L’affaire Finaly se déroule en France de 1945 à 1953 et concerne la garde de deux enfants juifs dont les parents déportés ont été victimes de la Shoah. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le couple Finaly, qui vit dans la région de Grenoble et se sait menacé, confie ses deux enfants à une institution catholique. Les parents sont déportés et tués dans le centre de mise à mort nazi Auschwitz-Birkenau ; les enfants sont alors placés chez une tutrice catholique qui, à la Libération, refuse de les rendre à leur famille proche sous prétexte qu'ils ont été baptisés. Rendue publique, l'affaire implique de nombreuses personnalités catholiques, juives et gouvernementales, l'Église catholique en tant qu'institution et même l'État espagnol franquiste, et donne lieu à de multiples actions judiciaires.
Les enfants Finaly ne sont finalement confiés à leur famille proche qu'en 1953. Cette affaire, dans laquelle l'antisémitisme apparaît ouvertement, a ainsi dégénéré en « guerre de religion », voire en affaire d'État, et détérioré de façon importante et pendant de nombreuses années les relations entre les autorités religieuses juives et catholiques.. Mais elle a aussi permis à des catholiques et particulièrement aux sœurs de Notre-Dame de Sion impliquées dans l'affaire d'envisager de nouvelles relations avec les Juifs..
Les faits Seconde Guerre mondiale
En 1938, à la suite de l’Anschluss, Fritz Finaly, médecin juif autrichien (né le à KlosterneuburgVoir .) et sa femme AnniAnne, selon ., née Schwarz (le à Gmünd), se réfugient en France au 8 chemin du Pont Proullier à La Tronche, près de Grenoble . Le jeune couple donne naissance à deux enfants : Robert le et Gérald le . Les enfants sont circoncis et se voient attribuer comme second prénom ceux hébraïques de Ruben pour Robert et Guédalia pour Gérald. Fritz Finaly, qui avait adressé une déclaration de nationalité française pour Robert, souhaitait que l'un de ses deux fils s'installe comme médecin à La Tronche, « où tout le monde a été dévoué pour moi » .
Le , les époux Finaly sont arrêtés par la Gestapo, envoyés dans le camp d'internement de Drancy puis ils sont déportés depuis la gare de Bobigny par le convoi en date du à Auschwitz où ils sont assassinés. Dans cet ouvrage, on lit les informations suivantes : « Anni Finaly, née le à Gmünd, et Fritz Finaly né le à Klosterneuburg ».. Le frère aîné du Finaly, Richard, photographe, meurt également en déportation.
Se sentant menacés, Anni et Fritz Finaly avaient caché leurs deux enfants, âgés respectivement de deux et trois ans, à la pouponnière Saint-Vincent de Paul à Meylan, près de Grenoble, mettant une de leurs amies, Madame Poupaert, dans le secret, en lui demandant de s’occuper de leurs fils si un malheur leur arrivait. Celle-ci, craignant que les enfants ne soient découverts, demande l'aide du couvent des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame de SionCongrégation fondée par les pères Théodore et Marie-Alphonse Ratisbonne, eux-mêmes Juifs convertis au catholicisme ()., à Grenoble, dirigé en par Mère Clotilde.
En raison du très jeune âge des enfants Finaly et du fait qu'elles n'hébergent que des fillettes, les religieuses ne peuvent les garder dans leur pensionnat ; elles proposent de les confier à une résistante, fervente catholique, Antoinette Brun (1894-1988), célibataire, directrice de la crèche municipale de Grenoble, qui cache déjà neuf enfants juifs dans le château des Hayes à Vif. Cette dernière refuse initialement car elle n'a pas assez d'argent pour subvenir à leurs besoins, ayant déjà de nombreux enfants adoptifs à sa charge, mais les religieuses lui offrent une petite pension pour s'en occuper, si bien qu'elle accepte, fin , grâce aussi à l'insistance d'un de ses fils adoptifs âgé de , Joseph : « Maman, ce que tu as fait pour moi, il faut que tu le fasses pour eux »Télé 7 Jours , semaine du 13 au 19 janvier 1962, pages 48 à 51, article d'Étienne Hervier : "A Grenoble une vieille demoiselle pleure", publié à l'occasion d'un reportage sur les frères Finaly vivant en Israël, dans l'émission Cinq colonnes à la une de Pierre Lazareff, diffusé le 5 janvier 1962 sur l'unique chaîne de télévision. Antoinette Brun cache les frères Finaly dans le château de Vif où c'est surtout la gouvernante Marie qui s'en occupe. Ils sont alors très malades, Robert Finaly avait été opéré quelques jours plus tôt d'une grave mastoïdite et Gérald Finaly souffrait de dysenterie.
