vignette|Dialogue entre le juif Moïse devant porter le judenhut et le chrétien Pierre, manuscrit belge, Les relations entre judaïsme et christianisme s'articulent à partir de deux religions abrahamiques, le judaïsme et le christianisme, dont le fondement commun est la Bible hébraïque que les chrétiens nomment Ancien Testament. Un processus de séparation s'est opéré graduellement entre ces deux religions à partir du , marqué jusqu'au par des ruptures de plus en plus profondes. Ces ruptures sont parfois allées, dans le monde chrétien, jusqu'à un antijudaïsme proche de l'antisémitisme, aussi bien chez les catholiques et les orthodoxes que chez les protestants.

Pendant près de vingt siècles, le christianisme adhère à la théologie de la substitution, selon laquelle le peuple d'Israël autrefois choisi par Dieu est maudit parce qu'il a rejeté Jésus-Christ. Selon cette doctrine, le judaïsme n'a plus de valeur en soi et n'est plus que l'imparfaite préfiguration de l'Église triomphante, qui se substitue à Israël et devient le verus Israel, le nouveau « peuple élu ».

Ces siècles d'incompréhension étaient peut-être « sans possibilité aucune de retour ou de dialogue véritable jusqu'à nos jours ».. Toujours est-il que, peu à peu, particulièrement après la Shoah et Vatican II, les chrétiens ne remettent plus en question l'Alliance de Dieu avec Israël et sont à la recherche d'une nouvelle conception théologique de l'Alliance intégrant le nécessaire dialogue entre juifs et chrétiens.

Dans le catholicisme, le concile Vatican II introduit le dialogue interreligieux, concrétisé notamment par la déclaration Nostra ætate (1965) et la visite du pape Jean-Paul II à la synagogue de Rome le , renouvelée par celles de Benoît XVI en 2010 et de François en 2016.

Histoire des relations judéo-chrétiennes Antiquité Le christianisme au sein du judaïsme vignette|Jésus et les pharisiens (détail) de Tita Gori Le judaïsme du offre une grande diversité de courants dans lesquels s'inscrivent les adeptes de Jésus de Nazareth, dans un mouvement qui présente lui-même une grande disparité. Entre 30 et 135Ces dates indicatives vont de la période de la mort de Jésus de Nazareth à la seconde guerre judéo-romaine qui se conclut par la destruction de Jérusalem, le christianisme s'inscrit ainsi dans le judaïsme. Contrairement à ce qui a longtemps été exposé, la destruction du Temple de Jérusalem en 70 n'a pas créé de scission profonde au sein du judaïsme. Il convient davantage de considérer une mutation entraînée par la disparition du lieu sacrificiel central du judaïsme (le Temple de Jérusalem), qui s'adapte alors à ce nouvel état de fait en mettant en place de nouvelles formes de religiosités. Elles se traduisent essentiellement en deux branches : le pharisianisme et le christianisme. Toutes deux mettront un certain temps (jusqu'à plusieurs siècles) à se différencier, à se séparer puis à être différenciées. Il existe cependant des tensions entre les Judéens pharisiens, non messianistes, et Judéens chrétiens, messianistes, dont le martyre de Jacques le Juste, frère de Jésus, est une indication, tout comme le « Frère du Seigneur » avait été le symbole des dissensions entre chrétiens judéens et chrétiens grecs. Certains exégètes décèlent ainsi dans l'évangile selon MatthieuVoir l'expression « vos synagogues » ou « leurs synagogues » , , , , ., et de manière encore plus marquée dans celui selon JeanVoir , et ., dès la fin du premier siècle voire au début du deuxième, un processus de « mise au ban » — voire d'exclusion — des disciples de Jésus de Nazareth du judaïsme de synagogue qui se met en place après l'assemblée de Jamnia.

