vignette|droite|L'acédie peut prendre la forme de la paresse et de l'oisiveté, dans la parabole du bon grain et de l'ivraie de l'Évangile selon Matthieu. Tableau d'Abraham Bloemaert, 1624. Walters Art Museum, Baltimore.

L'acédie est un manque de soin pour soi-même ou pour sa vie intérieure. Ce terme rare ou savant calqué du grec est employé dans le domaine moral, religieux et psychologique. La notion fut ensuite christianisée par les pères du désert pour désigner un manque de soin pour sa vie spirituelleQu'est-ce que l'acédie ?. La conséquence de cette négligence est un mal de l’âme qui s’exprime par l’ennui, ainsi que le dégoût pour la prière, la pénitence et la lecture spirituelle. Quand l'acédie devient un état de l’âme qui entraîne une torpeur spirituelle et un repli sur soi, elle est une maladie spirituelleDéfinition de l'acédie selon l'Église catholique en France. Le pape Grégoire Ier (dit Grégoire le Grand) intègre l’acédie dans la tristesseQu'est-ce que l'acédie ?, dont elle procède. L'acédie est donc à cette époque un simple viceL'acédie, ancêtre de la paresse.

Une forme de paresse spirituelle L'acédie est le nom couramment donné à la paresse dans les listes des sept péchés capitaux, notamment celle de Thomas d'Aquin qui en fait le péché duquel découlent tous les autres.

Jean-Charles Nault considère que l'acédie, péché monastique par excellence, constitue un obstacle majeur dans le déploiement de l'action de tout chrétien. Il préconise de la reprendre en compte dans la morale actuelle (théologie morale catholique). voit dans l'acédie la principale forme d'indifférence religieuse (apathéisme)Robert Faricy, L'Anomie et la Croix, étude sur l'indifférence religieuse et la vie spirituelle;. Le pape François mentionne régulièrement l'acédie comme menace grandissante pour la société en général et pour le clergé en particulier« Les personnes éprouvent le besoin impérieux de préserver leurs espaces d’autonomie, comme si un engagement d’évangélisation était un venin dangereux au lieu d’être une réponse joyeuse à l’amour de Dieu qui nous convoque à la mission et nous rend complets et féconds. Certaines personnes font de la résistance pour éprouver jusqu’au bout le goût de la mission et restent enveloppées dans une acédie paralysante. [...] Le problème n’est pas toujours l’excès d’activité, mais ce sont surtout les activités mal vécues, sans les motivations appropriées, sans une spiritualité qui imprègne l’action et la rendent désirable. De là découle que les devoirs fatiguent démesurément et parfois nous tombons malades. Il ne s’agit pas d’une fatigue sereine, mais tendue, pénible, insatisfaite, et en définitive non acceptée. Cette acédie pastorale peut avoir différentes origines. Certains y tombent parce qu’ils conduisent des projets irréalisables et ne vivent pas volontiers celui qu’ils pourraient faire tranquillement. D’autres, parce qu’ils n’acceptent pas l’évolution difficile des processus et veulent que tout tombe du ciel. D’autres, parce qu’ils s’attachent à certains projets et à des rêves de succès cultivés par leur vanité. D’autres pour avoir perdu le contact réel avec les gens, dans une dépersonnalisation de la pastorale qui porte à donner une plus grande attention à l’organisation qu’aux personnes, si bien que le “tableau de marche” les enthousiasme plus que la marche elle-même. D’autres tombent dans l’acédie parce qu’ils ne savent pas attendre, ils veulent dominer le rythme de la vie. L’impatience d’aujourd’hui d’arriver à des résultats immédiats fait que les agents pastoraux n’acceptent pas facilement le sens de certaines contradictions, un échec apparent, une critique, une croix. D’autres tombent dans l’acédie parce qu’ils ne savent pas attendre, ils veulent dominer le rythme de la vie. » Lire en ligne..

