Monique Castillo, née le à Reims et morte le à Antony, est une philosophe française.

Biographie Monique Gisèle Roberte Castillo naît en 1948 à Reims dans un milieu modeste. Après des études au Lycée Colbert à Reims, elle passe l’agrégation de philosophie en 1971 et est nommée professeur au lycée Fustel de Coulanges à Massy en 1972, où elle lance la première initiative en France d’une "Prépa SciencesPo". Elle-même sort diplômée de l’Institut d'études politiques de Paris en 1974..

Monique Castillo soutient sa première thèse de Doctorat sous la direction de Paul Ricoeur: De l’unité de l’ordre à l’unité du possible en 1980, puis sa thèse de Doctorat d’Etat sous la direction de Simone Goyard-Fabre: Histoire et politique dans la pensée de Kant en 1987. Elle consacre les premières années de sa carrière et ses premières publications à commenter l’œuvre de Kant et s’établit comme une des spécialistes de Kant reconnues mondialement.

Dès la fin des années 1990, Monique Castillo s’oriente vers les questions de philosophie politique appliquée au questionnement des modèles socio-économiques et des systèmes de valeurs. Elle promeut une philosophie appliquée, particulièrement aux actions professionnelles (entreprendre, juger, enseigner, soigner) et aux questions politiques (mutabilité de l’espace public, guerre des symboles, citoyenneté numérique, éthique de l’innovation). Ses essais prônent un renouveau de l’humanisme, et traduisent un attachement à la communicabilité des idées au-delà des clivages partisans ou des sensibilités personnelles. Cela l’amène à intervenir dans des milieux très différents:

Le milieu militaire: membre du comité de rédaction de la revue Inflexions (revue de l’armée de terre dont l’ambition est de renforcer le dialogue entre civils et militaires) dès sa fondation , parmi des officiers et d'autres personnalités. Elle est aussi conférencière à l'Institut des Hautes Études de la Défense Nationale et membre du jury de l’Ecole de Guerre; Le monde de l’entreprise, comme conférencière pour Hermes, Renault, EDF, SNCF, Thales... où nombre de ses idées-clés comme le courage de l’incertitude, l’innovation créatrice, le désir d’agir, la culture de la fécondité, etc. rencontrent un succès certain auprès d’un public de cadres dirigeants en quête d’un renouveau du rôle du leader comme contributeur du sens au travail; La Grande Loge de France, où elle intervient régulièrement pour des cycles de conférences sur l’Europe, l’éthique publique, le dépassement de soi… Ainsi, certains de ses articles sont publiés dans Franc-Maçonnerie magazine; Le milieu universitaire: membre au fil des années de nombreuses conventions universitaires (notamment du Conseil National des Universités), du comité de rédaction de diverses revues, ou du jury de plusieurs concours (CAPES, agrégation, etc.), elle établit également des liens forts et des échanges réguliers avec certaines universités étrangères, notamment en Roumanie, en Russie, en Tunisie ou au Brésil. Particulièrement attachée à la transmission de la parole vivante, en écho à sa formation initiale théâtrale, elle est également active dans des conférences grand public, par exemple aux "Mardis de la Philo", où elle intervient sans interruption pendant plus de 15 ans.

thumb|Tombe de Monique Castillo au cimetière de Montmartre (division 10). Ses articles sont publiés dans des revues aux sensibilités diverses: Etudes, Raison Présente, Franc-Maçonnerie magazine, Revue de métaphysique et de morale, Esprit…

A la fin de sa carrière universitaire, elle est professeur émérite de l’Université Paris-Est, et professeur honoraire de l'Université technique de Cluj-Napoca (Roumanie).

Elle meurt le des suites d'une intervention chirurgicale liée à un cancer, et est inhumée au cimetière de Montmartre (division 10).

Œuvre

Itinéraire d'une pensée Monique Castillo doit d’abord sa reconnaissance philosophique à ses travaux sur la philosophie kantienne, avant de développer une pensée propre, dérivée de Kant mais aussi influencée par Paul Ricoeur ou encore Hannah Arendt. Il y a donc une continuité entre ses premiers travaux savants sur la pensée kantienne —entre autres publications : Kant et l’avenir de la culture (PUF, 1990), Kant, l’invention critique (Vrin, 1997), Kant, histoire et politique (Vrin, 1999)— et les essais philosophiques propres de Castillo, traitant des questions contemporaines. Le dernier, La raison d’agir (Vrin, 2023), ouvrage posthume, se présente comme la réunion, de réflexions inspirées par l’expérience vécue d’acteurs "en situation", dans l’école, l’entreprise, la société civile et militaire.

Ces réflexions fournissent également la matière et la thématique qui ont nourri les analyses de Faire renaissance (Vrin, 2016), dont le sous-titre "une éthique publique pour demain" dit le propos : il s’agit, sur fond d’une analyse de divers courants de pensée dominants contemporains, doublée de celle des conditions requises pour une éthique de valeur universelle, de jeter les bases d’un renouveau de l’humanisme, reflet de l’universalisme kantien pour notre temps.

L'unité et la continuité de la pensée se découvrent à partir de deux propositions conclusives de Kant et l’avenir de la culture :

La première résume sa lecture de l’idée de progrès dans la pensée kantienne : "le genre humain n’est pas unifié par une origine commune, mais par une finalité commune, qui est la tâche de devenir tout ce qu’il peut être, tiré en avant par l’idéal de sa propre perfection" ; La seconde définit le champ dans lequel on cherchera les signes du progrès — il est moral et sociétal : "l’horizon de la postérité (…) s’offre comme une source des obligations qui fondent une éthique du semblable" ; À quoi peut s’ajouter une troisième proposition, extraite celle-là du dernier chapitre de Kant, l’invention critique (1997), intitulé "Habiter le monde" : "la fin dernière de la nature en l’homme n’est pas le bonheur mais la culture."