Après-guerre À la fin de la guerre, Augusta, la veuve de Richard Finaly, réfugiée à Londres, retourne en Autriche mais fait le détour par Grenoble et y rencontre ses deux neveux chez Brun.
En février 1945, Margarete Fischel, sœur du Dr Finaly et vivant en Nouvelle-Zélande, se met à la recherche de ses neveux de 3 et 4 ans qu’elle sait avoir échappé à la déportation, par le truchement de l’Œuvre de secours aux enfants (OSE), l’une des organisations juives qui recherchent assidûment les enfants cachés ou disparus pendant la guerre. Elle écrit, dès le , au maire de La Tronche qui l’informe le de la déportation de son frère Fritz et de sa femme Anni ; le , elle obtient un permis d’immigration en Nouvelle-Zélande pour les deux enfants ; le , elle écrit à Paupaert qui lui donne l’adresse de Brun. Fischel demande à un ancien résistant, Moïse Keller, de l'aider dans ses démarches, et s'adressant à Brun, lui fait part de sa reconnaissance et de son désir de récupérer ses neveux. Celle-ci lui répond en novembre que ce retour serait « prématuré » et refuse de restituer les neveux ; elle parvient dans ce même temps à se faire nommer légalement tutrice des deux enfants « à titre provisoire », en ayant réuni un pseudo « conseil de famille » composé de personnes juives mais en cachant au juge de paix du canton sud de Grenoble l’existence des oncles et tantes des deux enfants et plus encore, qu'ils cherchent à les récupérer. Avec la famille Finaly, elle fait traîner les choses pendant des années, espérant que le temps jouera en sa faveur et que les tantes abandonneront leurs démarches. Elle fait finalement baptiser Robert et Gérald Finaly, âgés alors de 6 et 7 ans, par le père André Pichat, le , à l'église Saint-Jean-Baptiste de Vif..
Durant ces années, Fischel née Finaly frappe à de nombreuses portes pour essayer de récupérer ses neveux : celles du ministère des Affaires étrangères, du maire de La Tronche, de la Croix-Rouge, de l’évêque d’Auckland qui transmet à l’archevêque de Westminster, lequel se tourne vers Mgr Alexandre Caillot, évêque de Grenoble, lequel répond à l’évêque d’Auckland, le , qu’il a eu un « long entretien avec Brun […] qui s’est terminé par une opposition très nette de sa part à la demande de la tante des enfants ». Le , Rosner née Finaly demande à son tour depuis Israël à l'ancien résistant Moïse Keller, un ami grenoblois, de bien vouloir être son mandataire. Keller contacte Brun qui refuse encore de rendre les enfants et déclare : « Je les ai fait baptiser catholiques si ce renseignement peut vous être agréable ».
