thumb|upright=2|alt=carte de l'île|Carte topographique de l'île L'histoire de Corfou est fortement liée à sa position géographique stratégique. Corfou (en / ) est la plus septentrionale des îles Ioniennes, à la sortie de la mer Adriatique. Elle est à la frontière (symbolique) entre l'Occident et l'Orient. Corfou est la région grecque la plus proche de l'Italie, tout en étant à moins de trois kilomètres de la côte albanaise. Elle était une étape évidente sur la route du Levant, dans les deux sens : « Pour un État qui prétendait exercer le droit de souveraineté sur toute la surface de l'Adriatique, Corfou, qui garde ou menace l'entrée de ce golfe, était une possession indispensable. ».
Il est parfois difficile de faire la différence, tout au long de l'histoire, entre les faits qui se rapportent uniquement à la ville de Corfou et ceux qui concernent l'île en général.
La ville de Corfou a été fondée par Corinthe en -733. Les relations difficiles avec sa métropole sont considérées comme une des causes de la guerre du Péloponnèse. Lorsque Rome se tourna vers l'Orient, l'île fut la première étape de l'expansion de l'Empire. Après le partage de l'Empire, elle demeura à la frontière entre l'Empire d'Occident et l'Empire d'Orient. Après 1054, elle se trouva à la frontière entre rite grec et rite latin. Avec la quatrième croisade, Corfou fut au contact entre les Latins et les Byzantins, appartenant d'abord au despotat d'Épire, puis passant aux Angevins du royaume de Naples et ensuite aux Vénitiens : sa position au débouché de la mer Adriatique était stratégique pour la défense du commerce de la « sérénissime république de Saint-Marc » en Méditerranée. Après la fondation de l'Empire ottoman, elle fut la dernière terre chrétienne avant le monde musulman. Avant-poste de l'Occident, elle fut occupée par les puissances qui avaient des vues sur l'Empire, devenu « l'homme malade de l'Europe ». Corfou passa entre les mains de la France révolutionnaire (formant le département de Corcyre) puis napoléonienne, de la Russie puis du Royaume-Uni au sein du protectorat britannique de la république des îles Ioniennes. L'île devint grecque par le traité de Londres (1864).
Lors de la Première Guerre mondiale, Corfou fut occupée par la France en 1916, et accueillit l'armée serbe en déroute. Elle fut bombardée et occupée par l'Italie en 1923 lors de l'affaire de Corfou, puis à nouveau occupée par l'Italie lors de la Seconde Guerre mondiale. Sa capitale fut ravagée par les troupes allemandes en 1943 lorsque celles-ci prirent le relais de l'Italie.
En 1994, le sommet européen de Corfou valida l'élargissement de l'Union européenne à trois nouveaux États-membres, donnant lieu à la signature à l'Achilleion du traité de Corfou.
Étymologie Dans l'Antiquité, l'île et sa ville principale s'appelaient Corcyre. Pendant l'époque byzantine, elles seraient devenues Korypho (à partir de , les deux pics sur lesquels est construite la forteresse de la ville, ou ) vers le . Le nom aurait ensuite évolué lors de la présence vénitienne en Stous Korphous puis CorfouGuide Joanne, p. 467.La Tabula Imperii Byzantini donne toutes les variantes du nom.. Elle aurait aussi porté les noms de Drepanum et Schéria.
Préhistoire thumb|upright=2|alt=gravure ancienne en noir et blanc|La ville de Corfou en 1488. C'est au nord-ouest de l'île, vers Sidari et sur l'îlot de Diaplo, qu'on trouve les traces les plus anciennes d'un habitat. Elles remontent au Mésolithique et au début du Néolithique, vers le Augustus Sordinas, Stone Implements from Northwestern Corfu, Greece. Memphis State University Anthropological Research Center, 1970.. Elles sont très proches de la culture Campanienne présente au même moment dans le Sud de l'Italie. Par contre, les couches de l'âge du bronze, plus tard, en diffèrentArticle « Kerkyra » dans The Princeton Encyclopedia of Classical Sites sur Perseus. À Aphiona, des poteries de la fin du et du début du ont été découvertes. Si une partie est constituée de grossières poteries rouges, on trouve aussi des céramiques fines, brunes avec un décor géométrique en peinture noire. On considère qu'elles sont de type apulien et dites Molfetta. Un village de l'âge du bronze a aussi été découvert et fouillé à Kapo Kephali. À Ermones, à cinq cents mètres de la mer, des huttes de terre préhistoriques ont aussi été identifiées.
