter et en veut pour preuve la difficulté à le traduire en d'autres langues mis à part l'italien. Selon lui, l'intégrisme est passé progressivement d'une résistance à la société en voie de modernisation et de la recherche du rétablissement d'une société chrétienne à une résistance aux transformations internes à l'Église et à la « défense de valeurs religieuses menacées de décomposition ».
Discontinuité historique Anti-modernisme
C'est lanti-modernisme qui fonde l’intégrisme, recherchant à ses origines une « catholicité pure (…) que l’on chercherait à plaquer sur la réalité sociale » puis en se différenciant progressivement de l'intransigeantisme catholique par une prise de distance vis-à-vis de la notion de compromis dont ce dernier est porteurÉmile Poulat, dans .. Pour autant, il n'y a pas de continuité entre les différentes strates historiques qui constituent les éléments disparates que regroupe le vocable intégrisme, éléments entre lesquels on peut cependant relever une indéniable parenté intellectuelle de même qu'une certaine persistance sociale notamment dans sa capacité à cristalliser divers mouvements d’oppositions aux courants progressistes.
À la fin du , sous le pontificat de Léon XIII qui, sans être libéral est plus enclin à la diplomatie, invite les catholiques à se rallier à la Troisième République — au grand dam des monarchistes, le terme intégriste désigne ceux qui s'opposent aux jeunes sciences religieuses et au progressisme en matière d'exégèse biblique qu'incarne Alfred Loisy ou de philosophie que représente Lucien Laberthonnière. Outre les « modernistes », les intégristes dénoncent les abbés démocratesAinsi étaient appelés des religieux français s'impliquant dans la question ouvrière et paysanne, dans des options démocrates, comme Paul Naudet, Jules-Auguste Lemire, ou les religieux proche du Sillon de Marc Sangnier. Certains préfigureront le syndicalisme paysan notamment en Bretagne; cf. . et combattent au tournant du siècle des déviations qui en relèvent et se multiplient comme l'« américanisme »à l'instar du chanoine Henri Delassus qui publie l'ouvrage L'américanisme, et la conjuration antichrétienne en 1898 dans lequel il dénonce également démocrates-chrétiens, juifs et francs-maçons. Cf. . ou le « murrisme », le modernisme social de l’abbé Romolo Murri..
Laméricanisme sera condamné en 1899 et Loisy se verra excommunié avec d'autres en 1908 quand triomphe le courant intégral sous la houlette de Pie X et de son très conservateur cardinal secrétaire d'État Rafael Merry del Val, tandis que le terme « modernisme » sera consacré par l'encyclique Pascendi qui le condamne. À cet égard, le terme « intégrisme » ne sera lui jamais évoqué dans aucun document pontifical ni alors ni par la suite.. Dans les dernières années du pontificat de Pie X, le mot « intégriste » désignera ceux qui combattent l'ouverture politique et sociale du catholicisme et ensuite, plus généralement, tout opposant à l'ouverture.
La Sapinière
thumb|Rafael Merry del Val en 1897 Émile Poulat tient pour paradigmatique une structure de défense des intérêts intégristes dans la catholicité, agissant principalement entre 1909 et 1914 comme organe de renseignement du Vatican : la Sodalité saint Pie VPape du ayant appelé à la croisade ou Sodalitium Pianum plus connue sous le nom de « Sapinière » sans laquelle on n'aurait, d'après le chercheur, jamais parlé d'« intégrisme » . C'est à la date de sa création qu'on peut faire remonter le début de la séparation entre les catholicismes social et intégral, ce dernier trouvant un défenseur engagé en la personne du fondateur de la Sapinière, le prélat romain Umberto Benigni, véritable parangon de l'intégrisme. Selon Poulat, Benigni se veut l'outil loyal d'un pontificat « marteau de tous les modernismes » – celui de Pie X – mais dont la force réelle à contre-courant d'un mouvement plus fondamental qui traverse l'Église n'a pas véritablement les moyens de sa volontéPoulat parle même d'« isolement » ; cf...
Dans la lutte qui oppose les deux courants dont il ne faut cependant pas surestimer la puissance respective – souvent fantasmée par le camp adverse – Benigni, habile dans ses relations avec la presse, constitue un véritable office de délation et d'espionnage ecclésiastique consacré à la lutte contre les tenants du modernisme, voire les ecclésiastiques insuffisamment zélés. Le directeur de la Sapinière contestera l'appellation d'« intégrisme », qu'il associe à une forme partisane politique et dont il accuse ses adversaires d'un usage insidieux.