« Tantrisme », terme inventé au en Occident et dérivé du mot tantraMichel Angot, L'Inde classique, Les Belles Lettres, Paris, 2007, . (sanskrit IAST ; devanāgarī : तन्त्र ; « règle, traité »)Gérard Huet, Dictionnaire Héritage du sanscrit, 2012 ., désigne un ensemble de textes, de doctrines, de rituels et de méthodes initiatiques qui ont pénétré de façon diffuse la plupart des branches de l'hindouismeR. Guénon, Études sur l'hindouisme, chapitre « Kundalini Yoga ». (ainsi que dans le jaïnismeMircea Eliade, Yoga, immortalité et liberté, éditions Payot, 1964.). Sa définition exacte et son origine historique restent un sujet de discussion parmi les spécialistesAndré Padoux, « What do we mean by Tantrism ? » dans Katherine A. Harper et Robert L. Brown (éds), The roots of Tantra, State University of New York Press, Albany, 2002, .. Il s'exprime à travers des pratiques yogiques et des rites, se fondant sur des textes ou tantras révélés, selon la légende, par Shiva lui-même « As the Vedas are the Word of Brahma, so are the Tantras the Word of Shiva », dans Arthur Avalon, Principles of Tantra, partie II, Introduction. spécialement pour l'homme déchu du dernier âge (kali yuga), selon la cosmologie de l'hindouisme.

À partir du , on rencontre des cultes tantriques dans les écoles shivaïtes ou shaktistes, dans le bouddhisme mahāyāna (pratiqué principalement en Chine, en Corée, au Japon et au Viêt Nam) et dans le bouddhisme vajrayāna (bouddhisme adamantin ou bouddhisme de diamant, aussi nommé bouddhisme tantrique) pratiqué principalement au Tibet, en Mongolie et au JaponDans le shingon japonais. .

La littérature tantrique se compose de textes qui ont des noms divers comme les tantras, les saṃhitā, les āgamas et même certains sūtras.

Naissance du tantrisme thumb|220x220px|Lingam et yoni. Ce qu'on désigne généralement sous le terme « tantrisme » est considéré comme ayant une origine qui en a précédé l'expression écrite formelle, laquelle date, pour les premiers documents connus, par exemple les textes de l'école des Kapalikas, du David N. Lorenzen, « Early Evidence for Tantric Religion », dans K. A. Harper et R. L. Brown (éds), The Roots of Tantra, State University of New York, Albany, 2002..

Les tantras Tantra signifie « trame », « chaîne » d'un tissu et, au figuré, l'idée de se dérouler en s'enchaînant ; mais aussi, par la suite, « doctrine », « règle » et « livre (doctrinal) »Louis Renou, Jean Filliozat, L'inde Classique, Manuel des Études indiennes. Tome I, Éd. Maisonneuve, 1985, réimpression 2004, .. Étymologie du mot Le mot tantra est composé de la racine verbale tan (tendre). et du suffixe -tra, qui forme des substantifs neutres désignant l'instrument accomplissant l'action en question, et signifie : fil, continuité, chaîne de tissage d'un tissu, succession, méthode, règle, traité, voire, en sanskrit moderne, logiciel..

Selon l'interprétation traditionnelle du nirukta, le mot « tantra » est relié phonétiquement aux deux mots sanskrits : tanoti (« expansion ») ; trayati (« libération »). Ce type de correspondance phonétique est à la base du nirukta ; il n'est cependant pas reconnu en Occident.

Origine et significations Tantra est un terme appliqué à un système métaphysique pratique originaire de la région himalayo-indienne. Dans ce système, on considère comme base de l'univers deux principes symbolisés par le couple masculin et féminin. Le tantra traditionnel est une « voie de transformation intégrale de l'être humain », qui passe par le corps et les cinq sens.

Les tantra sont des textes qui se veulent être la continuation des véda. Les véda sont des formules de liturgie et de rituel qui apparaissent en Inde entre 1500-1000 av. J.-C. et qui remontent à une tradition peut-être plus lointaine. Elles ne furent pas transcrites avant le De ces textes liturgiques et de rituels sont issus de nombreux commentaires.