En effet, les communautés juivesLes spécialistes du judaïsme ancien estiment que la population juive avoisinait les 10 % des habitants de l'Empire romain, soit environ 5 à 7 millions d'individus dont 2,5 millions sur la « terre d'Israël ». Avec les habitants de l'empire perse, on arrive à un total qui oscille probablement entre 6 et 8 millions; cf . se divisent aussi entre Juifs de Palestine et de JudéeLes documents antiques utilisent généralement le terme de « Judée » pour désigner la région de Jérusalem, et le terme de « Palestine » pour la bande de terres côtières des régions d'Acre et de Gaza. Cf . et Juifs de la DiasporaCe terme est de création récente : la distinction se fait plutôt alors entre le Houtz la-Aaretz ou « Israël de l'Extérieur », qui se distingue de l'Eretz Israël ou « Terre d’Israël », dans une répartition qu demeure toute théorique; cf . romaine hellénisée, présente à travers tout l'Empire. Elles peuvent également s'opposer ainsi qu'en témoigne l'attitude de Paul de Tarse, diffuseur du message de Jésus de Nazareth selon les normes romaines, tout en conservant les règles exégétiques du judaïsme « palestinien », dans ce qui reste néanmoins un conflit « interjudéen ».

Des divergences à la séparation Selon que l'on aborde un point de vue chrétien ou un point de vue pharisien, le phénomène de différenciation entamé à partir des années 70 s'envisage pour les premiers en termes de « séparation », pour les seconds en termes de « rupture »Après 70, le collège des pharisiens de Yabné s'attache à une reprise en main du judaïsme en tant que communauté et en tant religion, et prend des mesures exclusives radicales à l'encontre des dissidences, comme en témoigne la formule de malédiction de la Birkat-ha-minim cf. Raymond Winling, Judaïsme et christianisme d'après le Dialogue avec Tryphon de Justin, in Esprit et Vie n° 134, septembre 2005.. Cette différenciation s'étend à tous les autres groupes judéens, dans un processus qui semble consommé entre 135 et 150 tandis que jusqu'alors, le christianisme ne se conçoit pas encore comme une religion indépendante du judaïsme.

L'opposition entre pharisiens et chrétiens se cristallise essentiellement sur deux axes : les observances de la Loi (par exemple la circoncision (brit milah) ou les prescriptions alimentaires (cacherout)) indiquées la Torah – que l'on retrouvera compilées du côté pharisien dans le Mishnah dans le courant du – et les interprétations de la Torah, compilées, du côté « pharisien », dans le Midrash. Ce second axe sera décisif au en termes de différenciation selon que l'on accepte ou non la messianité de Jésus de Nazareth.

Ces divergences apparaissent indépendamment de celles qui opposent les chrétiens hellénisés aux chrétiens judéens concernant également les observances, à ne pas confondre avec les polémiques externes au courant chrétien. Ces polémiques « interjudéennes » et « interchrétiennes » vont peu à peu déboucher sur une « polémique entre les Judéens et les chrétiens ».

Les communautés chrétiennes - alors toujours incluses dans le judaïsme - vont progressivement soit quasiment disparaître comme les judéo-chrétiens, soit diverger du judaïsme à la faveur d'interprétations différentes des Écritures, de l'intégration de nouvelles traditions orales puis textuelles (paléo-évangiles, épîtres), de facteurs historiques (soulèvements de 66-70 puis de 135), de changement de langues (de l'araméen/hébreu au grec/latin), de centre démographique (de la Palestine vers les régions évangélisées de l'Empire romain), etc.

Une rupture irrémédiable se produisit entre le judaïsme et le christianisme à la suite de la division chrétienne de la divinité dans la Trinité, qui renforça la concurrence initiale entre les deux mouvements religieuxShlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Flammarion 2010, p. 345. Ainsi, à partir du , le processus de séparation va se faire sans retour, en même temps que va s'éteindre progressivement le dialogue dont on trouvera peu de traces véritables avant le .

Les débuts de l'antijudaïsme Vers le milieu du , se fait jour un antijudaïsme chrétien, essentiellement dans les milieux d'origine grecque, qui dès cette époque ne semblent plus prendre en compte l'héritage judaïque en termes d'exégétique, d'institution ou de liturgie, et ne peuvent comprendre la négation juive de la messianité de Jésus de Nazareth.

