vignette|La Dame à la louve, édition de 1904

La Dame à la louve est un recueil de nouvelles de Renée Vivien publié en 1904.

Il se compose de dix-sept nouvelles, dont les titres réfèrent à des personnages féminins. Plusieurs nouvelles sont sous-titrées par le nom de leur narrateur masculin.

Le recueil contient des références à Sappho, Ruth et Naomi, Gustave Flaubert.

Composition du recueil La Dame à la louve conté par M. Pierre Lenoir La Soif ricane conté par Jim Nicholls Le Prince charmant conté par Gesa Karoly Les Sœurs du silence Cruauté des pierreries conté par Giuseppe Bianchini Trahison de la forêt conté par Blue Dirk La Chasteté paradoxale La Splendide Prostituée récit d'un envieux La Saurienne conté par Mike Watts Le Voile de Vasthi Brune comme une noisette Psappha charme les sirènes Le Club des Damnés L'Amitié féminine Svanhild Blanche comme l'écume Bona Dea

Autour de l'œuvre

Renée Vivien a publié d'autres recueils de nouvelles : Brumes de fjords (1902) et Du Vert au violet (1903). Le titre du recueil rappelle La Dame au petit chien d'Anton Tchekhov (1899). Il a peut-être inspiré le titre de La Femme au petit renard de Violette Leduc (1965).

« Male gaze » dans La Dame à la louve La critique de cinéma Laura Mulvey est à l'origine de la théorie du regard masculin, ou male gaze, qui argumente que le point de vue d'homme hétérosexuel influence par ses fantasmes la représentation des femmes dans la culture.. Certaines des nouvelles de La Dame à la louve sont narrées par des hommes dont Renée Vivien précise l'identité, offrant une perspective interne au désir masculin. : ces narrateurs ont pour but ouvert de gagner l'affection physique d'une femme. La représentation de la femme convoitée dépend donc du point de vue de ces hommes qui servent d'intermédiaire au lecteur., un pouvoir qui relègue la femme au rôle d'objet regardé. Vivien articule cette quête de deux façons: dans la nouvelle éponyme La Dame à la louve, le narrateur est un prétendant faisant la cour à une femme pas du tout intéressée, dans Cruauté des pierreries, l'homme est un prédateur dangereux prêt à tout pour retrouver la femme dont il se dit amoureux. Dans ces deux mises en scènes, le désir masculin n'aboutit pas : au contraire, l'homme est confronté à l'écart entre la femme idéalisée qu'il sous-estime, et celle, bien vraie, qui ne peut être possédée. L'échec de ces tentatives de séduction renverse le rapport de pouvoir asymétrique en plaçant dans le regard de narrateurs masculins des femmes qui leur résistent..

Exemple de la nouvelle La Dame à la louve Le narrateur de cette nouvelle est un certain Pierre Lenoir, qui précise résider au 69, rue des Dames. Il entreprend de se décrire comme un homme charmeur, agréable à regarder et « très gâté par le sexe »., puis il aborde sa curieuse rencontre avec une jeune femme qu'il tente de charmer, cette dernière étant la seule femme à bord du bateau dans lequel il est passager. Lenoir décrit la jeune fille comme n'étant : il se contente d'elle comme projet de conquête, faute d'autres candidates. N'ayant pas accès à l'intériorité de son interlocutrice, le narrateur se contente d'étaler ses traits physiques modestes, sa peau grise et émaciée. D'un côté, donc, Lenoir se présente comme supérieur physiquement en opposition à la Dame, qu'il représente comme inférieure puisque moins belle.. Sûr de lui, le narrateur lui fait une cour qu'il juge irréprochable mais elle ne démontre aucun intérêt, ce que Lenoir interprète comme une invitation à persévérer : .. Il ne se demande jamais si elle veut être charmée ou non ; au contraire, puisqu'il a étudié la psychologie sur le visage des femmes., il dit savoir qu'elles veulent toujours le contraire de ce qu'elles disent. Ce faisant, il projette sur cette Dame spécifique des attentes liées à l'expérience générale qu'il a des femmes, créant d'un côté la femme désirable idéalisée et de l'autre, la femme réelle qui refuse ses avances. Lenoir utilise la parenthèse dans le texte pour créer un aparté où il s'adresse uniquement aux « messieurs ». C'est un espace pour justifier ses propos en réponse à l'hostilité de la Dame: il y construit un auditoire masculin où il sera mieux reçu., espace qu'il est le seul à posséder. Éventuellement, Lenoir comprend que la femme qu'il pensait comprendre et celle qui se trouve devant lui ne concordent pas: il quitte, touché à l'égo. Lorsque le bateau touche un écueil et sombre, le narrateur apeuré est sauvé par une embarcation de secours, tandis que la Dame reste à bord par loyauté pour sa louve. Lenoir ne remettra plus jamais les pieds sur un bateau : la fuite et l'évitement sont ses mécanismes de défense alors que dans son regard, une femme qu'il croyait comme les autres le dépasse en courage.

