La bataille de Poitiers, anciennement en français bataille de Tours appelée dans des sources arabes « bataille du Pavé des Martyrs » (arabe : معركة بلاط الشهداء), a lieu entre, d'une part, les Francs et les BurgondesFouracre, 2002, , Vita Eucherii, ed. W. Levison, Monumenta Germaniæ Historica, Scriptores Rerum Merovingicarum VII, , ch. 8, ; Gesta Episcoporum Autissiodorensium, extracts ed. G. Waitz, Monumenta Germaniæ Historica, Scriptores XIII, , ch. 27, . dirigés par Charles Martel appelés en renfort par les AquitainsPhilippe Sénac Musulmans et Sarrasins dans le Sud de la Gaule du , Paris, Le Sycomore, 1980Philippe Sénac Les Carolingiens et al-Andalus, , Paris, Maisonneuve et Larose, 2002 dirigés par Eudes d'Aquitaine, et, d'autre, part une armée omeyyade menée par Abd al-Rahman al-Ghafiqi, gouverneur général d'al-Andalus, venu faire des razzias en Aquitaine.

La bataille de Poitiers constitue une étape de l'établissement de la dynastie carolingienne sur le royaume franc, et de son influence sur l'Aquitaine : le maire du palais Charles sort renforcé de la bataille, quand le duc Eudes, qui avait appelé Charles à l'aide, est affaibli. Les ducs d'Aquitaine ne parviennent plus à repousser les incursions andalouses, ni franques. L'influence politique des Carolingiens sur le duché et leur présence au sud de la Vienne, deviennent réelles (pillages du duché, puis prise de Bordeaux). La bataille souligne donc surtout l'intensification de la présence réelle carolingienne en Aquitaine.

Cette bataille, remportée par les Francs, n'est pas , comme on l'entend souvent. La mort au cours de la bataille du gouverneur général d'al-Andalus, Abd al-Rahman, met fin aux incursions andalouses (D'al-Andalus) dans le royaume d'Aquitaine, mais celles-ci reprennent par la vallée du Rhône à partir de 734. Ce n'est qu'en 759, par la prise totale de la Septimanie par les troupes de Pépin le Bref que s'arrête la présence sarrasine au nord des Pyrénées ; les Omeyyades s'implantent de nouveau au sud de la Gaule franque en 890, jusqu'en 973.

Il s'agit d' selon le professeur d'histoire médiévale Élisabeth Carpentier.. L'incertitude au sujet du lieu même conduit à des variations et des discussions quant à la dénomination de la bataille, selon les époques, les auteurs et les langues ou à des toponymes contemporains non vérifiables.

Si elle reste célèbre tout au long du Moyen Âge, la bataille ne gagne une symbolique forte qu'à partir de l'historiographie du , et inspire de nombreux artistes. Depuis, elle est utilisée en communication politique, en France et au-delà, pour mettre en opposition des Francs chrétiens aux Omeyyades musulmans, en faisant de l'arrêt d'une razzia un événement fondamental de son temps, et en lui donnant un sens religieux idéologique très éloigné des nombreuses incertitudes historiques.

Les sources Les sources disponibles sur les batailles antiques ou celles du haut Moyen Âge sont rares sur ce sujet.

Peu d'auteurs arabes font allusion à cet épisode. Les allusions à la bataille de Poitiers précisent simplement qu'ʿAbd al-Raḥmān et ses compagnons . Le premier, l'historien égyptien Ibn 'Abd al-Hakam rapporte (en 861) que l'expédition eut lieu en l'année 115 de l'Hégire (de à ). Les Chroniques mozarabes situent la bataille en un lieu nommé Balât al-shuhadâ (allée — ou, selon une traduction plus récente, palais des martyrs) en l'an 114 de l'Hégire ( à ). Les historiens postérieurs tels Ibn al-Athîr () ou Ibn Idhari () reprennent ces mêmes informations.

Les sources latines des sont plus nombreuses mais restent imprécises. La plupart des chroniques signalent l'événement en 732 en des termes brefs et similaires rappelant juste que Les Annales de Lorsch sont plus précisesLes Annales Laureshamenses reprennent les Annales mosellani : Les Annales Laurissenses minores reprennent la Chronique de Frédégaire et, plus précisément, celle du deuxième continuateur de Frédégaire :.