Faisant charnière entre ces travaux savants et les essais philosophiques propres portant sur les problématiques du monde d’aujourd’hui, La Responsabilité des Modernes (Kimé, 2007) examine la réception de l’universalisme kantien par les grandes philosophies qui lui ont succédé, annonce dans son avant-propos et sa conclusion le programme de ce qui deviendra le thème des publications suivantes. Cette responsabilité se veut celle d’une réflexion sur les conditions d’un renouveau de l’humanisme, caractérisé par un universalisme relationnel ou communicationnel. Fondé sur la volonté du sujet et le dépassement de soi, cet humanisme s’inspire, plutôt que d’une morale de l’intention, d’une morale de la décision.

Castillo s’attache, contre l’individualisme et le différentialisme, et la "guerre du sens" qu’ils engendrent, à jeter les bases d’un humanisme à même de créer "un espace public démocratique commun." Démocratique, en ce sens que ses valeurs ne sont pas imposées d’en haut, mais inspirées d’en bas, c’est-à-dire non doctrinales. Humaniste, en ce sens qu’il cherche à élever l’humain vers la perfection morale à laquelle il est appelé, grâce au resserrement des liens constitués par des valeurs communes aux diverses façons de refléter le monde : "la pluralité doit être le principe d’un monde voulu en commun." S’agissant d’éthique, et donc d’action, le questionnement philosophique prend parfois la forme de l’interpellation.

Une philosophie de l'histoire d'un point de vue éthique Au principe de la philosophie de l'histoire chez Castillo est la perfectibilité, concept forgé par les Lumières et selon lequel l’espèce humaine est douée de la faculté de s’améliorer et de progresser vers la perfection de sa nature (dans des mœurs toujours plus policées et grâce aux conduites et techniques novatrices qui les promeuvent). Ce perfectionnement moral qui n’aura jamais de fin n’est pas un effet de la nature mais un devoir-faire, un acte de la volonté.

Le progrès n’est pas un processus mais une projection de sens, une façon de penser, un idéal. L’idéal induit l’espérance, car "le progrès est un commencement qui se donne un avenir", un commencement qui s’ouvre à sa propre postérité. Ainsi, c’est sa postérité qui donne sens à la génération qui l’a précédée et la justifie."La perfectibilité humaine fait de chaque individu un être de projet, de progression et de promesse [...] faisant ainsi du genre humain le dépositaire d’une immortalité potentielle, la disparition de celui qui meurt formant lien avec l’advenir de celui qui va naître."Le progrès se présente alors comme une tâche inachevable, "un perfectionnement qui n’aura jamais de fin." Ce perfectionnement ne se réalise pas dans la continuité d’un seul élan mais dans la permanence de nouveaux commencements. Le sens n’est donc pas dans le terme mais dans la tension vers le terme : Castillo établit une philosophie de l’histoire qui détermine une éthique comprise non comme un ensemble de normes, mais comme une façon d’être et une façon d’agir.

Cette perfectibilité atteste l’inachèvement de l’homme, dont l’achèvement réside dans la culture. Ce qui est pour l’espèce une destination par nature est pour l’individu une vocation par volonté. Ainsi l’Histoire se transpose en une histoire, qui "écrit sa propre découverte du monde, inachevable."

Une philosophie de l'existence : la culture ou l'achèvement de l'humain L’humanisme place la fin dernière de l’homme dans la culture : la culture, souligne Castillo, consiste à sortir de la nature grâce aux ressources de la nature. C’est ainsi que l’homme passe des dispositions (naturelles) aux potentialités (productions de la culture), et enfin à la capabilité, conçue comme "pouvoir effectif d’agir." Ainsi la parole (disposition naturelle) permet la langue, diverse et évolutive (potentialité culturelle), puis le discours (capabilité), qui emporte l’adhésion et forge la conviction.

Les dispositions naturelles étant anhistoriques, il n’y a pas de modèle à suivre ou reproduire, et les potentialités culturelles, historiques, produits de l’invention de l’esprit, ne peuvent qu’être des approximations, des tentatives dont l’ambiguïté tient au plus ou moins grand rôle qu’y joue la rationalité calculatrice. L’intelligence, dont la nature est de s’adapter aux circonstances, et qui est son instrument, sert à mettre à exécution l’inspiration que met en mouvement l’esprit, lequel s’appuie sur la liberté qui inspire le choix d’une valeur éthique. Ainsi peuvent s’opposer ou se hiérarchiser les œuvres de l’esprit et les opérations de l’intelligence selon que l’homme s’augmente de ressources extérieures ou se grandit de ses ressources intérieures.

C’est dans le dépassement de soi par la recréation de soi que s’accomplit la culture. Comme l’Histoire est la permanence de nouveaux commencements, une histoire est pour chacun celle de la recréation périodique de soi. Devenir soi-même (l’ipséité), c’est n’être plus le même (l’identité). Dans tous les cas, l’exigence à laquelle Monique Castillo soumet l’action humaine c’est de "réinventer son identité" afin de se mettre dans l’état de reconnaître le semblable dans le divers humain, c’est proprement "d'agrandir l’existence individuelle à la mesure de la vie de l’espèce humaine."

Homme augmenté, homme grandi : le transhumanisme n’est pas un humanisme C’est pourquoi le transhumanisme, bien qu'il professe également une théorie du progrès, n’est pas un humanisme. Monique Castillo parle d'"homme grandi", comme de l’idéal de l’humanisme, par opposition à l'"homme augmenté" — le produit rêvé du courant de pensée transhumaniste.