À la source de ce premier antijudaïsme chrétien, il n'y avait aucun racisme. Dans le bréviaire de la Didaché, qui date du , les fidèles étaient invités à prier et à jeûner pour eux. Cette inspiration se retrouvera dans la formule de la prière du vendredi saint pour les « juifs incrédules » (perfidis judaeis). Le vocable perfidus était à l'origine synonyme d'infidèle ou d'incrédule, mais il est évident qu'on l'a entendu autrement pendant des siècles jusqu'à sa suppression par le pape Jean XXIII.. Cet antijudaïsme doit probablement son existence à des causes internes à ce qui va devenir le christianisme en tant que tel : les théologiens sont pressés de définir les positions envers le judaïsme sous la pression de conflits internes, notamment avec l'apparition de tendances radicales comme le marcionisme ou le valentinianisme, tenants d'une rupture radicale avec le judaïsme et refusant l'Ancien Testament.

Après 150, les apologistes chrétiens déploient une certaine énergie à réfuter les positions du judaïsme pharisien dans des ouvrages qui montrent le glissement rhétorique vers la polémique. Dès la fin du , les Contre les Juifs de Tertullien et du Pseudo-Cyprien, ou encore l'Épître à Diognète de Méliton de Sardes, sont le témoignage de polémiques publiques ainsi qu'en atteste par ailleurs Origène.

Les polémiques concernent différents aspects. Outre les prises de position sur les observances juives et sur la messianité de Jésus de Nazareth, le conflit porte sur le rôle d'Israël. Selon les auteurs chrétiens, Israël a perdu l'« héritage » promis par Dieu aux descendants d'Abraham en n'ayant pas su reconnaître le Messie. Cette dispute sur l'héritage ira en dégénérant, comme le montre le Dialogue avec Tryphon de Justin de Naplouse, qui est le premier à affirmer que le Verus Israel est constitué de ceux qui suivent la « Nouvelle Alliance »Dialogue avec Tryphon, 11 et 123, édition critique et traduction par Philippe Bobichon.. Avec Justin, le salut des Judéens ne peut s'opérer que par la conversion au christianisme, tandis que pour Tertullien, il ne s'opérera qu'à la fin des temps. Ces deux optiques resteront concurrentes tout au long de l'histoire ultérieure du christianisme. La littérature patristique poursuivra le développement des thèmes du « nouvel et véritable Israël », et les observances rituelles de la Loi seront abrogées, désormais considérées comme un « châtiment »Philippe Bobichon, Le thème du ‘verus Israel’ est-il constitutif de la controverse entre judaïsme et christianisme (débuts du christianisme - fin du Moyen âge) ? , Annali di Storia dell’Esegesi 22/2 (2005), pp. 423-446.. Ces discussions se fondent sur l'Écriture en se distinguant de l'interprétation juive. Pour sa part, celle-ci n'est pas sans réponse, affirmant dans les textes du Talmud l'éternité et la prééminence de la Loi dans ses moindres observances, rappelant l'amour de YHWH pour Israël et refusant de reconnaître Jésus comme le Messie.

Si le ton de l'antijudaïsme chrétien est souvent polémique, visant essentiellement le judaïsme rabbinique et son approche littérale de l'Écriture, c'est seulement lorsque le christianisme aura obtenu un statut légal avec l'édit de tolérance de Galère en 311 qu'on verra se développer les thèmes d'un antisémitisme d'ordre théologique.

En effet, plusieurs Pères de l'Église ont désigné les Juifs dans leurs écrits (de la fin du au milieu du siècle) par des expressions comme « ceux qui ont tué Dieu » ou des expressions voisines. L'accusation d'avoir « assassiné Dieu » en la personne de Jésus-Christ remonte au moins au , par exemple avec Justin de Naplouse s'adressant aux Juifs (« Après avoir tué le Christ, vous n’en avez pas même le repentir »), suivi par Méliton de Sardes (« Dieu est assassiné par la main d’Israël »). Sur ce point, les sources les plus fiables restent fragmentairesJuster (J.), dans Les Juifs dans l'Empire romain, tome I, p. 46.