Selon Sigebert de Gembloux, (Chronica), là où le continuateur de Frédégaire (qu'il recopie) avançait qu' D'autres historiens se basant sur des sources méridionales comme la Chronique de Moissac () font des événements une présentation contraire. Comme les Annales de Metz (), la Chronique de Moissac mentionne l'événement en des termes brefs et similaires, rappelant que

L’Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable (735) est souvent mentionnée mais, selon John TolanJohn Tolan, Les Sarrasins, ., Bède écrirait le passage en question en 729, et ferait plutôt référence à la bataille de Toulouse survenue encore plus tôt, en 721.

Le seul récit détaillé. se lit, au milieu du , dans les Chroniques mozarabes, dont les auteurs, moines chrétiens vivant au milieu du peut-être à Tolède ou Cordoue, racontent la bataille et donnent pour cause de la défaite omeyyade des dissensions internes. Le récit de la bataille de Poitiers se situe entre celui de la bataille de Toulouse, lorsque le gouverneur arabe al-Samh meurt sous les murs de Toulouse face à Eudes, prince d'Aquitaine, et celui de la bataille de la Berre (737, les Francs écrasent une armée arabe venue secourir Narbonne assiégée. ; malgré cette victoire, Charles Martel ne peut prendre la ville.). Selon Rouche, les auteurs des Chroniques mozarabes voient en outre dans cette victoire des Francs .

Contexte Conquêtes omeyyades précédentes

redresse=1.3|vignette|Carte de l'expansion de l'islam. Le marron indique les conquêtes de 622 à 632, l'orange celles de 632 à 661 et le jaune celles de 661 à 750.

Au début du , le califat omeyyade, grâce à une armée composée majoritairement de berbères islamisés, conquiert la péninsule Ibérique, puis la Septimanie, partie du Royaume wisigoth, qui avait échappé aux conquêtes des fils de Clovis , y compris Narbonne.

Les gouverneurs à la tête de la Septimanie lancent alors des expéditions ponctuelles (ġazawāt) en Aquitaine pour s'emparer de butin. Eudes, duc d'Aquitaine et de Vasconie, se retrouve en première ligne. En 721, il parvient à arrêter les envahisseurs à Toulouse, allié pour la première fois aux Francs.. Quelques années plus tard, il s'allie au gouverneur omeyyade Munuza, subordonné du gouverneur d'al-Andalus, Ambiza. Munuza tente de se constituer une principauté indépendante en Cerdagne.. Nommé en 730, le nouveau gouverneur d'al-Andalus, ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAbd Allāh al-Ġāfiqiyy, dirige alors une expédition punitive contre Munuza, qui est battu, et tué.

Environ une décennie après la défaite des Omeyyades à Toulouse en 721, ʿAbd ar-Raḥmān lance une nouvelle expédition au-delà des Pyrénées, principalement constituée de Berbères et de contingents recrutés dans la péninsule Ibérique. Parmi les participants à l'expédition omeyyade, les chroniques mozarabes font la distinction entre « Sarrasins », Arabes venus d’Arabie et de Syrie notamment, plus anciennement islamisés, et « Maures », Berbères venus d'Afrique du Nord. Le nombre élevé de Berbères parmi les conquérants musulmans explique que ces derniers soient aussi globalement désignés sous le terme de Maures. L'incursion d'Abd ar-Raḥmān n'a pas pour but principal la conquête, mais le pillage.. Les Omeyyades envahissent l'Aquitaine, razzient le pays, et prennent les faubourgs de la ville de Bordeaux. Eudes réunit une armée pour les contrer, mais il est battu entre la Garonne et la Dordogne, et prend la fuite. Il appelle alors les Francs à l'aide, ce à quoi Charles Martel ne répond qu'après qu'Eudes lui a promis de se soumettre à l'autorité franque.