Exemple de la nouvelle Cruauté des pierreries Le narrateur de cette nouvelle est Giuseppe, un alchimiste italien emprisonné depuis 7 ans pour avoir cherché la recette de la pierre philosophale, source de richesses infinies.. Cet homme s'échappe de son cachot pour retrouver la femme qu'il aimait au moment d'être dénoncé et envoyé en prison. Giuseppe associe à travers la nouvelle les femmes aux pierres précieuses : la femme qu'il aime se nomme Gemma « la bien nommée », comme les gemmes qu'il désire si ardemment posséder et auxquelles il fait souvent référence. Cette comparaison incessante relègue Gemma au même rang que les pierres et l'or, objets utiles pour leur valeur monétaire et esthétique, mais inanimés et sans caractère humain. C'est d'ailleurs grâce à un anneau serti d'aigue-marine et d'une poignée de pièces d'or que Giuseppe parvient à acheter sa liberté, comme il pensait acheter l'amour de Gemma. Le narrateur est un homme violent : il assassine brutalement le gardien de prison, puis fuit avec la femme du défunt, « l'horrible sorcière » Onesta.. Il se dit dégoûté par son corps gras, son haleine d'ivrogne et ses yeux stupides, il la viole puis l'étrangle à mort tout de même, malgré ne plus avoir besoin d'elle. Giuseppe s'explique : .. La nouvelle entière s'adresse uniquement à Gemma : c'est une menace, et même la prédiction de la violence qui lui sera faite.. Giuseppe justifie tous ses actes, comme si les yeux de Gemma étaient encore posés sur lui. Lorsqu'il la retrouve, c'est justement dans ses yeux qu'il comprend qu'elle l'a dénoncé. Face à cette réalisation, Giuseppe promet un courroux terrible : devant cet amour impossible, il jure de détruire Gemma lorsqu'il aura terminé de se servir de son corps.. La vengeance est la seule échappatoire pour la colère et la haine du narrateur, et la femme en est le malheureux récipiendaire..

Déconstruction du genre Plusieurs nouvelles tirées de La Dame à la louve défient les normes sociales en offrant une déconstruction des rôles traditionnellement genrés et sexués. Ainsi, les stéréotypes concernant les deux sexes sont détournés, démontrant le ridicule derrière leurs constructions sociales. Confrontant des nouvelles qui renforcent l’aspect conventionnel des rôles genrés à d’autres où les femmes s’émancipent, sont libres de refuser les avances des hommes, et , Vivien se détache de la dynamique hétérosexuelle et interpelle la figure de la New Woman de la Belle Époque.

La narration masculine offre à la fois une distance ironique et une critique face à l’hétéronormativité, le « travestissement de la voix narrative » qu’emploie Vivien lui permet de . Ce jeu de rôle rappelle le concept de performativité du genre, ou gender, énoncé par Judith Butler dans son essai Trouble dans le genre, où il est théorisé comme une fabrication à partir de nos gestes quotidiens et d’une . La figure de l’androgyne, identité composée de fragments masculins et féminins, est omniprésente dans les études du genre et la théorie queer. « L’être fusionné » permet d’explorer conjointement et de manière fluide les possibilités des deux sexes.

Dans La Dame à la louve, la remise en question des rôles sexués est omniprésente dans la nouvelle « Le prince charmant ».

Androgynie dans « Le prince charmant » La nouvelle « Le prince charmant » défie les rôles sexués traditionnels. La figure de l’androgyne est omniprésente, incarnée par Béla et Terka Széchany, frère et sœur originaires de Hongrie :

Des années plus tard, Saroltâ Andrassy, amie d’enfance de Béla, tombe amoureuse de ce dernier lors de son retour à Budapest. Or, son fiancé n’est pas l’homme qu’il prétend être ; c’est plutôt Terka, travestie en l’image de son frère.

L’ambiguïté identitaire de Terka n’est pas représentée négativement : . L’androgyne et sa femme, Saroltâ, se cachent dans une « tendresse idéale », épanoui.es dans cette relation. Lorsque Béla refait surface, il fait même objet de déception : , sans les  , . Ces qualités, seul l’androgyne, l’être complet, peut les offrir.

Univers saphique Après la découverte de ses textes fragmentés, Sappho devint une figure importante dans l’univers de Renée Vivien, ainsi que plusieurs autrices du . Dans une optique du modernisme saphique, la poétesse grecque est de grande influence pour les écrivaines qui l’adopte comme modèle littéraire, leur permettant de .

Renée Vivien, qui traduit bon nombre des œuvres poétiques de Sappho, se réapproprie l’univers saphique et . Cet emblème de l’amour lesbien est formateur et nécessaire à l’écriture d’une « affirmation féminine », l’homosexualité étant représentée comme une manière de s’affranchir, une prise de décision ferme face aux normes et aux contraintes délimitant la conception de la féminité, associée intrinsèquement au mariage et à la maternité. Vivien « revendique avec Sappho une filiation tant poétique que sexuelle.  » Dans ses nouvelles, particulièrement « Pshappha charme les sirènes » elle met en place des personnages comblant leurs désirs lesbiens et nomme plusieurs figures de l’univers poétique saphique, telle que Nossis, Anytè et Erinna.

Le saphisme dans « Pshappha charme les sirènes » « Pshappha charme les sirènes » est une des seules nouvelles du recueil La Dame à la louve étant narrée par une femme. Cette nouvelle met en scène Sappho, nommée sous son prénom en grec éolien « Psappha », dialecte de l’île de Lesbos. Sont aussi nommées quelques poétesses grecques, « des Musiciennes», dont les œuvres sont aussi traduites par Vivien dans son ouvrage Les Kitharèdes (1904).

La narratrice retrouve ces poétesses dans une grotte de la Méditerranée, où une Déesse la guide vers son destin, qui la révélera à elle-même. Conduite vers la communauté de femmes et charmée par ses « illustres », le destin de la narratrice prend la forme d’une initiation à l’amour lesbien : L’étrangeté et l’altérité bouleversent l’identité de la protagoniste. Séduite par « la fleur de ses grâces » de Sappho, promise à l’éducation par Éranna et à la poésie par Anyta, l’univers idyllique de l’amour saphique charme la narratrice et la guide vers une « identité nouvelle, enfin en accord avec l’identité intérieure », lesbienne.

Les personnages féminins : "dignes héritières de l'Amazone"