Prénom Carmen est un film français réalisé par Jean-Luc Godard, sorti en 1983.
Le film est considéré comme le second volet de la Trilogie du sublime, précédé par Passion et suivi de Je vous salue, MariePlusieurs auteurs regroupent ces trois films en une trilogie. Voir par exemple Marc Cerisuelo dans Jean-Luc Godard (Paris, Édition des Quatre-Vents, 1989), qui titre son chapitre sur les trois films : « La trilogie du sublime », ce qui est repris par Philippe Dubois dans Video Thinks What Cinema Creates: Notes on Jean-Luc Godard’s Work in Video and Television. (In: Raymond Bellour, Mary Lea Bandy (Hg.): Jean-Luc Godard: Son + Image 1974-1991. New York, Abrams, 1992, p. 177.) qui se réfère à ce dernier. Yougjeen Choe dans The Cinema of the Interstice: Jean-Luc Godard’s PRÉNOM CARMEN and the Power of Montage (in : Quarterly Review of Film and Video, Jg. 23, 2006, , ) parle tout simplement de la « trilogie des années 1980 ».. À la Mostra de Venise 1983, le film remporte non seulement le Lion d'or du meilleur film, mais reçoit également un prix spécial du jury, pour la photographie de Raoul Coutard et le son de François Musy.
Le scénario est inspiré de l'opéra Carmen de Georges Bizet, dont les droits avaient expiré ; d'autres réalisateurs de ces années-là se sont engagés comme Godard dans une adaptation cinématographique de ce même opéra : Francesco Rosi (Carmen, 1984), Carlos Saura (Carmen, 1983), Peter Brook (La Tragédie de Carmen, 1983) ; mais le livret d'Henri Meilhac et Ludovic Halévy et la nouvelle de Prosper Mérimée ne sont pour le réalisateur franco-suisse qu'un point de départ, étant donné que très peu de l'opéra subsiste dans le film.
Synopsis Une jeune fille nommée Carmen, qui appartient à un groupe d'extrême gauche pratiquant le terrorisme armé, se rend à l'hôpital pour rendre visite à son oncle Jeannot« Jeannot » est le surnom familier qu'on donne à Jean-Luc Godard depuis son enfance., un ancien réalisateur de films qui se fait passer pour malade afin de vivre de l'assistance publique. Carmen lui annonce qu'elle prépare un film avec des amis et elle lui demande s'ils peuvent utiliser sa résidence secondaire balnéaire pour le tournage. En réalité, Carmen et son groupe préparent un braquage pour s'autofinancer, en s'inspirant de John Dillinger qui a réussi un hold-up en déguisant ses hommes en équipe de tournage.
Dans les interludes entre les scènes, quatre musiciens répètent certains des quatuors à cordes de Beethoven. L'une des violonistes est la jeune Claire, discrètement courtisée par un ami de son frère, Joseph, dont le métier est agent de sécurité. C'est précisément Joseph qui est en service armé à la banque lorsque le groupe de Carmen arrive, déguisé en équipe de tournage. Pour se faire passer pour une actrice, elle s'est habillée d'un costume et de chaussures à talons hauts. Le braquage ne se déroule pas comme prévu, les gardes réagissent, et le tout dégénère de façon désordonnée avec des coups de feu et des effusions de sang. Joseph tente de bloquer Carmen alors qu'elle descend de l'étage supérieur, elle lui tire dessus avec un pistolet ; il répond avec son fusil, mais les deux armes s'enrayent. Ils se jettent l'un sur l'autre, tombent au sol en se serrant l'un contre l'autre, se battent au corps à corps, puis soudain s'embrassent passionnément, indifférents à la fusillade qui continue.
Ils décident instantanément de fuir ensemble, elle accepte de se laisser menotter pour simuler une arrestation. Ils s'enfuient dans l'une des voitures utilisées par les terroristes. Joseph refuse de libérer ses poignets et, pour ne pas la perdre de vue, va jusqu'à l'emmener avec lui dans les toilettes lorsqu'ils s'arrêtent à une station-service. Par défi, Carmen soulève sa jupe sur ses fesses et utilise un urinoir mural sous le regard d'un autre homme.
Joseph ne lui libère les mains que lorsqu'ils arrivent à la maison secondaire de l'oncle Jeannot, où ils vivent isolés face à une mer sauvage, des vagues et une plage déserte. En attendant les complices de Carmen, c'est l'idylle pour tous les deux : ils font souvent l'amour et se promènent nus dans l'appartement. Elle planifie l'enlèvement d'un industriel dans le but de s'autofinancer. Joseph aimerait lui parler de Claire, mais les deux filles sont trop différentes.
En suivant la piste, la police parvient à la maison de la plage et l'encercle. Il y a une fusillade, Joseph est attrapé et immédiatement jugé. La défense dans la salle d'audience est assurée par un jeune avocat qui plaide sa cause avec ferveur et conviction, convainquant le jury que Joseph a agi par amour. Le verdict est un acquittement. Claire, qui a assisté au procès, célèbre l'événement en proposant à Joseph un nouveau travail, puisqu'il a été licencié. Le garçon est tenté d'accepter, mais il reçoit une rose rouge envoyée par Carmen.
Entre-temps, Carmen et Jacques, le chef du groupe qui est aussi son ex-amant, rencontrent l'oncle Jeannot dans un bar : ils reviennent sur l'idée de tourner un film dont il est censé être le réalisateur, non plus dans sa villa du bord de mer mais dans un grand hôtel parisien. L'oncle agit comme s'il n'était pas complètement sain d'esprit, mais il se rend compte que l'idée du film n'est qu'une couverture.
