La recherche européenne est une notion qui désigne la recherche scientifique menée au niveau européen, et en particulier dans le cadre de la Communauté européenne.
Elle ne doit pas être confondue avec la notion d'espace européen de la recherche, qui renvoie à l'idée d'une meilleure coordination et d'une plus forte intégration de la recherche des différents pays de l'Union européenne.
Émergence tardive
La constitution d'une communauté savante européenne est déjà ancienne. Mersenne fut l'un de ses fondateurs, en centralisant dès le les échanges épistolaires des grandes figures de la science de son époque : Descartes, Gassendi, Pascal… Avant cela, la constitution de grands réseaux monastiques, dès le , permit aux savoir de circuler sur tout le continent. Cette libre circulation des connaissances, qui ne fut qu'à peine entravée par la montée des nationalismes après la Révolution française, s'est poursuivie et développée jusqu'à nos jours.
Mais les échanges intellectuels entre les chercheurs européens n'ont cependant pas coïncidé immédiatement avec l'institutionnalisation de la coopération européenne en matière de science et de recherche scientifique. Entre le et le , les nations européennes bâtissent leur propre système nationaux de recherche, notamment autour des académies, sans que soient constituées de structures scientifiques rassemblant les chercheurs européens. Comme le rappelle André Lebeau, professeur au CNAM : « l'histoire des organisations scientifiques au sein de l'ensemble européen est une histoire récente. Avant la seconde guerre mondiale, ces organisations, qu'elles soient gouvernementales ou non gouvernementales, n'existaient guère. »Communication d'André Lebeau, professeur titulaire de chaire au Conservatoire national des arts et métiers, « Organisations scientifiques et construction de l'unité européenne », donnée en février 2000 à l'occasion du colloque « L’impact de la coopération scientifique sur les relations entre nations : prévenir et résoudre les conflits ». Le texte est téléchargeable ici. André Lebeau note cependant l'existence, à titre d'exceptions, de quelques institutions de recherche européenne, comme les Congrès Solvay ou l'École de Copenhague de Niels Bohr.
Il faut donc attendre la seconde moitié du pour voir apparaître les premières institutions de recherche européennes, au moment où la création de la CECA initie l'intégration européenne.
Triple logique
L'institutionnalisation de la coopération scientifique européenne n'a pas été programmée, ni décidée par qui que ce soit ni par quoi que ce soit. En particulier, elle n'est pas principalement liée à la construction d'une Europe politique. L'analyse de la construction d'un espace commun de la recherche à sa placeVoir par exemple Thomas Banchoff, The Politics of the European Research Area, ACES Working Paper 2002.3, American Consortium on European Union Studies, EU Center, 2002, Washington, DC. Texte en ligne ici dans les débats théoriques sur la dynamique de l'intégration européenne (entre fonctionnalisme, néofonctionnalisme, intergouvernementalisme, etc.) qui sont encore loin d'être clos. Sans aborder ces questions théoriques, on peut retenir de cette construction qu'elle est le produit d'initiatives éparses, qui répondent à trois sortes de logiques :
intergouvernementale, qui voit se rassembler les volontés de différents gouvernements, membres ou non de la communauté européenne, autour de grands projets de collaboration scientifique. interinstitutionnelle, qui voit se rapprocher directement différentes institutions scientifiques nationales (des organismes de recherche, des académies, des sociétés scientifiques, etc.) pour engager une collaboration. communautaire enfin, qui voit agir les institutions de la communauté européenne dans la construction d'espaces communs de recherche.
Les premières institutions scientifiques européennes, souvent créées sur la base d'initiatives privées, relèvent pour l'essentiel de la première ou de la seconde logique, selon une démarche bottom up parfois relayées par des initiatives intergouvernementales. Elles restent donc indépendantes des prémices de l'Europe de Bruxelles, tant par leurs origines que par leur statut.
Premières briques
Ces institutions sont de plusieurs sortes : de grandes structures de recherche, de grands laboratoires, ou des structures de coordination.
Ainsi le CERN (Conseil européen de recherche nucléaire, aujourd'hui Organisation européenne pour la recherche nucléaire) fut-il créé en 1954 par 11 gouvernements européens, sur la base d'une idée de Louis de Broglie, en sorte de redonner à la physique européenne l'importance qui fut la sienne avant-guerre. Le CERN devint un modèle pour la création d'autres institutions de recherche européennes.
De son côté, l'European Southern Observatory (ESO) est fondé en 1962 par un groupe de cinq pays. L'ELDO (European Launcher Development Organisation) et le CERS (Conseil européen de recherches spatiales) sont créés en 1962 par 8 pays, à l'initiative de Edoardo Amaldi et Pierre Auger, et l'ASE naîtra de leur fusion en 1974, à la suite la suite de l’échec de la fusée Europa.