ʿAbd ar-Raḥmān continue son avancée, marche sur Poitiers, pille et peut-être incendie l’église Saint-Hilaire le Grand... Attiré par les richesses de l'abbaye de Saint-Martin.Stéphane Lebecq, Les origines franques, éditions du seuil, 1990, ., il se dirige ensuite vers Tours : dans cette abbaye se trouvent les reliques de Saint-Martin, patron de la Gaule : la destruction des reliques aurait signé la défaite pour la dynastie franque, elle aussi placée sous sa protection.

Cependant, Charles Martel, répondant à l'appel d'Eudes, marche aussi vers cette ville après avoir réuni une armée constituée principalement de fantassins francs. Après la Bataille de Vinchy, puis celle de Néry, en 719, il s'est imposé comme le maître des royaumes francs.

Situation dans les Gaules franques

Bataille Lieu vignette|droite|Plan de 1910. Le lieu de la bataille n'est pas connu, et pas moins de trente-huit sites ont été avancés comme lieu exact de la batailleFranck Ferrand, « La Bataille de Poitiers » sur Europe 1, 10 octobre 2012.. Selon Carpentier, .

Le lieu de la bataille est incertain. Sa localisation oscille entre le nord de l'Aquitaine, près du village de Vouneuil-sur-Vienne ou très proche de Tours (l'emplacement de la bataille était alors proche de la frontière entre le Royaume franc et celui d'Aquitaine, alors indépendant) ou encore proche de Poitiers. Edward Gibbon le situe entre Tours et Poitiers. Karl F. Werner reprend la ville de Moussais et la date du .

L'appellation arabe de la bataille est, d’après une source du , « bataille du Pavé des Martyrs ».. traduite au par Pavé ou Chaussée des martyrs. Selon cette traduction, la bataille aurait alors pu se passer sur l’ancienne voie romaine au nord de Poitiers, dans la Vienne, et donc sur la rive droite du Clain. C'est aussi l'hypothèse de Rouche : .

Toutefois, l'historienne Françoise Micheau précise (en 2005) que la traduction de balat serait plutôt « palais » ou « édifice somptueux » : cela la conduit à envisager que la bataille ait pu avoir lieu près de la riche abbaye de Saint-Martin de Tours. L'appellation "Bataille de Tours", toujours en vigueur en anglais, a longtemps eu cours en FranceVoir "Bataille de Tours (oct. 732) Par M. Steuben en 1837", Notice des peintures et des sculptures du palais de Versailles, 1837 (ark:/12148/bpt6k6438463c) et le Bulletin trimestriel de la Société archéologique de Touraine, tome XXII (1923) : procès-verbal de la séance du 26 avril 1922, : "M. Vincent signale le fait suivant M. Duplantin, sénateur de la Vienne, a fait changer d'office l'inscription d'un tableau de Versailles, représentant la victoire de Charles Martel. On avait inscrit : Bataille de Tours. Il a fait mettre : Bataille de Poitiers. M. Vincent reprend la suite de l'invasion générale, et de l'expédition limitée d'une armée de qui prit Bordeaux et marcha sur Tours. Il conclut par le vœu d'élever une stèle à Miré, dans les landes, dites de Charlemagne.".

Deviosse souligne que la bataille ne se serait pas déroulée à proximité immédiate de Poitiers, car la forêt de Moulière aurait gêné les cavaliers omeyyades.

D’autres historiens préfèrent placer la bataille à Cenon-sur-Vienne, située au confluent de la Vienne et du Clain, d'autres entre Poitiers et Tours, à Preuilly-sur-Claise, où des tombes mérovingiennes avaient été retrouvées au pied de l'ancienne abbatiale, ou encore près de Ballan-Miré..

Ferdinand Lot démonte la falsification des sources par certains auteurs pour localiser cette bataille avec la motivation parfois de favoriser une région ou des thèses idéologiques. Il conclut à l'inutilité de ce déluge d'hypothèses pour l'histoire générale et à l'indigence des sources qui ne permet pas une analyse militaire.

Dates vignette|300x300px|Charles Martel à la bataille de Poitiers, représenté dans les Grandes Chroniques de France. Si les nombreux détails donnés par les chroniqueurs permettent d'avancer certaines précisions sur la datation de l'affrontement, celle-ci reste débattue, les propositions oscillant entre 732 et 733, généralement située au mois d'octobre de ces deux années..