Étymologie Étymologiquement, ἀϰήδια (ou ἀκήδεια - akêdia, akêdéia) signifie en grec ancien : négligence, indifférenceA. Bailly, Dictionnaire grec-français, Édition 1963. Ce nom appartient à la famille du verbe άκηδέω (akêdéo), qui veut dire « ne pas prendre soin de ». Il se compose du préfixe privatif et d'un radical issu du mot κῆδος (kêdos) : « soin, souci, cure ». Chez les penseurs grecs, la notion s'appliquait au manque de soin pour les morts, c’est-à-dire le fait de ne pas les enterrer.

Histoire Première occurrence dans son acception spirituelle C'est dans la Septante, version de la Bible hébraïque en langue grecque, que l'on trouve pour la première fois la mention de l'acédie dans un sens spirituel. Elle évoque la faiblesse, la fatigue ou l'angoisse : « Mon âme s'est endormie à cause de l'acédie » (ἔσταξεν ἡ ψυχή μου ἀπὸ ἀκηδίας) (Ps. 119, 28).

Des pères du désert au monachisme cénobitique (s) L'acédie chez Évagre le Pontique Si Origène (v. 185-v. 253) est le premier Père de l'Église à nommer l'acédie dans son Commentaire sur les Psaumes« L'acédie est un mouvement de longue durée des parties irascible et concupiscible : la première étant irritée par les objets présents, la dernière de ceux à venir », Origene, Selecta in psalmos (PG 12, 1593)., sa paternité conceptuelle revient à Évagre le Pontique (v. 345-399). Après avoir été prêcheur à Constantinople, où les dangers se font trop pressants, il se réfugie dans le désert et devient ermite du mont Nitrie en 382, sous la direction spirituelle de Macaire de Scété († v. 391). Évagre le Pontique est le premier à intégrer l'acédie dans un schéma, qui ne porte pas encore le nom de péchés capitaux, mais de mauvaises pensées (logismoi)« Huit sont en tout les pensées génériques qui comprennent toutes les pensées : la première est celle de la gourmandise, puis vient celle de la fornication, la troisième est celle de l'avarice, la quatrième celle de la tristesse, la cinquième celle de la colère, la sixième celle de l'acédie, la septième celle de la vaine gloire, la huitième celle de l'orgueil », .. Le moine doit les combattre pour atteindre l'impassibilité (apatheia).

La pensée d’Évagre le Pontique sur l’acédie, qu’il appelle également « démon de midi », traverse son œuvre, mais elle est particulièrement présente dans le Traité pratique et L’Antirrhétique. Elle pourrait être résumée ainsi : un rallongement de la perception temporelle, une aversion pour la cellule et la vie monastique, une instabilité intérieure, un vagabondage des pensées et une négligence envers les devoirs monastiques, le tout poussant l’acédieux à fuir.

Le démon de l’acédie, qui est aussi appelé "démon de midi", est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu’à la huitième heure. D’abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. Ensuite il le force à avoir les yeux continuellement fixés sur les fenêtres, à bondir hors de sa cellule, à observer le soleil pour voir s’il est loin de la neuvième heure, et à regarder de-ci, de-là quelqu’un des frères […]. En outre, il lui inspire de l’aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel et, de plus, l’idée que la charité a disparu chez les frères, qu’il n’y a personne pour le consoler. Et s’il se trouve quelqu’un qui, dans ces jours-là ait contristé le moine, le démon se sert aussi de cela pour accroître son aversion. Il l’amène alors à désirer d’autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont il a besoin, et exercer un métier moins pénible et qui rapporte davantage ; il ajoute que plaire au Seigneur n’est pas une affaire de lieu : partout en effet, est-il dit, la divinité peut être adorée. Il joint à cela le souvenir de ses proches et de son existence d’autrefois, il lui représente combien est longue la durée de la vie, mettant devant ses yeux la fatigue de l’ascèse ; et, comme on dit, il dresse toutes ses batteries pour que le moine abandonne sa cellule et fuie le stade.