Les tantes paternelles des enfants Finaly, Fischl de Nouvelle-Zélande et sa sœur Rosner qui vit en Israël, font porter l’affaire en justice et demandent au célèbre avocat Maurice Garçon de défendre leurs intérêts et ceux de leurs neveux ; une plainte est déposée le et une enquête est ouverte. Le , Brun constitue un deuxième « conseil de famille » composé de personnes catholiques. Peu après, le procureur de la République convoque Moïse Keller pour lui signifier que seul le conseil de famille est habilité à prendre des décisions en matière de tutelle d’enfants. Keller porte plainte et le de la même année, le juge de paix constitue officiellement un troisième conseil de famille qui décide de remettre les enfants dans un délai d’un mois à leur tante, Rosner, ou à son mandataire. Antoinette Brun s'y refuse et attaque en nullité pour vice de forme la décision de ce dernier conseil de famille. Le , Moïse Keller se présente néanmoins chez Antoinette Brun, accompagné d’un huissier, pour faire valoir la décision de justice et se faire remettre les enfants mais essuie un refus définitif de Brun. vignette|Palais du Parlement du Dauphiné à Grenoble Le , le tribunal civil de Grenoble constate le décès en 1944 des époux Finaly, ce qui transforme juridiquement leurs enfants en orphelins dépendant du droit civil (alors qu'ils étaient considérés comme « enfants de déportés » sous tutelle provisoire selon l’ordonnance du ) ; c'est ainsi à la Cour de cassation de statuer sur cette nouvelle situation. Le lendemain, le tribunal civil annule la délibération du troisième conseil de famille et convoque la réunion le et le , d’un quatrième nouveau conseil de famille, qui nomme Rosner tutrice définitive des orphelins dépendant alors de leur famille directe. Moïse Keller demande qu’une ordonnance soit prise obligeant Antoinette Brun à remettre les enfants à la famille sous 24 heures mais celle-ci demande au tribunal l’annulation de la décision du prise par le quatrième conseil de famille. Le , le tribunal civil de Grenoble lui donne raison et annule la décision prise par le quatrième conseil de famille, au motif qu'il aurait dû compter parmi ses membres Otto Schwarz, frère d’Anni Finaly donc oncle maternel des enfants, demeurant en Autriche. Me Keller interjette appel devant la cour d’appel de Grenoble. vignette|Ancienne salle de la cour d'appel de Grenoble Le , une séance tenue à huis clos au tribunal de Grenoble auditionne des deux enfants Finaly âgés de 10 et 11 ans, qui déclarent vouloir rester avec « maman Brun », bien qu’ils ne la voient que deux ou trois fois par an. L’arrêt de la cour d’appel de Grenoble du déclare valable la décision du quatrième conseil de famille et oblige Antoinette Brun à restituer les enfants à la famille. Bien que l'arrêt de la cour soit exécutoire, Brun se pourvoit en cassation le - en vain ; elle décide alors de faire disparaître les deux garçons. Antoinette Jannot, dite « mère Antonine », supérieure du couvent de Notre-Dame de Sion de Grenoble, venait d'indiquer à Melle Brun une colonie de vacances en Alsace pour les frères Finaly. Les 15 et , le mandataire Moïse Keller se présente vainement à la crèche municipale de Saint-Bruno à Grenoble pour récupérer les enfants. La famille dépose immédiatement plainte pour non présentation d’enfants (et non pour « enlèvement de mineurs ») et le , Brun est traduite devant le tribunal correctionnel de Grenoble ; elle en ressort libre. L’audience fixée au où Brun comparaît, donne sa décision le : pour la cour, le délit de non-présentation d’enfants ne peut être retenu ; Antoinette Brun est relaxée mais le parquet et la famille - partie civile - interjettent immédiatement appel.
À l'automne 1952, la supérieure de Notre-Dame de Sion de Grenoble, mère Antonine, fait entrer secrètement les frères Finaly comme pensionnaires à l'établissement de Notre-Dame de Sion de Marseille, au collège des pères de Timon-David Notre-Dame de la Visite à Saint-Louis sous les noms de Louis et Marc Quadri, et au curé de la paroisse de Saint-Michel l’Archange à Marseille, puis au collège Saint-Louis-de-Gonzague de Bayonne sous la responsabilité de l’abbé Barthélemy Setoain.
À la suite de l'appel de la cour de Grenoble en novembre, l’opinion juive commence à entendre parler de l’affaire. Wladimir Rabinovitch, juge de paix à Briançon et éditorialiste réputé, entame une campagne active en faisant paraître un article sur cette affaire dans le journal du Fonds national juif, le .
La procédure dure ainsi des années, et après plusieurs appels, la justice française ordonne le que la garde des enfants soit rendue à leur famille et lance un mandat d'arrêt contre Antoinette Brun pour séquestration d’enfants. Elle est finalement arrêtée mais cela fait de nombreux mois qu'elle n'a plus les enfants avec elle, leur « garde réelle » étant assumée par la congrégation de Notre-Dame de Sion de Grenoble, dont la vocation a toujours été de convertir des Juifs au catholicisme..