À la suite du védisme qui place le désir (kāma) à l'origine de la Création, le brahmanisme développe au contraire une . Le tantrisme apparaît en réaction pour restaurer le kāma en tant que voie de libération (moksha).

Émergeant dans la vallée de l'Indus, à une date sur laquelle les spécialistes ne peuvent se mettre d'accord, cette métaphysique repose sur deux principes : une « présence » omnisciente et une « action de prise de conscience ». Les deux principes sont symbolisés respectivement par Shiva et par Shakti qui, bien que portant des noms venant de l'hindouisme, ne sont pas assimilés à ces dieux. De nos jours, par ignorance, on donne le nom de « tantra » à des pratiques thérapeutiques sexologiques, souvent très éloignées de l'esprit du tantrisme originel. Le tantrisme a souffert d'une approche New Age, qui a privilégié « une ritualisation de la sexualité, alors que c'est la sexualisation du rituel » (cf. introduction de Gordon White David, Kiss of the Yogini).

Doctrine La délivrance est atteinte en intégrant le désir à la spiritualité, par la pratique de rituels et d'exercices yogiques. Le pratiquant (tantrika) doit transmuter son corps pour l'intégrer aux forces de l'univers, en utilisant le désir, énergie du monde, 187-196.. Selon André Padoux, spécialiste du sujet, André Padoux, L'énergie de la parole, 1994, ..

La divinité a deux pôles, notion qui s'est répandue dans plusieurs courants de l'hindouisme : un pôle masculin, conscient mais inactif ; un pôle féminin, actif et créateur d'énergie (shakti).

Hindouisme tantrique

Pour l'hindouisme, tantra (तन्त्र) signifie entre autres : . La littérature tantrique est considérable ; les ouvrages de la tradition vishnouite sont nommés samhita, ceux de la tradition shivaïte sont les āgama et les tantra.

Pour accomplir les rites tantriques, il faut avoir été initié au moyen de la diksha. Le culte de la divinité choisie (puja) se fait à l'aide de méditation, visualisation (de yantra ou mandala), contrôle de la respiration, récitation de mantra, utilisation de mudra. Selon des auteurs comme Francis King, le pivot central des pratiques religieuses tantriques est l'acte sexuel, qu'il soit réel ou symboliqueJacques Dupuis, Histoire de l'Inde, éd., Éditions Kailash, 2005, ..

Le yoga tantrique a pour but de réaliser l'union avec l'énergie shakti. Cette énergie se retrouve dans le corps sous la forme de la kundalinî à la base de la colonne vertébrale. Dans le tantrisme se trouve une description précise de corps subtils et de centres d'énergie (chakra), à travers lesquels la kundalini remonte. Les textes insistent sur le danger concret de ces pratiques et la nécessité réelle d'un maître compétent. La montée de la kundalini peut également se faire par des pratiques sexuelles ritualisées. Selon André Padoux, .

Il existe deux types de tantrisme, deux voies, qui historiquement ont souvent été utilisées simultanément :

Daksinācāra, tantra de la main droite, orthodoxe, aussi appelé tantra blanc, où sont pratiqués : les mantra (brèves formules sacrées d'invocation), les yantra (figures géométriques), la visualisation, la méditation assise, les yogas de posture, la dévotion à travers diverses formes de vénération des temples et observant la voie de la renonciation ; Vāmācāra, tantra de la voie de la main gauche, aussi appelé tantra rouge, qui utilise (aux yeux du profane) des offrandes jugées impures.

Voici quelques auteurs majeurs : Vasugupta, Abhinavagupta (cf. Shivaïsme du Cachemire).

Bouddhisme tantrique

vignette|Vajrasattva tenant en main le vajra et la cloche. Il s'est développé un tantrisme propre au bouddhisme, qui semble émerger entre les , sur des fondements hindouistes . Dans le nord de l'Inde, à Nalanda et à Vikramashila, sont développés la théorie, les différents rituels et les mandalas. Le corpus sanskrit est complet au et commence alors à pénétrer au Tibet à travers différents maîtres indiens, népalais ou afghans, dont le premier est Padmasambhava (). Le relais est bientôt pris par des Tibétains ayant étudié en Inde ou au Népal, qui deviendront maîtres et traducteurs. En 714, il gagne aussi l'Asie du Sud-Est et la Chine avec l'arrivée de Shubhakarasimha 637-735 puis de Vajrabodhi et Amoghavajra en 719. À la suite des persécutions, il disparaitra de ce pays en tant que tradition propre et continuera par contre au Japon par l'intermédiaire de moines comme Kukai, élève de Huiguo, qui fondera le bouddhisme Shingon.