Avant l'arrivée des Grecs (que ce soit via la création d'un emporion par Érétrie ou via la colonisation par Corinthe, l'île aurait été habitée par un peuple de marins, I, 1, 25. auquel on identifie les Phéaciens homériques.
Antiquité Première mention La première référence connue à Corcyre date d'environ 1300 av. J.-C.. Il s'agit d'une inscription en linéaire B où il est écrit ko-ro-ku-ra-i-jo (« homme de Kerkyra »)..
Colonie d'Érétrie puis de Corinthe thumb|upright=2|alt=restitution muséale d'un fronton de temple à partir des fragments retrouvés lors des fouilles|La Gorgone (fronton ouest du temple d'Artémis à Paleopolis). thumb|Colonne dorique du temple de Kardaki. Hérodote nous apprend que Corcyre était une colonie de Corinthe (depuis 733 av. J.-C.) et que, depuis la fondation, les deux cités ne cessaient d'être en désaccordIII, 48-49. « [Les Corinthiens conduisaient] à Sardes 300 jeunes gens des plus grandes familles de Corcyre pour qu'on en fît des eunuques », punition pour avoir tué le fils de Périandre (III, 52-53).. Corcyre aurait été fondée par Corinthe vers la olympiade ()Les preuves archéologiques manquent encore.. Il semblerait que les Corinthiens aient chassé des Érétriens qui y étaient déjà installésClaude Mossé, La Grèce archaïque d'Homère à Eschyle. Points Seuil, 1984, p.132. . L'île était une étape sur la route vers une autre colonie corinthienne : Syracuse. L'œciste aurait été un Héraclide : Khersikratès. La première cité (sur le site appelé de nos jours Paleopolis) fut installée sur un promontoire de la côte est de l'île, ce qui permettait d'avoir un port de chaque côté. Ce promontoire fut appelé Korkyra ou Kerkyra, la « queue ». Au nord, dans la baie de Kastradès (aujourd'hui Garitsa), se trouvait le port d'Alkinoos et au sud, sur la lagune Kalikiopoulo, le port HyllaïqueGuide Joanne, p. 470..
Thucydide qui l'identifie à la Schérie des Phéaciens de l'Odyssée (I, 25, 4)., est le premier à noter le rôle géo-stratégique essentiel de l'île : La cité devint très vite très puissante, au point de fonder ses propres colonies : Épidamne et Apollonie en ÉpireLes deux villes sont maintenant en Albanie. vers 626 ou Épidamme aurait été fondée par Corcyre qui avait pour cela fait appel à un Corinthien, Phialos, fils d'Ératocléidès, un Héraclide, pour se charger du rôle d'oikiste. Des colons venus de Corinthe et des pays doriens s'étaient joints au mouvement, I, 1, 24.. Cette ambiguïté donna à Corinthe des arguments pour revendiquer des droits sur la colonie. La rivalité avec la métropole, Corinthe, fut telle que les deux cités s'affrontèrent dans une bataille navale, peut-être aux îles Sybota vers , I, Préface, 13.
Lorsque Hippocrate, tyran de Géla, vainquit Syracuse, ses habitants furent sauvés par Corcyre après leur défaite militaireHérodote, VII, 154..
À l'époque où les Pisistratides furent renversés à Athènes, le dernier roi de Corcyre aurait été Lycophron. Il aurait été remplacé par un gouvernement républicain. Il semblerait qu'il y ait eu une assemblée annuelle des citoyens qui élisait quatre prytanes chargés de gouverner la ville et de rendre la justice. Thucydide et Polybe évoquent la présence d'un . Les monnaies montrent une prépondérance des cultes de Zeus, Poséidon, Hermès et Apollon.