Joseph est retourné chez Carmen, tous deux prennent une suite de luxe dans le Grand hôtel où se trouve l'industriel que le groupe a prévu d'enlever pour obtenir une rançon. La police, qui a des soupçons, surveille l'hôtel. Carmen propose à Joseph de jouer un rôle dans le film, il part et revient avec les autres membres du groupe, qui apportent des armes avec eux. Quelque chose se brise cependant entre les deux jeunes gens ; Carmen dit à Joseph que c'est fini entre eux, ils se giflent mutuellement avec rancœur. Il la rejoint sous la douche et se masturbe désespérément.
La fausse équipe de tournage s'installe dans la salle à manger de l'hôtel, suivant les instructions de l'oncle Jeannot, sceptique. Dans la même pièce se trouve également le quatuor à cordes dont Claire fait partie, engagé par la direction. Soudain, les terroristes sortent leurs armes, les policiers en civil réagissent tandis que les musiciens continuent à jouer du Beethoven. Une fusillade s'ensuit, les clients et même les amis de Carmen sont touchés. Joseph fait également irruption, brandissant une arme avec l'intention de tuer Carmen. Entre les deux, il y a à nouveau un combat au corps à corps, dans les escaliers, à l'image de celui qui les a fait tomber amoureux. Un coup de feu est entendu. Carmen est à terre, un serveur se penche sur elle pour écouter ses derniers mots :
Fiche technique Titre original : Prénom Carmen Réalisation : Jean-Luc Godard, assisté de Richard Debuisne Scénario : Anne-Marie Miéville Production : Alain Sarde Musique : Ludwig van Beethoven Photographie : Raoul Coutard et Jean-Bernard Menoud Montage : Fabienne Alvarez-Giro et Suzanne Lang-Willar Costumes : Renée Renard Sociétés de production : Sara Films, JLG Films, Films A2 Pays de production : Langue originale : français Format : Couleurs par Eastmancolor - 1,37:1 - Son mono - 35 mm Genre : drame Durée : 85 minutes Date de sortie : Italie : (Mostra de Venise 1983) France :
Distribution Maruschka Detmers : Carmen X Jacques Bonnaffé : Joseph Bonnaffé Myriem Roussel : Claire Christophe Odent : Le chef Pierre-Alain Chapuis Bertrand Liebert : Le garde du corps Alain Bastien-Thiry : Le valet du grand hôtel Hippolyte Girardot : Fred Odile Roire Valérie Dréville : La nourrice Christine Pignet Jean-Michel Denis Jacques Villeret : L'homme qui mange des yaourts dans les toilettes de la station-service Sacha Briquet : apparition (non crédité) Jean-Luc Godard : Oncle Jeannot (non crédité) Vadim Cotlenko : Le médecin qui veut chasser Oncle Jeannot de l'hôpital (non crédité) Jean-Pierre Mocky : Le malade qui crie 'Y a-t-il un Français dans la salle?' (non crédité)
Production Prénom Carmen est le deuxième film de cette « trilogie du sublime » que Godard a entrepris de tourner au début des années 1980 comme un retour volontaire à la perfection de l'image, après l'expérience du groupe Dziga Vertov et les expériences vidéo des années précédentes. Cette intention de classicisme formel sera récompensée par des prix officiels pour le son et la photographie à la Mostra de Venise.
Après l'échec commercial du précédent film Passion, une surprise pour l'auteur, le budget à sa disposition était beaucoup plus faible (significative en ce sens est la dédicace dans la légende finale : ) ; afin de contenir les coûts, Godard a décidé de jouer un rôle lui-même, qui est une variation de son personnage récurrent, l'Idiot, auquel il consacrera quelques années plus tard un film entier (Soigne ta droite, 1987). Il fonde également sa propre société de production, JLG Films. Isabelle Adjani, l'une des actrices les plus en vogue de l'époque, fraîchement émoulue du succès de L'Été meurtrier de Jean Becker, refuse le rôle principal pour assister à l'agonie de son père. Celle qui obtient le rôle est une toute jeune débutante néerlandaise, Maruschka Detmers, qui obtiendra bientôt un autre rôle principal lié aux années de plomb dans Le Diable au corps de Marco Bellocchio.
D'un point de vue figuratif, Prénom Carmen est proche de l'un des plus grands succès de Godard, Pierrot le Fou : tous deux sont caractérisés par la prééminence de la couleur, qui entre puissamment dans le récit, et marqués par la présence de la mer ainsi que par le présage de la mort. Godard démonte l'histoire archétypale de l'amour et de la mort pour mettre à nu son mystère pervers.
La vision de la mer est utilisée dans les intervalles entre les scènes, dans les interstices des images qui abordent les zones secrètes du subconscient.
Prénom Carmen est le film que Godard tourne immédiatement après Passion ; une année seulement s'est écoulée, et du précédent il hérite de l'opposition dialectique art/vie, réconciliée dans le personnage de l'oncle Jeannot, le seul à comprendre ce qu'est la vie (ce n'est pas pour rien qu'il prétend être fou) et ce qu'est le cinéma : le vol, la violence, l'amour, la haine, l'action, la mort. D'autre part, l'art est clairement détaché de la vie, les parenthèses musicales sont des moments d'images et de sons parfaits, les répétitions du quatuor ont lieu dans un lieu clos, isolé, un refuge qui est un atout. Cette dialectique art/vie passe également par les deux personnages féminins entre lesquels Joseph est partagé, la sauvage Carmen, instinctive et décomplexée, et l'angélique Claire, dont les lignes de dialogue sont entièrement issues des carnets intimes de Beethoven. C'est précisément du choc entre l'art et la vie, entre ces deux ensembles d'images, que jaillit l'équilibre classiciste du film : de l'alternance entre l'histoire de Carmen et Joseph et les répétitions du quatuor, le personnage de Claire servant de ciment entre les deux.