Le terme tantra est dans le bouddhisme interprété comme « continuité » (tib. rgyud)“Le tantra est continuité des trois parties : base, voie et fruit.” Tantra de Guhyasamaja. Une interprétation alternative comme « intégration [des différents aspects et processus de la personnalité] » a été proposée par Rongzom Chokyi Zangpo (Nyingma, ). L'objectif de la pratique est comme dans l'ensemble du bouddhisme mahayana le développement de la sagesse et de la compassion, la destruction de l'ignorance et la parfaite compréhension de la vacuité transcendant samsara et nirvana. Les déités ne sont pas comme dans l'hindouisme des êtres ayant une nature propre ; elles sont plus nombreuses et propres au bouddhisme pour la plupart. L'exégèse des tantras repose sur la philosophie bouddhique Tantrisme bouddhique et hindou par Shridhar Rana Rinpoche.

Selon la tradition vajrayana, les tantras proviennent, tout comme les sutras, directement du Bouddha Shakyamuni. Il les aurait transmis sous d'autres formes que sa forme historique, éventuellement en se dédoublant. Ainsi, au moment où il anéantissait les efforts de Mara, il aurait enseigné sur un autre plan à des êtres des tantra comme celui de Tandrin (Hayagriva). Alors que sous sa forme terrestre il donnait le sermon du mont des Vautours, il aurait transmis le Tantra de Kalachakra, conservé durant plusieurs siècles dans le monde de Shambhala. De grands accomplis (sansk.: Mahāsiddhas) auraient eu une perception directe des déités tantriques, et composèrent des cycles d'enseignementWayman Alex, The Buddhist tantras, light on Indo-Tibetan esoterism. Buddhist Tradition Series, Vol. 9, Delhi, 2005 ( : 1973). 247p. qui auraient ensuite été diffusés de maître à disciple de façon secrète.

Les textes tantriques sont la base du tantrayana, présenté comme relevant d'un niveau supérieur aux pratiques s'appuyant seulement sur les soutras hinayana et mahayana. Le tantrayana est un yoga censé éveiller plus rapidement la conscience subtile chez les personnes karmiquement prédisposées, et doit être pratiqué avec un guru après en avoir reçu une transmission de pouvoir aussi nommée initiation. L'éveil est atteint à travers un processus faisant appel à des visualisations de déités (yidam) dans leur univers (mandala), auxquelles le pratiquant s'identifie pour réaliser finalement leur aspect illusoire. Une particularité du tantrayana est que les obstacles mentaux comme la colère ou le désir ne sont pas réprimés mais pris en charge pour être transformés en dispositions positives comme la compassion. Des passages apparemment contraires à l'éthique bouddhiste telle la violence peuvent apparaître dans les tantras, qui font l'objet d'une exégèse à différents niveaux. Des pratiques non orthodoxes et réservées à des pratiquants de niveau élevé ont pu donner au bouddhisme tantrique une image sulfureuse.

Textes Le canon tibétain contient environ 500 tantras, que complètent plus de 2000 commentaires. Ils font l'objet d'une classification en quatre catégories qui suit plus ou moins leur ordre d'apparition : Kriyatantras (tantras de l'action) : antérieurs au , ils contiennent beaucoup de rituels pratiques comme les rites de pluie, et de nombreux dharanis, sortes de mantras ; différents bouddhas ou bodhisattvas sont invoqués ; ex : Mahāmegha Sutra, Aryamañjushrīmūlakalpa, Subhāpariprcchā Sutra, Aparimitāyurjñānahrdayadhāranī. Caryatantras ou upayogatantras (tantras de la représentation) : postérieurs au , la déité centrale est toujours Vairocana. Le Maha Vairochana Sutra Tantra (Daïnitchi-kyô) de l'école Shingon en fait partie.