L'OEBM (Organisation européenne de biologie moléculaire), créé en 1964, est également une initiative privée, lancée lors d'une réunion de biologistes moléculaires à Ravello, en 1963À ce sujet, on peut lire The transformation of the biological sciences in post-war Europe. L'ILL (Institut Laue-Langevin) est créé en 1967 par la France et l'Allemagne pour développer une source de neutrons très intense affectée à la recherche civile. En 1970, la création du LEBM (Laboratoire européen de biologie moléculaire) relève encore d'une logique intergouvernementale, lorsqu'une dizaine de pays signent la convention établissant cette nouvelle institution. En 1971, sont créés par 19 pays les réseaux COST (Coopération européenne dans le domaine de la recherche scientifique et technique), qui ne sont pas sous l'autorité de la commission. thumb|Radiotélescope dans les Alpes En 1974, l'ESF (European Science Foundation, ou Fondation européenne de la science) est créée par plusieurs institutions scientifiques, conseils de recherche et académies de quelques États européens pour constituer une sorte de forum indépendant des institutions de recherche, en partie en réaction préventive au projet de l'ancien commissaire à la recherche Altiero SpinelliGuzzetti, Luca, 1995, The development of the bases of a community science and technology policy in the early seventies, in Krige, J, and L Guzzetti (editors), 1995, History of European Scientific and Technological Cooperation (European Commission, Luxembourg); Gronbaek D.J.v.H., 2003, A European Research Council: an idea whose time has come?, Science and Public Policy, Volume 30, Number 6, , qui envisageait de développer une politique de recherche dans une logique plus fédéralisteAlberto Spinelli proposait en particulier la création d'une Agence Européenne pour la Recherche et le Développement, ainsi que celle d'une Fondation Européenne de la Science pour la recherche fondamentale, dont le rôle aurait été de formuler des propositions pour la Commission pour une politique commune de recherche et développement (voir « a centre that would directly help the Commission in formulating proposals for a common policy on research and development » (Darmon, 1995, European Science Foundation: towards a history, in Krige, J, and L Guzzetti (editors), 1995, History of European Scientific and Technological Cooperation (European Commission, Luxembourg), pages 387–388). Les États membres n'étaient cependant pas encore prêts à accepter ce quasi-fédéralisme, et en 1974 le successeur de Spinelli, Ralph Dahrendorf, opta plutôt pour un modèle de mise en réseau, comme base de l'« Espace scientifique européen » (European Scientific Area) qu'il envisageait.. Malgré son nom similaire à celui de la National Science Foundation américaine, il s'agissait moins d'une structure de financement à grande échelle que d'une organisation intergouvernementale de coordinationDarmon, 1995, European Science Foundation: towards a history, in Krige, J, and L Guzzetti (editors), 1995, History of European Scientific and Technological Cooperation (European Commission, Luxembourg), pages 387–388. Enfin, en 1979, l'IRAM créé par l'Allemagne et la France ; ils sont rejoints plus tard par l'Espagne ; cet organisme dispose de deux observatoires astronomiques en Europe. Organisation Date de création Type Initiative SecteurCERN1953Centre de rechercheIntergouvernementalePhysiqueESO1962Centre de rechercheIntergouvernementaleAstronomieELDO1962Centre de rechercheIntergouvernementaleEspaceESRO1962Centre de rechercheIntergouvernementaleEspaceASE1974Centre de rechercheIntergouvernementaleEspaceOEBM1964Centre de rechercheIntergouvernementaleBiologieILL1967Grand instrumentIntergouvernementalePhysiqueLEBM1970Centre de rechercheIntergouvernementaleBiologieCOST1971Structure de coordinationIntergouvernementaleMultidisciplinaireESF1974FondationInterinstitutionnelleMultidisciplinaireIRAM1979Grand instrumentIntergouvernementaleAstronomie Développement de la mobilité géographique intra-européenne
Revues européennes
Prémices d'une recherche communautaire
Tandis que la recherche européenne se constitue progressivement selon des logiques intergouvernementales et interinstitutionnelle, l'Europe communautaire naissante est portée sur les fonts baptismaux sans que l'objectif d'une recherche scientifique européenne soit au cœur des préoccupations de ses pères fondateurs. Cette question apparaît cependant de manière incidente à plusieurs reprises au cours des années 1950, et sera abordée avec plus de force au cours des années 1970.
Durant ces décennies, trois dates importantes peuvent être retenues dans l'histoire des débuts de la construction d'une recherche européenne : 1951, avec la CECA. 1957, avec le traité de Rome (TCE) et le traité Euratom. 1974, avec diverses mesures du Conseil européen.
CECA Le est signé le traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA). L'article 55 attribue une compétence en matière de recherche à la Haute Autorité : Elle « doit encourager la recherche technique et économique intéressant la production et le développement de la consommation du charbon et de l'acier […]. Elle organise, à cet effet, tous contacts appropriés entre les organismes de recherche existants. [Elle] peut susciter et faciliter le développement de ces recherches : soit en provoquant un financement en commun par les entreprises intéressées ; soit en y consacrant des fonds [propres]. » Il est prévu de surcroît, toujours avec l'article 55, que la « Haute Autorité émet tous avis utiles à la diffusion des améliorations techniques, notamment en ce qui concerne les échanges de brevets et la délivrance des licences d'exploitation. » Ces dispositions restent cependant très sectorielles, en relation avec la production du charbon et de l'acier.
Traité de Rome et Euratom