Dans le même temps, Évagre le Pontique propose plusieurs remèdes simples pour s'en prémunir : pleurer, développer une hygiène de vie, s'appuyer sur les Écritures, penser à la mort, tenir coûte que coûte. Toutes ces notions sont à comprendre en relation avec Dieu.

L'acédie appartient à l'expérience commune de la vie érémitique et monastique du , comme en témoignent les apophtegmes. Ces paroles des pères du désert, compilées par Pallade et Théodoret, s'adressaient généralement à leurs disciples auxquels ils apprenaient les principes spirituels et ascétiques de leur retraite. La lutte contre l'acédie était partie prenante de leur enseignementAntoine 1 « Le saint abba Antoine, alors qu’il demeurait dans le désert, fut en proie à l’acédie et à une grande obscurité de pensées », cité dans ..

L'acédie chez Jean Cassien Jean Cassien (v. 355-435) est le deuxième auteur patristique à avoir enrichi la pensée sur l'acédie chrétienne. Vers 386, il quitte le monastère de Bethléem dans lequel il s’est fait moine, pour aller visiter les ermites du désert. Là-bas, il prend connaissance de l’enseignement d’Évagre, qui nourrit sa pensée. Expulsé d’Égypte, de Constantinople et de Rome pour ses affinités avec l’origénisme, il s’installe en France, où il fonde plusieurs monastères à Marseille, dans le premier quart du . Son parcours est important puisqu'il a permis de transmettre de l'Orient à l'Occident, et du monde érémitique au monde cénobitique, le concept d'acédie. Jean Cassien est le père du cénobitisme occidental, à savoir la vie monastique en communauté. Ses Institutions cénobitiques, destinées à régler les communautés naissantes, consacrent un chapitre entier à l'acédie. Il ne se contente pas de reprendre les positions des pères du désert, mais les adapte à ce nouveau monachisme, en insistant sur le travail manuel. Il complète à deux niveaux la définition de l'acédie : il clarifie sa place dans le schéma des sept vices – qui ne sont pas encore péchés – et il lui crée une progéniture« De l’acédie [naissent] l’oisiveté, la somnolence, l’humeur acariâtre, l’inquiétude, le vagabondage, l’instabilité de l’esprit et du corps, le bavardage et la curiosité », Jean Cassien, Conférences, éd. par E. Pichery, Paris, Éd. du Cerf, 1955-1958., V, XVI, ..

Évagre le Pontique évoque dans L'Antirrhétique le rejet du travail manuel par les acédieux« La pensée de l'acédie fait rejeter le travail des mains et fait que le corps s'appuie contre le mur pour dormir », Évagre le Pontique, Antirrhétique, VI, 28, cité dans ., mais Jean Cassien est le véritable maître d’œuvre du rapprochement entre l'acédie et ses conséquences mortifères pour le travail manuel. Il moralise le labeur monastique, dans le chapitre des Institutions dédié à l'acédie, par un commentaire des Épîtres de PaulI Thess. 4, 9-11, II Thess. 3, 6-15 et Éphés. 4, 28.. Il y explique : « Sans travail manuel, le moine ne peut ni demeurer stable ni s’élever un jour au sommet de la perfection ». Autrement dit, l'acédieux ne connaît ni stabilité, ni contemplation. La question de la stabilité est cruciale dans ce contexte de naissance du cénobitisme. Or le travail est précisément ce qui permet à la communauté d'assurer sa pérennité et son indépendance vis-à-vis du siècleC’est dans cette logique d’autonomisation que Jean Cassien reprend l'injonction de Paul qui ordonne aux Thessaloniciens de travailler de leurs mains (I Thess., 4, 11), « pour éviter ce contre quoi il les avait mis en garde précédemment – à savoir : vivre dans l’inquiétude, se soucier des affaires des autres », .. Les moines qui refusent de travailler mettent donc en danger la survie de la communauté, devenant « des membres corrompus par la pourriture de l’oisiveté». De plus, ils s'opposent avec orgueil à l'injonction divine qui, après la Chute, impose aux hommes de travailler à la sueur de leur front (Gen. 3, 17-19).

L'acédie monastique (s)