Corcyre fut sollicitée par les Grecs lors des guerres médiquesHérodote, VII, 145. L'île promit d'envoyer son aide et arma soixante navires. Ils ne dépassèrent pas le cap Ténare, voire Pylos, attendant d'abord de connaître l'issue de la bataille pour savoir dans quel camp se ranger. L'excuse était prête : « à cause des vents étésiens, ils n'avaient pas pu doubler le cap Malée »Hérodote, VII, 168. En fait, Corcyre avait refusé d'entrer dans une quelconque alliance depuis sa victoire sur Corinthe au , ni contre les Carthaginois ni contre les Perses, I, 1, 32 et note de l'édition folio , 2000, p.56.. La cité avait aussi refusé de conclure des conventions d'arbitrage de litiges maritimes avec les autres cités, ce qui lui permettait de conserver intacte sa puissance maritime et commerciale, I, 1, 37..
Lorsqu'il fut ostracisé, Thémistocle se réfugia sur Corcyre. Il avait en effet été un bienfaiteur de la cité lorsqu'il avait arbitré un conflit avec Corinthe. Il avait jugé en faveur de Corcyre en condamnant Corinthe à payer vingt talents d'amende. Il avait aussi accordé aux deux cités un gouvernement conjoint de LeucadePlutarque, Thémistocle, 24, 1..
La guerre du Péloponnèse
Corcyre, cause de la guerre ? D'après Thucydide, l'origine de la guerre du Péloponnèse serait un conflit entre Corcyre et sa métropole Corinthe à propos de la colonie de Corcyre Épidamme en , I, 1, 24-55..
thumb|left|alt=dessin d'un navire à rames et voile|Une trière. Corcyre disposait de la seconde flotte de Grèce antique.
Épidamne était en proie à des attaques répétées de ses voisins, des « barbares » alliés au parti aristocratique expulsé quelques années plus tôt. La cité appela à son aide sa métropole Corcyre qui refusa de lui porter secours. La fondation d'Épidamne s'étant faite grâce à un oikiste et à des colons venus aussi de Corinthe, l'oracle de Delphes conseilla aux Épidamniens de faire appel à la métropole de leur métropole. Celle-ci avait des griefs contre sa colonie qui ne lui témoignait pas tout le respect qui lui était dû. De plus, avec l'autonomie croissante de Corcyre, Corinthe perdait le contrôle de la route commerciale vers la Sicile et la Grande Grèce. Corinthe envoya donc des troupes et des colons à Épidamne. Corcyre exigea leur départ, mais aussi le rappel des aristocrates bannis. Le refus épidammien entraîna l'envoi par Corcyre de quarante de ses cent-vingt navires qui mirent le siège devant la colonie. Les négociations échouèrent. Corinthe, aidé de quelques autres cités grecques, envoya soixante-quinze navires et deux ou trois mille hoplites. La flotte rencontra quatre-vingts navires corcyréens au cap Leukimmè, au sud de Corcyre. Corinthe perdit quinze navires. Les prisonniers (sauf les Corinthiens) furent égorgés. Le même jour, Épidamne était prise. Corcyre, vainqueur, envoya ses navires ravager Leucade, colonie de Corinthe et Kyllène, port d'Élis qui s'était alliée à Corinthe.
Les deux années suivantes (434 et 433 ), les cités ne s'affrontèrent pas, mais Corinthe s'arma et Corcyre se chercha des alliés. L'île se tourna vers Athènes avec qui elle signa une alliance défensive. Dix vaisseaux athéniens furent envoyés à Corcyre, avec pour ordre de n'intervenir que si les Corinthiens essayaient de débarquer sur Corcyre ou sur un territoire lui appartenant. Corinthe attaqua avec cent-cinquante navires (dont certains appartenaient à ses alliés péloponnésiens). La bataille navale des îles Sybota, I, 1, 47-55. est considérée par Thucydide comme relevant de « l'ancienne tactique » : un affrontement d'hoplites embarqués à bord de navires. Les Corcyréens enfoncèrent l'aile droite corinthienne mais furent défaits sur leur aile gauche. Cette situation entraîna l'intervention athénienne. La bataille fut considérée comme une victoire par Corcyre mais aussi par Corinthe. Thucydide écrit cependant que « c'est ainsi que Corcyre eut le dessus dans la guerre contre Corinthe ». Ce fut aussi la rupture de la fragile paix entre Athènes et le Péloponnèse et le début de la guerre du Péloponnèse.
La guerre civile La guerre en Grèce eut des conséquences à Corcyre même qui se trouva en proie à la guerre civile d'après Thucydide, III, 2, 69-85..